Des Amazones, on connaît très peu de choses. Si leur évocation intervient dans plusieurs récits antiques, on ne retient de leur mode de vie et de leur histoire que les quelques lignes laissées par Aristote, Homère et Virgile. Ces tribus de femmes ont fait de l'homme leur ennemi juré. Dans leur fureur et leur mythe, elles fascinent depuis longtemps Géraldine Bindi. Enseignante de lettres et spécialiste de L'Iliade, la Française a souhaité donner vie à ces guerrières impitoyables. Elle pensait à un roman, elle en fait finalement une bande dessinée, sa première, avec pour complice dessinateur un vétéran du dessin réaliste, Christian Rossi.
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Des Amazones, on connaît très peu de choses. Si leur évocation intervient dans plusieurs récits antiques, on ne retient de leur mode de vie et de leur histoire que les quelques lignes laissées par Aristote, Homère et Virgile. Ces tribus de femmes ont fait de l'homme leur ennemi juré. Dans leur fureur et leur mythe, elles fascinent depuis longtemps Géraldine Bindi. Enseignante de lettres et spécialiste de L'Iliade, la Française a souhaité donner vie à ces guerrières impitoyables. Elle pensait à un roman, elle en fait finalement une bande dessinée, sa première, avec pour complice dessinateur un vétéran du dessin réaliste, Christian Rossi. Pour son récit, Géraldine Bindi retient la légende d'Achille et Penthésilée. Dans cet épisode de la guerre de Troie, qui inspira Kleist au théâtre avant elle, la reine des Amazones tombe amoureuse du chef des Myrmidons et accouchera d'un fils. Un comble dans une société matriarcale où tout enfant de sexe masculin est sacrifié dès la naissance à la déesse Artémis. Au-delà du mythe, l'auteure fait quasiment oeuvre - fictive - d'anthropologue, nous rappelant le traumatisme originel : " Leurs ancêtres ont été agressées par des hommes. Elles ont donc tué les maris et font de même avec tous les oppresseurs masculins depuis lors. L'homme est le représentant d'une violence faite aux femmes. " Cette guerre des sexes n'a rien à envier aux polémiques #metoo et " Balance ton porc " de ces derniers mois. Avec ses paradoxes toutefois. Car si le mâle est l'ennemi, il assure la perpétuation de l'espèce. La logique est en fait pragmatique. Mais les Amazones sont autant faites de chair que de sentiments. Libérées des hommes, elles restent les jouets des dieux. Et quand le coeur s'emballe, ses élans font vaciller les fondations d'un système qui semblait pourtant aussi solide que cruel. Penthésilée craque pour Achille. Et quand les papillons chatouillent le ventre de la jeune Isia, sa déception se traduira en une réplique : " Pourquoi faudrait-il tout le temps être malheureuses ? ". L'amour est une menace. " Mais c'est aussi l'espoir ", réplique Géraldine Bindi, qui appelle à la pacification d'une guerre des sexes millénaire. Voilà qui est particulièrement audacieux à l'heure où l'affrontement n'a sans doute jamais été aussi virulent, légitime mais violent. " Le modèle des Amazones est fragile parce qu'il est humain. Le système est fondé sur la haine, alors qu'on est fait pour aimer. " De l'amour, il y en a également dans le dessin de Christian Rossi qui signe avec maestria aussi bien les combats que les moments plus intimes. Le dessinateur (dont on retient le formidable W.E.S.T.) s'est frotté ici à un véritable défi artistique qu'il a relevé avec audace et délicatesse : représenter la sensualité dans la diversité des physiques de ces femmes. " Comme la majeure partie de mes collègues dessinateurs, j'aurai passé les neuf dixièmes du temps à dessiner des mecs ", nous confie-t-il. Et quand il y a un personnage féminin, il est le réceptacle des fantasmes de son créateur : un joli minois et des formes généreuses. " Moi ça ne me suffit pas ", explique Christian Rossi. Certes les Amazones ont des gabarits athlétiques : guerrières agiles vivant au grand air, " elles pouvaient être bien gaulées ". Cependant, l'artiste a souhaité incarner les personnages au maximum, avec succès. Son utilisation d'un pigment naturel spécifique, le brou de noix, apporte au dessin chaleur et douceur, et suffisamment de subtilité pour donner corps et coeur aux personnages. Lui-même avoue avoir eu du mal à abandonner ses Amazones en fin de récit. D'un côté, le texte récitatif au lyrisme antique contraste avec des dialogues contemporains. De l'autre, le réalisme du trait se concentre sur l'essentiel, les personnages . " Je ne veux pas ralentir la lecture. Je veux qu'on relise, c'est différent ", conclut Christian Rossi. Un conseil que l'on suivra à la lettre.