Invitée par la Maison des écrivains à séjourner dans la capitale libanaise en avril et mai 2018 et munie du "seul outil (qu'elle) possède pour se rapprocher d'une ville" - à savoir la cuisine -, l'auteure japonaise Ryoko Sekiguchi n'imaginait pas qu'elle serait sur place aux prémices de la Thawra (révolution nationale dès octobre 2019) puis d'un drame (l'explosion du port le ...

Invitée par la Maison des écrivains à séjourner dans la capitale libanaise en avril et mai 2018 et munie du "seul outil (qu'elle) possède pour se rapprocher d'une ville" - à savoir la cuisine -, l'auteure japonaise Ryoko Sekiguchi n'imaginait pas qu'elle serait sur place aux prémices de la Thawra (révolution nationale dès octobre 2019) puis d'un drame (l'explosion du port le 4 août 2020)... Comme pour son livre Ce n'est pas un hasard (post-catastrophe de Fukushima), il lui a donc fallu recontextualiser son récit, rendu à l'éditeur avant de nécessaires retouches au printemps 2020. "Archives des cinq sens d'une époque", ce livre de cuisine truffé de littérature ou de littérature garni de cuisine(s) déploie une ville méconnue de l'auteure avant son séjour, mais aussitôt aimée. Une ville que Sekiguchi a à coeur de célébrer sans évacuer la nostalgie ou les stigmates de la guerre mais sans les laisser entacher l'ensemble. En "anthropologue à l'ancienne", elle se laisse guider par une anecdote, la corrobore ou l'infirme avec d'autres récits. Elle s'interroge sur le visible de Beyrouth mais aussi ses marges, comme ces domestiques philippines qui rentrent massivement dans leur pays, porteuses de plats à la croisée des chemins. Il y a une finesse véritable dans la façon dont la Japonaise fait des goûts un biais d'appréhension du monde, avec une langue qui n'est jamais en reste. Au détour d'un fragment sur le kebbeh, l'autrice pose le postulat suivant: "Il me semble que tous les plats qui ont acquis un statut international ont ce point commun: soit on malaxe la pâte et on refait le monde, soit on enferme un univers dans un cocon. Parfois les deux". A la fois refuge et ouvrage plein de mâche, 961 heures à Beyrouth tient définitivement des deux façonnages. Une merveille!