C'était il y a un peu plus de trois ans, un 23 décembre, vers 23 h. Elle s'en souvient encore. Elle a griffonné, sans savoir pourquoi, cette phrase qui fait aujourd'hui figure de mantra dans sa vie. "Je ne suis pas une potiche". Trois jours après, Dominique Degueldre fonçait à Limoges pour faire provision de porcelaines blanches dont la ville fait commerce honorable depuis 250 ans. De retour à Waterloo, le coffre de sa voiture rempli comme un tombeau étrusque, elle s'empare d'un de ses vases immaculés qui ne demande qu'à être décoré, saisit un pinceau et couche son slogan sur la surface lisse et bombée. "'Je ne suis pas une potiche' écrit sur une potiche, cela m'a fait sourire. Mais au-delà du côté humoristique, il y a un message qui dit: 'Ne me considérez pas comme un objet'. Je dois parfois expliquer ma démarche à cause du mot qui est tombé en désuétude. Au 19e siècle, il y avait des potiches qui trônaient partout sur toutes les cheminées des maisons bourgeoises. Par extension, le mot 'potiche' désigne une personne sans pouvoir réel. Comparer des gens à des objets, c'est très violent."
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C'était il y a un peu plus de trois ans, un 23 décembre, vers 23 h. Elle s'en souvient encore. Elle a griffonné, sans savoir pourquoi, cette phrase qui fait aujourd'hui figure de mantra dans sa vie. "Je ne suis pas une potiche". Trois jours après, Dominique Degueldre fonçait à Limoges pour faire provision de porcelaines blanches dont la ville fait commerce honorable depuis 250 ans. De retour à Waterloo, le coffre de sa voiture rempli comme un tombeau étrusque, elle s'empare d'un de ses vases immaculés qui ne demande qu'à être décoré, saisit un pinceau et couche son slogan sur la surface lisse et bombée. "'Je ne suis pas une potiche' écrit sur une potiche, cela m'a fait sourire. Mais au-delà du côté humoristique, il y a un message qui dit: 'Ne me considérez pas comme un objet'. Je dois parfois expliquer ma démarche à cause du mot qui est tombé en désuétude. Au 19e siècle, il y avait des potiches qui trônaient partout sur toutes les cheminées des maisons bourgeoises. Par extension, le mot 'potiche' désigne une personne sans pouvoir réel. Comparer des gens à des objets, c'est très violent." Elle dit que son projet est une forme de manifeste. On lui demande si elle a été influencée par #MeToo. "J'étais là avant!", rectifie-t-elle en riant, feignant l'importance de la chronologie. "Mon propos est très différent. #MeToo dénonce les violences à l'égard des femmes. Ce n'est pas mon cas. Ma potiche milite pour l'égalité, la diversité et le respect quels qu'ils soient. Pour moi, elle est devenue un personnage qui est là, qui parle, qui existe, qui interpelle. Elle n'est plus un objet seulement décoratif!" Pas question pour Miss de faire tapisserie. Suggére-lui de nettoyer la vaisselle pendant que Monsieur lit son journal (économique? ) et la réponse prendra la forme d'un majeur tendu glissé dans un gant de ménage. La main surgit des entrailles de la potiche avec la vigueur du monstre visqueux d' Alien. Un pamphlet qui plaît aux habitué(e)s du compte Instagram de la Bruxelloise. En réaction à ce F word version latex, une abonnée écrit: "J'adore, tout est dit", assorti d'une émoticône avec des coeurs à la place des yeux. "J'aime me référer aux activités 'genrées' attribuées à la femme", dit l'ancienne élève des Beaux-Arts passée par le graphisme à la Cambre. Ses ready-made convoquent des couvercles de casserole, des bas résilles, des poupées, du film alimentaire ou des éponges en acier inoxydable. Il n'y a qu'à ouvrir les placards et se servir. La référence au stéréotype féminin avance parfois masquée. L'un de ses vases a été badigeonné avec de la poudre à lessiver... "J'ai des potiches qui sont très drôles et d'autres qui sont graves, cela dépend de mon humeur. Elles me ressemblent." Elle passe d'une technique à l'autre selon ses intuitions. "Je ne m'interdis rien. Je sculpte, je brode ou je peins, selon mes envies. J'ai utilisé de la feuille d'or bien que je ne sois pas une spécialiste. Ce n'est pas grave. Je ne fais pas une démonstration technique. Cela peut être beau même si ce n'est pas parfait." Elle compare ses totems à des poupées que l'on travestit. Pour parler de quoi? De soi. "Cette potiche, c'est le résultat de ma vie de femme, de jeune fille, mais aussi de ma vie artistique et professionnelle. J'ai été mariée à mon patron qui dirigeait une agence de publicité. Je lui ramenais le business, il signait les chèques..." Elle prendra sa revanche en rachetant la société de son ex-mari. Cela n'a pas suffit à son épanouissement. Ses potiches sont devenues son espace vital. Elle est prête à remuer ciel et terre pour en faire des icônes contemporaines. Rien ne l'arrête. Il y a deux ans, grâce à "un ami d'un ami d'une connaissance", elle obtient un contact à l'Elysée. Elle veut offrir un exemplaire de sa Potiche à la première dame de France. Elle envoie un mail et reçoit une réponse dans la journée. Elle n'a jamais ouvert sa boîte mail avec autant d'empressement. Ça commence mal: on lui donne du "Cher Monsieur". "Lorsque ma S.A. est prospectée, je suis toujours prise pour un homme, ça ne rate jamais!" Peu importe, elle obtient le feu vert de la secrétaire particulière de Brigitte Macron. Banco! Elle reprend sa voiture, qui transporte décidément plus de potiches de que de passagers, et fait le trajet jusqu'au palais présidentiel. Ce ne sera pas la cour d'honneur mais une porte dérobée dans une rue adjacente. On vient chercher le colis qu'elle a pris soin de protéger par une caisse en bois, accompagnée d'une lettre manuscrite, rédigée par ses soins mais calligraphiée par la main d'un proche "qui a une écriture magnifique". Le personnel la remercie, entre le perron et le sas de détecteurs de métaux. On lui assure que le présent sera transmis en mains propres.Depuis, les caméras qui pénètrent dans les appartements privés de l'Elysée s'attardent sur la création de Dominique Degueldre. Elle est là, posée sur une étagère, en bonne place. Ce n'est pas une potiche tonitruante mais un exemplaire sobre, parfaitement adapté au décorum. Attirer la lumière sur elle et sur sa cause, les deux ambitions se mêlent chez la Belge. Créer, communiquer, pourquoi les opposer? Au sein de son agence Become, elle continue à concevoir l'identité graphique de marques. Pourquoi s'en cacher? Elle cite en exemple l'artiste Takashi Murakami que les collectionneurs les plus fortunés s'arra- chent et qui vend chèrement son image pour des pastilles rafraîchissantes. Le mythe de l'artiste maudit qui s'éclaire à la bougie, très peu pour elle. Elle s'est toujours prise en main, admire "les femmes qui osent et qui décident", celles qui brisent le plafond de verre, soulèvent des montagnes et n'ont pas peur de déplaire. Des femmes puissantes, comme dirait la journaliste française Léa Salamé qui a consacré des entretiens et un livre sur le sujet. Christine Ockrent ou Sophie Wilmès en font assurément partie. Elles aussi ont reçu une potiche en cadeau. L'ancienne Première ministre belge a trouvé naturellement sa place dans le panthéon. "Seule une poignée de femmes cheffes d'Etat ou de gouvernement dirigent un des quelques 200 pays du monde", rappelle la combattante. Les décideuses se reconnaissent dans son projet. La vice- présidente exécutive de la Commission européenne, Margrethe Vestager, fait partie du club. "Elle m'a même tweeté sur son compte , se réjouit la donatrice. La politique, lauréate du prix Femmes d'Europe en 2016 et qui a servi dit-on de modèle pour la série télé Borgen, n'a pas hésité à poser en pleine page de Knack avec sa potiche. L'ambassadrice de France en Belgique, Hélène Farnaud- Defromont, fervente supportrice, a voulu en savoir plus et a demandé à visiter l'atelier de l'artiste à Waterloo. Pour prolonger les plaisirs, Dominique Degueldre sollicite aujourd'hui des acheteurs et des connaissances pour poser avec une potiche devant l'objectif de Romy Tembuyser. Son amie Emmanuelle Sangouard s'est prise au jeu. Cette consultante en affaires rejoue La Liberté guidant le peuple, le poing tendu, le pied terrassant une chaise plaquée au sol. Potiche Power. Mais le casting n'est pas que féminin. Un radiologue, un chef étoilé ou l'ancien manager d'une boutique de marque ont rallié sa cause. "Je pense que les hommes aiment mon projet car je ne suis pas dans une revendication agressive du féminisme. Ce sont d'ailleurs des hommes qui ont été les premiers acheteurs." Sa production compte aujour-d'hui plus d'une centaine de pièces. Certaines sont proposées en édition limitée, d'autres sont réalisées en exemplaire unique pour un prix de plusieurs milliers d'euros. L' Accessible, vendue 250 euros, estampillée mais non numérotée, est blanche et simplement décorée du logo. Jamais à court d'idées, l'artiste voudrait maintenant élargir le cercle des initiés. "Il y a encore beaucoup à faire dans le monde du travail pour l'égalité et la parité. L'idée est de proposer une journée de prises de vue avec les entreprises. Je viens sur place avec mes potiches et les gens se mettent en scène librement devant un fond uni. C'est un matériel créatif exceptionnel. A partir du moment où vous prenez l'objet en main, s'opère une prise de conscience car vous vivez les choses par vous-même." Le 8 mars prochain, journée internationale des femmes, Dominique Degueldre ira rejoindre les cortèges (s'ils sont autorisés...) dans les rues de Bruxelles. Elle en a pris l'habitude depuis trois ans. Elle brandira son trophée sous les regards des badauds. Trois kilos à bout de bras, continuons le combat!