"Trou à rats ", " Hell hole ", " Molenbeekistan ". Molenbeek-Saint-Jean a été affublée de bien des surnoms, voire d'insultes, à la suite des attentats de Paris et de Bruxelles en raison des liens de leurs initiateurs avec la commune bruxelloise. Une " banlieue " comme disent les médias français, qui s'étend juste après le canal, voie d'eau qui sert de lien économique entre le nord et le sud du pays mais qui, sur une carte, ressemble davantage à la cicatrice de la capitale. Dans son nouveau roman, Le Second Disciple, Kenan Görgün nous invite à remonter ce canal. On ne compte plus les études qui l'ont décrit comme une frontière économique, sociale, sociologique même, malgré les ponts qui le traversent. L'auteur connaît bien ce coin de Bruxelles de laissés-pour-compte, où il a lui-même grandi dans une famille d'origine tur...

"Trou à rats ", " Hell hole ", " Molenbeekistan ". Molenbeek-Saint-Jean a été affublée de bien des surnoms, voire d'insultes, à la suite des attentats de Paris et de Bruxelles en raison des liens de leurs initiateurs avec la commune bruxelloise. Une " banlieue " comme disent les médias français, qui s'étend juste après le canal, voie d'eau qui sert de lien économique entre le nord et le sud du pays mais qui, sur une carte, ressemble davantage à la cicatrice de la capitale. Dans son nouveau roman, Le Second Disciple, Kenan Görgün nous invite à remonter ce canal. On ne compte plus les études qui l'ont décrit comme une frontière économique, sociale, sociologique même, malgré les ponts qui le traversent. L'auteur connaît bien ce coin de Bruxelles de laissés-pour-compte, où il a lui-même grandi dans une famille d'origine turque. Fils d'imam, il est venu à l'écriture d'abord clandestinement, après un parcours scolaire chaotique et inachevé. Son livre a pour déclencheur une image biblique et coranique : celle du mythe d'Abraham pour les chrétiens, Ibrahim pour les musulmans. " Un père qui sacrifie son fils ", souligne le romancier qui y a vu la porte d'entrée à ce qu'il avait envie de dire sur le rapport à la religion. " Comment expliquer cette perte de contrôle de la violence envers les hommes ? Quelle est cette dynamique irrationnelle qui amène un musulman à aller en fin de compte à l'encontre de sa foi ? " Des questions profondes qu'incarnent les deux protagonistes du roman de Görgün. Il y a d'abord Brahim, sorti de prison sous conditions, contraint de rester chez sa mère alors qu'il sait qu'il a lâché sur la ville une bombe humaine, ses " disciples ". Parmi ceux-ci : Abu Kassem, Xavier Brulein au civil, ex-militaire belge qui a fini en cabane après avoir disjoncté. C'est entre les murs de la prison qu'il a été séduit par le paroles de Brahim. Désormais à l'air libre, il a une mission macabre à accomplir. Kenan Görgün alterne les voix des protagonistes, les suit par un subtil jeu de styles mouvants. Le tutoiement vaut pour Brahim, une manière d'" annuler toute distance entre le lecteur et le personnage ", d'être dans sa tête, de lui souffler à l'oreille ce qui doit être dit. Brahim doute, commence à analyser ce qui l'a amené là. Xavier/Abu Kassem s'isole, forcé et contraint à ne plus croire en un système qui n'a pas voulu de lui. En avoir fait un soldat, c'est aussi le placer dans un rapport particulier à l'Etat et au pays, pour lequel on est prêt à donner sa vie. Une attitude qui fera de lui, une fois converti, un radical, même trop radical pour les radicaux. Ces deux gars, Görgün les connaît bien. " C'était mes potes d'enfance. Je sais ce qu'ils ont vécu, où ils allaient à l'école. Je n'ai pas eu besoin de documentation ou de rencontres pour écrire. Ces personnages, je les porte en moi. " C'est un portrait assez sombre de la ville qu'il dresse. Tout en ne se disant pas pessimiste, ni inquiet, Kenan Görgün nous invite à voir les choses en face, mettant au jour, il est vrai, des quartiers qui n'ont plus la même diversité et cohabitation culturelle du passé. Sa sincérité irrigue avec force ce roman troublant. Il creuse aussi les fossés générationnels au sein des communautés. " Avoir un boulot et une famille reste un instinct très fort chez l'homme. Mais le système est grippé, ça ne marche plus comme ça ", analyse-t-il. Entre les radicalisés et leurs parents se crée toujours une distance, ajoute-t-il, les plus jeunes reprochant à leurs aînés " d'avoir joué le jeu de l'Occident ", de s'être soumis. Le Second Disciple nous met également en garde contre la peur, insidieuse et omniprésente, qui parasite le vivre ensemble. Elle pourrait nous conduire à commettre tout ce que l'on veut éviter. D'étranges symboles, trèfles affublés d'un triple six (chiffre du diable) " fleurissent " sur les murs des mosquées de la ville. Est-ce une riposte qui est en train de se préparer ? " L'orgueil du djihadisme est en train de changer de camp ", nous prévient Kenan Görgün.