Quentin Jardon est quelqu'un que l'on pourrait qualifier de tenace, qualité intrinsèque à tout bon journaliste d'investigation. Et Alexandria, paru aux prestigieuses éditions Gallimard, constitue le résultat d'une enquête longue de plusieurs années, vécue comme une chasse à l'homme. La proie ? Robert Cailliau. Ce nom ne vous dit peut-être rien, mais il est cependant à la source d'une des inventions majeures de ces 30 dernières années : le Web. En effet, ce qui a bouleversé l'accès à l'information, que l'on pourrait croire une création américaine (ce qu'est le réseau informatique mondial Internet, à ne pas confondre avec l'application appelée World Wide Web ayant permis la " construction " des sites), est en fait l'invention d'un Be...

Quentin Jardon est quelqu'un que l'on pourrait qualifier de tenace, qualité intrinsèque à tout bon journaliste d'investigation. Et Alexandria, paru aux prestigieuses éditions Gallimard, constitue le résultat d'une enquête longue de plusieurs années, vécue comme une chasse à l'homme. La proie ? Robert Cailliau. Ce nom ne vous dit peut-être rien, mais il est cependant à la source d'une des inventions majeures de ces 30 dernières années : le Web. En effet, ce qui a bouleversé l'accès à l'information, que l'on pourrait croire une création américaine (ce qu'est le réseau informatique mondial Internet, à ne pas confondre avec l'application appelée World Wide Web ayant permis la " construction " des sites), est en fait l'invention d'un Belge. Du moins en partie. L'informaticien du Cern de Genève, originaire de Tongres, est avec son collègue, l'ingénieur anglais Tim Berners-Lee, l'une des têtes pensantes de cette révolution technologique. Paradoxalement, seul le nom du second reste connu. Pourquoi ? Comment ? Les premières recherches de Quentin Jardon n'aboutissent qu'à une pauvre littérature retenant le nom de Robert Cailliau. Le scientifique belge se serait lui-même fait oublier, avare en apparitions et conférences depuis le début des années 2000. Tapi dans sa résidence suisse, il ne désire plus parler du Web et de ses évolutions. Sa traque et ses temps morts, fil rouge de l'ouvrage, donne l'occasion à l'auteur de revenir sur les recherches et déboires du duo Cailliau-Berners Lee. " J'ai toujours eu une fascination pour les genèses et les départs. Ce sont ces moments où l'on peut lire la sève des inventions, nous confie le journaliste. Ce binôme majeur dans l'histoire des technologies est tout à fait complémentaire, mais rien ne les amenait à travailler ensemble. " A la lecture des rares sources et à entendre quelques témoins de l'époque, on comprend très vite ce qui les rapproche (l'utopie d'une information partagée de manière universelle et co-construite selon une technique accessible et gratuite) et ce qui les divise (une naïveté et une difficulté à communiquer pour l'Anglais, une méfiance envers tout un chacun qui chercherait à détourner le Web de son dessein universel et une capacité d'orateur redoutable pour le Belge). Concurrence acharnée entre les cercles scientifiques et technologiques européen et américain, manque de vision des autorités européennes à développer et protéger une invention continentale et problèmes d'ego constituent les points de tension d'une histoire vraie aux allures de roman. Parfaitement clair pour les novices et bien documenté, le récit s'essaye à la narrative non-fiction anglo-saxonne pour combler les pans peu documentés de l'histoire. L'auteur, passé par la défunte revue 24h01 et cofondateur du trimestriel politique Wilfried, revendique aussi l'inspiration d'Emmanuel Carrère : l'alliance d'un respect des faits et le recours à un style plus littéraire, plus empathique pour les raconter. " Ce qui m'a motivé dans cette enquête, c'est de découvrir à quel point cette histoire parle d'une certaine déchéance des idéaux, de la capacité de l'homme à ériger des merveilles et de les détruire. " Quentin Jardon résume ainsi parfaitement ce qu'il faut retenir de cette aventure du Web, laissant le parallèle avec le destin de la bibliothèque antique d'Alexandrie à Robert Cailliau. De quoi nous laisser dubitatif quand à notre propre usage de l'outil aujourd'hui aux mains de Gafa puissantes et ambitieuses. Et de découvrir au final les rêves démocratiques d'un inventeur meurtri.