La démocratie suisse a une composante très directe. En effet, les lois peuvent, à certaines conditions, être soumises à l'approbation populaire. Mais le principe des fameuses " votations " va plus loin, dans la mesure où chacun peut, de sa propre initiative (mais en ayant reçu le soutien de 100.000 électeurs) soumettre un nouveau texte à l'approbation du peuple. Ainsi, le 4 mars dernier, les Suisses ont été appelés à se prononcer sur la proposition de supprimer le financement public de l'audiovisuel. Ceci aurait marqué la fin de la télévision publique subventionnée. Rejetée à 71,6 %, la proposition est passée aux oubliettes, non sans avoir soulevé un débat parfois tendu.

En déléguant au secteur bancaire une partie de la création monétaire, la banque centrale délègue également une grande partie de la prise de risque liée au crédit.

Le 10 juin prochain, les électeurs suisses sont à nouveau appelés à se prononcer sur une initiative populaire dénommée " monnaie pleine ". Derrière ce nom barbare se cache l'idée de redonner à la Banque nationale suisse (BNS) le contrôle total de la création monétaire. N'est-ce pas déjà le cas actuellement me direz-vous ? La réponse est non. D'une part, dans nos systèmes monétaires modernes, une partie de la création monétaire est déléguée au système bancaire. Concrètement, chaque fois qu'une banque commerciale octroie un crédit, un dépôt (et donc de la monnaie) est également créé. D'autre part, c'est la demande qui " guide " la quantité de monnaie en circulation, et non l'offre. Le rôle de la banque centrale ne consiste donc pas à contrôler la monnaie en décidant quelle quantité doit en être émise, mais à prendre des mesures (via les taux principalement) qui, par l'intermédiaire du comportement d'épargne et d'investissement des agents économiques, influenceront la demande de monnaie et donc la quantité de monnaie en circulation.

Mais si une banque centrale a théoriquement la possibilité de contrôler entièrement la masse monétaire, pourquoi se rendre la vie compliquée en tentant d'influencer la demande plutôt que de contrôler l'offre ? La réponse est double : d'une part, en déléguant au secteur bancaire une partie de la création monétaire, la banque centrale délègue également une grande partie de la prise de risque liée au crédit. C'est important, car en cas de crise financière, perdre confiance dans le système bancaire est une chose, mais perdre confiance dans une monnaie (ce qui serait le cas si l'unique émetteur de monnaie était touché) en serait une autre bien plus grave. D'autre part, en agissant de la sorte, la banque centrale laisse plus de latitude aux agents économiques pour déterminer le rythme de croissance de l'activité, sans que celle-ci ne soit contrainte par une quantité de monnaie disponible en quantité trop faible ou trop importante. Ceci ne veut pas dire que la banque centrale ne fait rien. Elle va, au contraire, jouer un rôle crucial pour éviter, par exemple, un emballement monétaire dont l'inflation serait l'expression la plus visible.

Si la longue évolution des systèmes monétaires a abouti à la configuration actuelle, pourquoi vouloir tout changer ? Pour justifier un émetteur unique, les partisans suisses de la monnaie pleine, tout comme les pourfendeurs du système bancaire qui, un peu partout en Europe, supportent des initiatives similaires, avancent des arguments intuitivement sensés pour un non spécialiste des questions monétaires. Et c'est bien là que le bât blesse : la technicité de la théorie monétaire permet, en omettant délibérément l'un ou l'autre détail sur le fonctionnement d'une monnaie, de changer radicalement la perception qu'un non spécialiste pourrait en avoir.

Une telle révolution monétaire et financière est présentée par ses partisans comme favorable au consommateur et aux finances publiques et surtout comme un moyen de casser un " privilège " des banques, ce qui trouve toujours un écho favorable auprès du public, même dans " le " pays des banques. Mais l'explication du côté obscur d'une telle réforme est malheureusement trop technique pour rivaliser avec ces arguments chocs et émotionnels. Ceci donne un mauvais débat, qui risque de donner de mauvaises convictions aux futurs votants.

Dès lors, même si l'initiative a peu de chances d'obtenir gain de cause, et même si la BNS s'est elle-même prononcée contre ce type de réformes, on restera attentif au résultat de la votation du 10 juin qui pourrait, si l'initiative devait obtenir gain de cause, changer radicalement (et dangereusement, à mon sens), le fonctionnement d'une monnaie que l'on qualifie de " refuge ".