Il a beau vouer sa vie au cachemire, il lui arrive de laisser sa matière fétiche au vestiaire. A l'ombre d'un parasol et par 25 degrés, Eric Bompard arbore en ce mois de juin une chemise en coton bleu ciel, brodée à ses initiales. Le rendez-vous a lieu sur une terrasse, au dernier étage d'un sublime appartement parisien où s'affaire un photographe de mode et un mannequin pour les besoins de la prochaine campagne de pub de la ligne de pull-overs. Il ne viendrait pas à l'idée du fondateur et président de la marque éponyme, 70 ans cette année, de rater cette séance qui fixe pour les mois à venir l'image de la maison. " Je viens contrôler ce qui me tient encore à coeur : l'ADN de la marque. Il faut veiller à la préserver même lorsqu'on se renouvelle. Il faut faire le tri entre ce qui est bon pour nous et ce qui ne l'est pas. "
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Il a beau vouer sa vie au cachemire, il lui arrive de laisser sa matière fétiche au vestiaire. A l'ombre d'un parasol et par 25 degrés, Eric Bompard arbore en ce mois de juin une chemise en coton bleu ciel, brodée à ses initiales. Le rendez-vous a lieu sur une terrasse, au dernier étage d'un sublime appartement parisien où s'affaire un photographe de mode et un mannequin pour les besoins de la prochaine campagne de pub de la ligne de pull-overs. Il ne viendrait pas à l'idée du fondateur et président de la marque éponyme, 70 ans cette année, de rater cette séance qui fixe pour les mois à venir l'image de la maison. " Je viens contrôler ce qui me tient encore à coeur : l'ADN de la marque. Il faut veiller à la préserver même lorsqu'on se renouvelle. Il faut faire le tri entre ce qui est bon pour nous et ce qui ne l'est pas. " Il y a près de 10 ans, on prétendait que " le vieux " comme il dit, allait prendre sa retraite et laisser les rênes à sa fille aînée, Lorraine, passée chez Goldman Sachs et promue directrice générale de l'entreprise familiale. On disait la passation de pouvoir imminente. Son amour du vin l'avait même poussé à acquérir des vignes en 2014, près de la Sainte-Baume, en Provence. Idéal pour couler des jours heureux, loin du tumulte parisien et des bilans de fin d'année. Rien à faire. Eric Bompard passe toujours plus de temps dans ses bureaux de Neuilly qu'à vendanger ou faire du cheval en Touraine où il possède une maison de campagne. Le patriarche veille toujours au grain même s'il s'est retiré progressivement d'un nombre de dossiers. " Sur le fond, ce n'est plus moi qui gère la marque mais c'est somme toute mon bébé. " Il lui a donné naissance, l'a aidé à grandir, " de 7 heures du matin à 9 heures du soir, avec du sang et des larmes ", précise-t-il, en paraphrasant Winston Churchill. Le nouveau-né est devenu un trentenaire qui marche droit sur ses deux jambes. Eric Bompard engrange 65 millions d'euros de chiffre d'affaire annuel et dispose d'un réseau d'une soixantaine de boutiques en nom propre dont trois en Belgique (Bruxelles, Anvers, Knokke). Actionnaire majoritaire à hauteur de 75 %, la famille demeure aux commandes et n'est pas près de vendre. C'est lors d'un voyage en Asie que cet ancien patron d'une filiale de Sinclair (une défunte marque britannique de micro-ordinateurs) a l'idée de s'intéresser de près au marché du cachemire. On est au début des années 1980. L'essentiel de la matière première provient, déjà, du désert de Gobi qui se situe de part et d'autre des frontières mongoles et chinoises. Sur les hauts plateaux de cette région aride, où il peut faire jusqu'à - 40 °C la nuit, se trouvent les capra hircus, les petites chèvres sauvages à poils longs dont est extrait la précieuse fibre. L'animal qui est peigné une à deux fois par an peut délivrer jusqu'à 1 kilo de laine brute mais cinq à dix fois moins en quantité utile. Sa douceur et sa légèreté sont incomparables. Son prix de vente en magasin aussi. Car le cachemire est encore un produit exclusivement de luxe, fabriqué par les Anglais et surtout les Ecossais. " S'acheter un cachemire, c'était se faire un très très beau cadeau ", se rappelle le businessman qui se met en tête de démocratiser le tissu et élargir la cible. Pour faire baisser les coûts, Eric Bompard fabrique sur place, en Chine. " J'ai été un des premiers à importer d'Asie non plus des ballots mais un produit fini ", fait-il remarquer. Une pratique qui se révèle complexe en raison des quotas imposés par Bruxelles mais que le Français parvient à mener à bien au terme d'un an et demi de tractations. Soucieux de proposer d'entrée de jeu des pulls de qualité, l'homme d'affaires sélectionne une matière première où finesse et longueur de poils assurent une bonne tenue et une durabilité du produit. A l'arrivée, le prix de vente est divisé de moitié par rapport à la concurrence des Highlands. By Jove ! Les clients apprécient même s'ils n'ont le choix qu'entre trois modèles, exposés dans une petite boutique de Neuilly, la première du réseau. Le bouche-à-oreille prend rapidement, un maigre prospectus qui tient lieu de catalogue de vente à distance suffit à installer progressivement le nouveau venu dans le paysage du prêt-à-porter chic mais accessible, au style intemporel pour ne pas dire indémodable. La chèvre a la cote et les boutiques, ouvertes en fonds propres, se multiplient. En 1997, Eric Bompard fait entrer Wang Linxiang, PDG du groupe chinois Erdos, au sein du capital de la société française. " Il fallait gérer nos besoins financiers et sécuriser le futur mais cela a d'abord été une relation de confiance réciproque, un rapport d'homme à homme ", précise-t-il. Contre 20 % des parts cédées au premier négociant au monde de cachemire qui fournit en matière première Hermès ou Loro Piana, l'entrepreneur achète le prix de la tranquillité. Distant de 8.500 kilomètres du lieu de production, Eric Bompard peut compter sur son allié pour éviter ruptures de stock et retard sur les commandes. " La Chine ne ressemblait pas encore à ce qu'elle est devenue ", souligne le boss. Précurseur dans le positionnement entre haut et moyen de gamme, le Français voit s'ouvrir un boulevard devant lui. Après l'ouverture de magasins en Belgique, en Suisse et dans le nord de l'Europe, il songe un temps à conquérir Pékin ou New York avant de rebrousser chemin. " C'est bien d'être là-bas mais quel est le risque que vous faites courir à l'ensemble de l'entreprise en cas d'échec ? Vous perdez des sommes colossales que vous ne rattrapez pas facilement. Etre entrepreneur, ce n'est pas être risque-tout. " Pour contrer le déferlement du cachemire bon marché au début des années 2000, avec des pulls vendus aujourd'hui à 60 euros contre 250 euros au minimum dans les rayons de Bompard, le patron n'a pas d'antidote. " Nous avons des produits de grande qualité avec de belles finitions, explique le businessman. Il faut être soi-même, je ne changerai pas. Ne tombons pas dans le travers de la concurrence qui solde ses articles à 50 % à partir du 5 septembre qui est le mois d'entrée de l'année pour le cachemire. Ce serait suicidaire. " La compétition a quand même poussé la marque à rajeunir ici et là son image en proie à un classicisme bon chic bon genre. Pour preuve, l'hiver dernier, la griffe, peu encline à suivre les effets de mode qui font pschitt, s'est lancée dans le cobranding avec une marque... de sous-vêtement. Une "collection capsule" de bodies en dentelle et cachemire pour rompre avec les habitudes des ras du cou et des ponchos sans pour autant bouleverser les codes de la maison. Bouger les lignes sans froisser. Tout un art. A transmettre de père en fille, sans se précipiter. ANTOINE MORENO" S'acheter un cachemire, c'était se faire un très très beau cadeau. "