En France, les chaînes d'informations en continu sont parfois bizarres : comment peuvent-elles expliquer qu'elles ont consacré des éditions spéciales aux gilets jaunes pendant cinq samedis d'affilée, alors que selon la préfecture de Paris, on parle d'à peine 2.000 manifestants dans la capitale pour ce samedi 15 décembre 2018 ?
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En France, les chaînes d'informations en continu sont parfois bizarres : comment peuvent-elles expliquer qu'elles ont consacré des éditions spéciales aux gilets jaunes pendant cinq samedis d'affilée, alors que selon la préfecture de Paris, on parle d'à peine 2.000 manifestants dans la capitale pour ce samedi 15 décembre 2018 ? De même, comment réagir quand Dominique Wolton, l'un des meilleurs spécialistes des médias et professeur au CNRS déclare au Télégramme (France), qu'il pense que les médias, et en particulier les chaînes d'information en continu, ont amplifié le mouvement des gilets jaunes ? C'est le même qui invite à ne pas confondre droit d'expression et information. Et que penser de Simon Kuper, ce chroniqueur du Financial Times présent à Paris le 8 décembre 2018 et qui s'étonne que les médias locaux donnent autant d'importance à un mouvement brouillon et en manque de souffle alors que la marche sur le climat a mobilisé deux fois plus de personnes dans la même capitale ? Les gilets jaunes ont eu droit aux caméras pour filmer leurs débordements et entendre leurs revendications. Et les " gilets verts " pacifiques sont passés à la trappe médiatique. À ces trois questions, une seule réponse : la peur d'être " ubérisé " par les réseaux sociaux ! En effet, la confrérie des journalistes n'a pas vu venir Donald Trump, pas plus qu'elle n'a vu venir le Brexit. Et donc, depuis cette double claque, les journalistes sont sur le qui-vive, à l'affût - jusqu'à l'obsession - du moindre mouvement ou grogne sociale censé représenter le malaise des classes populaires et moyennes. Pris par surprise à plusieurs reprises, les médias ne veulent plus rater l'émergence d'un leader populiste ou d'un mouvement représentant les " laissés pour compte ". Noble attitude, mais souvent piètre mission. Pourquoi ? Mais parce que pour tâter en permanence le pouls d'un pays, il faut des moyens humains, des reporters sur le terrain en permanence. Le hic, c'est que les médias sont en crise et n'ont plus les moyens humains et financiers de leur belle ambition. Résultat : les chaînes d'information en continu se contentent de " tendre le micro à n'importe qui pour dire n'importe quoi ", selon Dominique Wolton. L'idée est d'occuper le terrain, de capter l'attention des téléspectateurs. Bref, de faire du bruit, du buzz. L'audience était d'ailleurs au rendez-vous et les quatre chaînes d'infos en continu ont connu des pics d'audimat historiques. Bien entendu, des experts ou éditorialistes étaient là pour donner du sens à l'information, prendre un peu de recul. Mais en réalité, c'est de la cosmétique. car ce qui a primé, c'est l'information spectacle. Mes confrères de L'Obs ont eu beau jeu de rappeler que les gilets jaunes qui défilaient sur les Champs-Elysées représentaient 0,01% de la population française (67 millions). En vain. Le rôle de ces médias ultra-chauds est de relater notre société, mais bien souvent, l'enfer est pavé de bonnes intentions : de relater, on passe subrepticement à modeler, façonner, voire transformer notre société. Quant aux politiques, ils sont pris au piège. C'était le cas avant 2018 et ce sera encore le cas, hélas, après 2019. S'ils refusent le court-termisme des chaînes d'info en continu, ils n'existent plus. Ils n'ont pas d'autre choix que de venir débattre en direct sur un sujet chaud et avec des interlocuteurs aux revendications contradictoires. Par ailleurs, tendre le micro à quelqu'un qui critique Macron, quoi de plus normal, c'est le jeu de la démocratie, non ? Bien entendu, mais tendre le même micro à quelqu'un qui éructe que Macron est un dictateur, c'est de la complaisance. Les gilets jaunes qui ont préféré ce genre d'invective savent-ils que dans une dictature, ils seraient jetés en prison ou éliminés avant de s'exprimer ? Quant aux contradictions de ce mouvement, elles risquent d'être mortelles pour Marine Le Pen en mai 2019. La raison ? Selon les sondages, 40% des gilets jaunes soutiennent son parti mais ces mêmes sympathisants veulent lancer leur propre parti aux élections européennes. S'ils passent à l'acte et que leur mouvement ne fait pas " pschiiit " d'ici là, ils cannibaliseront les votes au détriment de... Marine Le Pen. En Belgique, fort heureusement, nous n'avons pas ce modèle des chaînes d'info en continu et " nos " gilets jaunes ont pu se faire entendre, ce qui est très bien, mais sans les excès et autres débordements, ce qui est encore mieux. A la veille de cette nouvelle année 2019, c'est aussi l'occasion de rappeler aux patrons belges que notre taux de syndicalisation élevé n'a pas que du mauvais. Mieux vaut négocier avec un syndicat qu'avec la foule.