Trois par siècle en moyenne. Il survient une pandémie tous les 10 à 50 ans, estime l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Mais celle du nouveau coronavirus s'est propagée dans des circonstances inédites. Non sans certaines particularités plutôt positives. " Il s'agit de la première pandémie de l'histoire de l'humanité où la technologie est utilisée à grande échelle pour tenir les personnes informées, en sécurité, productives et connectées, tout en étant physiquement séparées ", souligne Clayton Hamilton, directeur de l'unité de la cybersanté et de l'innovation à l'OMS/Europe.
...

Trois par siècle en moyenne. Il survient une pandémie tous les 10 à 50 ans, estime l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Mais celle du nouveau coronavirus s'est propagée dans des circonstances inédites. Non sans certaines particularités plutôt positives. " Il s'agit de la première pandémie de l'histoire de l'humanité où la technologie est utilisée à grande échelle pour tenir les personnes informées, en sécurité, productives et connectées, tout en étant physiquement séparées ", souligne Clayton Hamilton, directeur de l'unité de la cybersanté et de l'innovation à l'OMS/Europe. L'omniprésence de la technologie a d'ailleurs été intensifiée par les mesures des autorités, bouleversant jusqu'aux soins de santé dont il fallait garantir la continuité. Le confinement imposé a accentué le recours aux solutions de téléconsultation, de prescription électronique et de suivi médical à distance. Une situation susceptible de marquer durablement l'adoption par les médecins et les patients de l'e-santé, au point de transformer leur relation. " Il est peu probable que nous assistions à un retour complet aux services de santé tels que nous les connaissions autrefois. Mais les services de télémédecine seront très probablement utilisés pour compléter, non remplacer, les modes de prestation de soins plus traditionnels ", assure le responsable e-health de l'OMS/Europe. En Belgique, l'épidémie de Covid-19 a mis en évidence les nombreuses entreprises actives dans la santé numérique qui peuvent avoir un impact non négligeable sur la gestion de crise. " Quant à savoir où le curseur s'arrêtera, cela dépend entre autres de la durée du déconfinement, pendant lequel la télémédecine a plus de chance de s'installer, et de la satisfaction des professionnels et patients de ces alternatives. Par exemple, des sociétés ont rendu leurs services gratuits pendant la crise. Une fois redevenus payants, la valeur ajoutée sera-t-elle jugée suffisamment grande ? ", interroge Lara Vigneron, coordinatrice du Wallonia e-health Living Lab (WeLL). Certains acteurs prêteraient en tout cas des vertus à l'épreuve que nous traversons. " Cette crise sanitaire aura un effet salvateur, en ce sens qu'elle permet à la Belgique et aux pays occidentaux de rattraper leur retard. Rien ne sera plus comme avant ", affirme le Dr Paul Wulleman, cofondateur et chief marketing officer d'Advelox, une plateforme belge de communication médicale sécurisée. Pour ce pneumologue actif en télémédecine depuis 1996, le grand public avait perçu depuis quelques années déjà l'importance de l'outil numérique, bien avant l'Ordre des médecins qui reste à la traîne. " Le principal obstacle au déploiement des soins de santé numériques se définit par l'inertie à tous les niveaux de responsabilité - institutionnel, politique, mutuelles - caractérisée par l'absence de coordination et de bon sens. Dans le contexte du millefeuille institutionnel que représente la Belgique, il est plus que normal de rencontrer un système féodal de manque d'interopérabilité ", regrette Paul Wulleman. Evidemment, si la pandémie peut contribuer à un changement d'opinion en faveur des techniques de santé numériques, leur viabilité à long terme dépendra largement de la capacité des pays à les intégrer dans les systèmes de santé existants et à veiller à ce que les considérations réglementaires et financières soient dûment prises en compte ( lire aussi l'encadré " Mobile Health Belgium "). " Nous n'imaginons pas la télémédecine s'imposer comme une norme avant deux ans. D'un côté, la digitalisation des médecins plus âgés et leurs prédisposition sau changement étant faibles, la pyramide des âges doit encore s'inverser. De l'autre, la complexité de notre système administratif et régulatoire empêchera une législation précise, et surtout satisfaisante pour toutes les parties prenantes, de voir le jour d'ici à deux ans ", analyse Jean-Benoît Henry de Hassonville, cofondateur de Tooddoc, un réseau collaboratif belge réunissant plus de 4.000 praticiens. Naturellement, il n'a pas encore été possible de procéder à une évaluation approfondie des différentes applications e-health utilisées dans la réponse européenne à cette pandémie toujours en cours.Cela étant dit, les données de l'OMS indiquent que la télémédecine, la surveillance à distance, les vérificateurs de symptômes ou encore les plateformes de messagerie des médias sociaux ont été les technologies les plus utilisées et les plus efficaces jusqu'à présent. Les obstacles à l'adoption de la santé numérique ont, quant à eux, été identifiés plus facilement. " Nombre de ces obstacles sont directement liés à un manque systémique d'investissement des pays dans la réforme des systèmes de santé, des systèmes d'information sur la santé et des soins de santé primaires. Il s'agit notamment du manque de financement et de gouvernance de la santé numérique, d'une réglementation insuffisante ou inadéquate, de modèles de remboursement dépassés ", épingle Clayton Hamilton (OMS/Europe). Sans engagement politique et technique commun, cela s'avère effectivement difficile de créer un écosystème numérique partagé, pour permettre l'échange transparent de données sur la santé à l'intérieur et au-delà des frontières nationales, et combler les lacunes actuelles. La pratique l'a démontré, les avantages de la télémédecine sont multiples, tant pour le patient que pour le médecin, mais aussi les organismes payeurs. " Son adoption sera néanmoins fonction de la reconnaissance par les autorités et d'un remboursement de ces prestations, comme c'est déjà le cas en France notamment. C'est une tendance à encourager. Si le patient et le médecin ont un moyen facile et sécurisé d'échanger des données, rien ne s'oppose plus à cette médecine plus moderne et finalement moins chère pour tout le monde ", analyse Vincent Keunen, CEO et fondateur de Andaman7, l'appli mobile gratuite offrant un dossier de santé personnel complet, distribué et collaboratif. Dans le climat anxiogène actuel où le compteur de la surmortalité affiche par milliers les décès en trop, les meilleurs remèdes numériques ont souvent été ceux qui permettaient simplement de contacter et d'échanger avec les soignants. " Dommage que de nombreuses initiatives très prometteuses n'aient pas pu voir le jour à cause du manque de visibilité et de la complexité administrative...On pourrait en faire un cimetière entier ", déplore le cofondateur de Tooddoc. Alors que nos autorités n'ont pas jugé utile de recommander l'usage d'applications de santé numérique, Andaman7 a, par exemple, compté plus de 5.000 nouveaux abonnés au cours des deux derniers mois. " C'est donc une vraie demande des patients, mais le monde médical et les autorités sont parfois frileuses au changement ", craint Vincent Keunen. Il convient de préciser que le cadre de remboursement doit aussi être adapté pour que les médecins qui utilisent les outils modernes de télémédecine soient correctement payés. Sans oublier la fragmentation de l'informatique médicale en Belgique, en l'absence de standards d'interopérabilité, comme cela se fait aux Etats-Unis avec le protocole FHIR. " Andaman7, solution belge, est compatible avec 85% des hôpitaux américains et 2% des hôpitaux belges. Cherchez l'erreur ! " Il ne reste plus qu'à espérer que tous les enseignements soient tirés de cette crise pour développer davantage et plus rapidement une véritable épidémiologie numérique, afin d'accroître encore la prévention et l'information pertinente auprès des soignants comme des soignés. " Il faut une réelle volonté politique pour aller dans ce sens. Les appels à projet et les financements se limitent beaucoup trop aujourd'hui à l'urgence Covid-19 ", indique Alfred Attipoe, fondateur de Comunicare, une plateforme liégeoise d'agrégation de données à destination du patient et de son équipe soignante. Le déploiement rapide d'outils digitaux en appui de la santé publique contribue à améliorer la qualité des données utilisées pour mesurer, gérer et prévoir l'impact de (futurs) chocs sanitaires. " A l'avenir, la qualité des données et leur capacité à être utilisées, tout en respectant les préférences de consentement individuel et les droits fondamentaux, deviendront un facteur déterminant de la qualité de la prestation des soins de santé ", épingle Clayton Hamilton. L'épidémie mondiale de Covid-19 a très certainement galvanisé les efforts d'innovation en matière de santé et contribue à l'établissement de nouveaux partenariats et collaborations ainsi qu'à la sensibilisation aux possibilités que peut offrir la santé numérique. " Nous avons besoin de preuves supplémentaires quant aux risques et aux avantages potentiels des différentes solutions numériques qui démontrent leur valeur en matière de santé publique à grande échelle. Une chose est claire : une approche fragmentée et non coordonnée de l'adoption de la santé numérique peut gravement entraver l'efficacité des efforts de lutte contre la pandémie ", assure Clayton Hamilton. Les maladies transmissibles ne respectant pas les frontières nationales, il conviendra de s'appuyer sur les connaissances acquises, parfois à nos dépens pendant cette crise, pour élaborer les solutions standardisées et interopérables de demain. " Cela devrait être une priorité ", conclut-on au WeLL.