"Sur un voilier classique, plus on va vite et plus ça tape et c'est dur. Avec les foils, on s'affranchit des principes d'Archimède. En s'élevant au-dessus de la surface de l'eau, la coque n'a plus rien pour la freiner. On éprouve une sensation d'accélération presque infinie. Et de facto, d'immense liberté". Navigateur multi- couronné, rompu à tous les sports de glisse sur l'eau, fondateur de l'écurie de course Mer Concept, le Brestois François Gabart n'a pas de mots assez forts pour décrire l'expérience éprouvée à bord d'un foiler. Pour celui qu'on surnomme "Le petit prince des mers" comme pour tous les nouveaux adeptes, lorsqu'on y a goûté, on devient vite accro.
...

"Sur un voilier classique, plus on va vite et plus ça tape et c'est dur. Avec les foils, on s'affranchit des principes d'Archimède. En s'élevant au-dessus de la surface de l'eau, la coque n'a plus rien pour la freiner. On éprouve une sensation d'accélération presque infinie. Et de facto, d'immense liberté". Navigateur multi- couronné, rompu à tous les sports de glisse sur l'eau, fondateur de l'écurie de course Mer Concept, le Brestois François Gabart n'a pas de mots assez forts pour décrire l'expérience éprouvée à bord d'un foiler. Pour celui qu'on surnomme "Le petit prince des mers" comme pour tous les nouveaux adeptes, lorsqu'on y a goûté, on devient vite accro. Voilà qui explique probablement l'incroyable succès de ces étranges appendices aux formes les plus variées qui permettent de voler au-dessus de l'eau. D'abord testés sur les bateaux de course, les foils sont en train de coloniser toutes les disciplines du nautisme. Dériveurs, catamarans, kitesurfs, windsurf, stand-up paddle, surf, mais aussi jet-ski, vélos ou bateaux à moteur...: pratiquement plus rien de ce qui glisse ou navigue ne propose désormais un ou plusieurs modèles à foil. "Bien qu'il soit spécifique à chaque matériel, cet aileron profilé contribue à décloisonner les disciplines", explique Tanguy Le Bihan fondateur du fabricant breton Foil and Co. Pour preuve la naissance d'événements comme "La semaine affoilante" à Port Fréjus (sur la Côte d'Azur), "Les foils journées" à Quiberon, ou encore "La foiling week" sur le lac de Garde en Italie qui rassemblent désormais tous les fondus de ces nouveaux objets volants sur l'eau. Ce qui frappe surtout, c'est la vitesse avec laquelle cette vague s'est propagée. Basé sur la mécanique des fluides, le principe de fonctionnement de ces "plans porteurs", comme on les nomme dans le jargon scientifique, est connu depuis longtemps. Il est en tout point similaire à celui d'une aile d'avion. Le foil est dessiné de telle sorte qu'en fendant l'eau, une différence de pression se crée entre sa partie supérieure et inférieure. Ce phénomène génère une poussée qui permet à la coque de l'élever et de se tenir hors de l'eau. Les premières tentatives d'installer ce type d'aileron sur des canots remontent au 19e siècle. Mais pendant longtemps les bateaux équipés de foils étaient surtout l'affaire de quelques précurseurs regardés un peu comme des savants fous. L'histoire s'accélère avec Eric Tabarly. Toujours à la pointe de l'innovation, le navigateur parvient à faire construire le premier grand multicoque équipé de deux foils sur les flotteurs. Mis à l'eau en 1979, son "Paul Ricard" pulvérise l'année suivante le record de la traversée de l'Atlantique en 10 jours, 5 heures et 14 minutes. Tabarly ira encore plus loin avec "Hydroptère" qui, grâce à un troisième aileron installé sur le safran, sera le premier trimaran à voler véritablement au-dessus de l'eau. Repris par son disciple Alain Thébault, cet engin futuriste mis à l'eau en 1994 va aussi être le premier à passer en 2008 la barre mythique de 50 noeuds, s'offrant même des pointes à plus de 61 noeuds (100 km à l'heure). Un record qui frappe les esprits. Et en particulier celui de l'Américain Larry Ellison, le patron d'Oracle, passionné de voile. En 2010, son "Oracle Team" remporte l'America's Cup. Le règlement lui permet de choisir le type de bateaux de l'édition suivante. Il opte pour des catamarans à foils. Fin 2013, dans la baie de San Francisco, des millions de téléspectateurs découvrent les prouesses de ces engins volants qui dépassent allègrement la vitesse du vent. C'est le vrai début de cette révolution nautique. La Coupe de l'América reste d'ailleurs le driver de l'innovation dans ce domaine. La récente édition dans la baie d'Aukland l'a démontré une fois de plus. Vainqueur de l'épreuve en 2018 les skippeurs de "Team New Zealand" ont décidé de revenir aux monocoques. Mais désormais, ces AC75 de 22,86 m sont entièrement conçus à partir des caractéristiques de leurs foils, sur lesquels reposent en grande partie les performances du bateau. Leur irruption a complètement modifié la physionomie et l'esprit de cette compétition historique. "Les équipages ont bradé le short et le polo pour des casques et des combinaisons antichoc", commente Eric Flageul, formateur à l'Ecole française de voile et des sports nautiques (ENVSN) et organisateur des "Foils journées" de Quiberon. Le chavirage à 83 km/h d'"American Magic" lors des séries entre les challengers, montre que c'est loin d'être superflu. Tout est donc devenu plus spectaculaire. Et c'est précisément ce qui plaît et qui fait fantasmer les "voileux". Pas étonnant qu'à partir de cette fameuse édition de 2013, le recours au foil se soit répandu dans toutes les compétitions de voile. Dès 2016, sept bateaux du Vendée Globe l'adoptent. Ils étaient 19 sur 33 au départ de la dernière édition. Les cinq premiers à franchir la ligne d'arrivée avaient tous opté pour ces ailerons. Autre classique à avoir basculé, la Course du Figaro se dispute depuis 2019 sur un Beneteau de série équipé de foils. De la compétition à la pratique de loisir, il n'y a qu'un pas qui a été vite franchi par de nouveaux fabricants de dériveurs ou de petits catamarans. Trop techniques à manoeuvrer, les modèles qui ont ouvert la voie comme les Moths étaient réservés à une cible d'experts. "Pour généraliser la pratique, il faut proposer des bateaux capables de s'élever assez rapidement au-dessus de l'eau tout en n'allant pas trop vite", indique Patrick Billot fondateur de Foily qui fabrique Peacoq, un dériveur à foils rétractables. Reste que ces foilers coûtent près de deux fois plus chers que les bateaux classiques, ce qui les rend encore peu accessibles aux écoles de voile. Du coup, Foily s'est recentré sur le marché des particuliers avec un modèle plus performant mais plus cher. Un beau jouet à 33.500 euros. L'arrivée du catamaran à foil aux Jeux olympiques de 2024 devrait contribuer à donner un coup de fouet au marché. La démocratisation du foil a surtout commencé par les sports de glisse. Les kitesurfeurs ont été les premiers à essayer d'adapter un aileron sous la planche, bientôt suivis par les windsurfeurs - deux disciplines représentées aux JO de 2024. Les premières marques ont vu le jour il y a déjà une dizaine d'années. "Mais à l'époque, les ailerons étaient encore en aluminium", précise Tanguy Le Bihan. Convaincu d'être à la veille d'une révolution dans le nautisme, cet architecte naval n'a pas hésité en 2016 à se spécialiser exclusivement dans la fabrication de foils pour tous supports. La baisse des prix du carbone a favorisé l'accès au marché. Installé au coeur de la Sailing Valley en Bretagne, Foil and Co consomme chaque mois près d'une tonne du matériau composite. "Nous vendons 8 à 10 foils par jour, précise le fondateur. Au-delà des sensations nouvelles qu'ils procurent, ces équipements changent la donne car ils permettent de pratiquer avec de faibles conditions de vent." A priori, pas de quoi intéresser les surfeurs et les pratiquants de stand-up paddle. Et pourtant, ces derniers sont aussi de plus en plus nombreux à s'y mettre car le foil permet de profiter des joies de la glisse avec de petites vagues. Une légère houle peut suffire pour décoller car son énergie se situe surtout sous l'eau. En "pompant" debout sur la planche, on peut même remonter la vague sans avoir besoin de s'allonger pour ramer ou de pagayer. De quoi ouvrir de nouvelles perspectives à ces sports de glisse. D'autant plus si on s'équipe d'une petite aile gonflable tenue à la main. C'est la toute nouvelle discipline en vogue. A mi-chemin entre le kite et le surf, le wing foil devrait faire fureur sur les plages cet été. "Mieux vaut s'être un peu familiarisé avec la pratique du surf ou du paddle avant de se lancer dans les planches à foil, met en garde Pierre Cassaigne, président de l'association Sud-Ouest Foil. Un temps d'adaptation est souvent nécessaire même pour les plus aguerris." Pas de quoi décourager les jeunes générations inspirées par les images des exploits de champions comme l'Hawaïen Kai Lenny qui a été le premier, l'an dernier, à surfer la mythique vague de Nazaré au Portugal avec sa planche volante. Le Tahitien Matahi Drollet a mis la barre encore un peu plus haut il y a quelques mois, en épinglant à son tableau de chasse le tube de Teahupo'o en Polynésie. Et pour ceux que les vagues effraient, il est d'ores et déjà possible de pratiquer sur des lacs ou des fleuves. Trois fabricants proposent depuis peu des planches à foil propulsées par un moteur électrique. "Même les moins doués arrivent en une journée à se familiariser", assure Thomas Bevilacqua cofondateur de la marque française de planches à foils Takuma qui a déjà vendu 3.000 exemplaires de cet "ovni" à 7.000 euros pièce. Dans un tout autre genre, l'entreprise néozélandaise Manta5 a mis au point un vélo à foil doté d'une assistance électrique qui permet de pédaler sur l'eau. Pas de doute, cet étrange aileron est en train de mettre sens dessus dessous, le monde du nautisme. Une nouvelle culture se fait jour. Avec ses codes, son vocabulaire et peut-être bientôt aussi ses marques d'habits. Takuma l'envisage. Un signe ne trompe pas. Les adeptes ne disent déjà plus "je vais aller surfer ou faire de la voile" mais bien "je vais aller foiler".