Bernie Sanders et Elizabeth Warren avaient des sympathisants plus passionnés. Kamala Harris et Pete Buttigieg étaient de meilleurs orateurs. Mais Joe Biden avait un atout qui faisait défaut aux autres candidats: l'intime conviction de pouvoir rassembler les démocrates et les républicains, ce que beaucoup jugeaient naïf et irréaliste. Mais cette ambition lui a donné l'avantage face à des adversaires plus tonitruants durant les primaires, puis face au président sortant, celui qui a le plus divisé le pays dans l'histoire récente.
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Bernie Sanders et Elizabeth Warren avaient des sympathisants plus passionnés. Kamala Harris et Pete Buttigieg étaient de meilleurs orateurs. Mais Joe Biden avait un atout qui faisait défaut aux autres candidats: l'intime conviction de pouvoir rassembler les démocrates et les républicains, ce que beaucoup jugeaient naïf et irréaliste. Mais cette ambition lui a donné l'avantage face à des adversaires plus tonitruants durant les primaires, puis face au président sortant, celui qui a le plus divisé le pays dans l'histoire récente. Et on comprend bien pourquoi. Depuis 2016 - et dans une moindre mesure depuis 2008 et l'élection de Barack Obama -, les Etats-Unis traversent une période de vive polarisation culturelle et politique. Plus le temps passe, plus les démocrates et les républicains vont au-delà du simple désaccord sur des sujets comme le mariage homosexuel et les taux d'imposition, par exemple. Ils vivent désormais dans des univers parallèles et leur méfiance mutuelle ne fait que grandir. D'après un sondage de septembre 2020, plus de 40% des Américains des deux partis estimaient la violence justifiée si le candidat de l'autre camp sortait vainqueur. La majorité des présidents, y compris Obama, voyaient dans cette profonde antipathie quelque chose de néfaste, à la fois pour l'unité nationale et leurs perspectives politiques. Ça n'a jamais été le cas de Donald Trump. Il a exploité et attisé les divisions au lieu de chercher à combler le fossé, appliquant à la présidence les méthodes de la téléréalité, où il officiait auparavant. Il n'est guère étonnant que plus de 75 millions d'Américains aient soutenu l'appel à l'unité de Biden. C'est un discours ordinaire pour un candidat. Mais nous vivons une période extraordinaire. A l'heure où Trump mobilise sa base et où la gauche radicale en fait autant, le vaste électorat centriste s'est reconnu en la personne de Biden, qui, à un âge avancé et après une longue carrière politique, a su saisir la chance qui se présentait. Il ne parviendra pourtant pas à l'unité promise. Ce n'est pas de sa faute: ce n'est à la portée de personne. Elle est bien loin l'époque où les démocrates conservateurs et les républicains progressistes travaillaient régulièrement ensemble. Aujourd'hui, les partis politiques se définissent quasi exclusivement par des lignes de fracture culturelles et idéologiques. La majorité des sénateurs et des députés n'ont aucune raison de craindre un candidat de l'opposition lors des élections ; ils s'inquiètent plus de devoir affronter un adversaire radical lors des primaires au sein de leur parti. Même si Biden avait été élu à une écrasante majorité, comme il l'espérait, les Etats-Unis seraient restés profondément divisés. Aucun responsable politique ne peut forcer les Américains à mettre fin à leurs guerres culturelles: eux seuls peuvent prendre cette initiative.