Les amateurs de bandes dessinées le savent : Gipi est un narrateur hors pair. Dernièrement, son album La Terre des fils nous avait profondément émus par son histoire survivaliste, mettant en scène deux frères élevés à la dure par leur père dans un monde post-apocalyptique indéfini. Dans Aldobrando, qui vient de sortir chez Casterman, Gian Alfonso Pacinotti démontre encore une fois ses talents de conteur, laissant le dessin cette fois à son ami de longue date, Luigi Critone.
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Les amateurs de bandes dessinées le savent : Gipi est un narrateur hors pair. Dernièrement, son album La Terre des fils nous avait profondément émus par son histoire survivaliste, mettant en scène deux frères élevés à la dure par leur père dans un monde post-apocalyptique indéfini. Dans Aldobrando, qui vient de sortir chez Casterman, Gian Alfonso Pacinotti démontre encore une fois ses talents de conteur, laissant le dessin cette fois à son ami de longue date, Luigi Critone. Un jeune garçon, un brin naïf - mais pas simplet - élevé par un vieux maître magicien dans une forêt profonde, se voit, à la suite d'une maladresse de sa part, contraint à partir à la recherche d'une plante médicinale pour empêcher son tuteur de mourir. Dans ce monde médiéval imaginaire, l'adolescent ne connaît rien de ce régime autoritaire en place, incarné par un petit roi rondouillard et capricieux, et s'en moque en quelque sorte. A ses dépens, car il sera accusé à tort d'avoir tué l'héritier, lui qui est étranger aux codes violents d'une société qui règle ses conflits dans la fosse, arène faisant penser quelque peu au cirque romain. Au gré de sa quête, il rencontrera des personnages qui, eux aussi, auraient voulu être étrangers, tout comme Aldobrando, aux vicissitudes de la politique, désireux de vivre en liberté, là où les circonstances les ont poussés à devenir criminels. L'origine de ce récit d'apprentissage est pour le moins originale puisqu'il s'agit d'une extension narrative d'un jeu de société que Gipi, joueur passionné, a lui même créé en Italie, Bruti, jeu de bataille de cartes, évoquant les fameux combats de la fosse. Mais après avoir commencé quelques pages, l'auteur italien a senti qu'il ne pourrait se satisfaire de son seul talent pour un récit qui prenait peu à peu de l'ampleur. C'est pourquoi il a fait appel à Critone. " On se connaît depuis longtemps, nous explique l'intéressé, installé à Paris. J'ai toujours adoré son travail. Mais même pas en rêve, je n'aurais imaginé qu'il me lègue un de ses scénarios. C'est en effet une première, Gipi n'ayant jamais travaillé en duo. 'Il lui fallait un bon dessinateur', m'a-t-il dit ( rires)". Détail particulièrement savoureux quand on estime le trait dynamique et vibrant de Gipi comme l'un des meilleurs. Il s'agit ici plutôt d'une question de rythme et de méthode de travail. " Gipi travaille beaucoup dans la foulée, il travaille toujours dans une certaine tension. Il lui fallait quelqu'un de peut-être plus patient, ce qui n'est pas forcément dans mon caractère. Me laisser me concentrer sur le dessin lui a permis de se libérer sur le scénario, qu'il m'a fourni comme un écrit pour le cinéma. J'ai ainsi construit mes planches en toute liberté, j'aime beaucoup m'occuper du story-board. C'est là que j'ai découvert qu'il était un maniaque du rythme et de la narration, moi qui le pensais très instinctif. " Rien d'étonnant : il fallait en effet tenir le lecteur en haleine tout au long des 200 pages de cette aventure, certes à la structure classique, mais qui s'autorise de belles surprises et surtout une intimité avec ses personnages qui suscitent une empathie quasi immédiate. Le dessin de Critone, que l'on avait découvert dans l'adaptation de Jean Teulé, Je, François Villon (trois tomes parus chez Delcourt) leur sied particulièrement bien, lui-même se révélant un excellent metteur en scène. Riche en caractères forts - un faux complice, des compagnons de route inattendus, d'autres plus filous -, Aldobrando se goûte comme une fresque attachante, qui ne fait pas de la violence son sel, même si elle l'évoque. Plus fort encore, elle parvient à transformer une quête presque anecdotique en une tentative de renversement du pouvoir en place. On y voit là un appel à la liberté auquel le scénariste nous avait habitués. Un monde où les innocents peuvent devenir rois.