Dans l'avant-propos qu'ils signent à trois, Etienne Davodeau, Joub et Christophe Hermenier se rappellent ce constat cinglant des post-ados qu'ils étaient à 19 ans, alors invités à l'anniversaire d'un ami qui devenait quinqua : " Cinquante ans ? Un mec presque fini ".

Aujourd'hui, c'est leur tour de passer le demi-siècle et de constater au final que " c'est peut-être un virage un peu casse-gueule ". C'est ce qu'est en train de vivre Yvan, le personnage principal des Couloirs aériens. La cinquantaine entamée, il se " réfugie " dans la maison jurassienne d'un copain après avoir enterré ses deux parents et vendu l'appartement familial. Son mariage souffre de la distance imposée par le métier de son épouse qui travaille dans l'humanitaire. Sa solitude se retrouve renforcée par son licenciement et ses deux enfants devenus grands qui mènent leur propre carrière. A quoi sert-on à cet âge où toutes les ambitions et rêves que l'on avait semblent envolés ?

C'est mon excédent de bagages. Je vais trier tout ce bazar...

" Cet album est un travail quasi documentaire, un réel que je recompose ", annonce Etienne Davodeau dès le début de notre entretien, tout en insistant sur le fait que ce récit reste une fiction. On ne le refait pas, cet auteur devenu le représentant français de la bande dessinée documentaire avec Les Ignorants (sur le monde du vin) ou Les Mauvaises Gens (portraits de ses parents syndicalistes)... Yvan, le personnage, est en effet un peu la somme de ses trois auteurs et de leurs histoires personnelles.

Bougon, irritable, radotant sur une jeunesse désormais fanée, cet antihéros aime étaler son malheur, au grand désespoir de ses potes qui lui renvoient amicalement ses jérémiades. Une situation qu'a vécue notre trio lorsque Christophe Hermenier a lui-même perdu ses parents et abordé l'âge fatidique. " Yvan rassemble un peu toutes nos émotions et sensations contradictoires, explique Etienne Davodeau. On n'a pas, tous les trois, abordé les 50 piges de la même façon. On s'est donc arrangé pour que nos personnages soient nous trois. On a aussi sondé autour de nous, des femmes également. J'avais sous-estimé ça, qu'à 50 ans, on se fait placardiser au niveau professionnel, comme si on était des êtres finis. "

La neige en page blanche

Joub (qui s'est occupé des couleurs de l'album) et Davodeau ont conduit leur ami dans cette maison " qui existe ". Et leur séjour de constituer le point de départ d'une collaboration à trois autour de cette thématique, le décor aidant l'inspiration. " La neige a tout de suite était centrale dans notre projet, le lieu étant toujours déterminant pour mes histoires, comme au théâtre. Métaphoriquement, je voulais ici poser un mec sur une page blanche, pour un nouveau départ. " La neige, Yvan la voit " comme un voile blanc sur le monde réel et ses emmerdements ".

Son ermitage sera aussi l'occasion pour lui de dresser le bilan d'une première partie de vie. Il faut dire que le convoi est chargé, notre loser magnifique ayant emmené avec lui les caisses du déménagement parental. S'ensuivra un inventaire complet de cet héritage où chaque objet, photographié un par un, devient le symbole d'une époque révolue mais toujours bien présente dans les esprits. Tout comme l'est aussi ce fameux été de leurs 19 ans, une fête des sens dont Yvan ne semble pas avoir pesé toutes les conséquences.

C'est presque méthodiquement que le protagoniste va ainsi reprendre pied, non sans quelques accidents de parcours servant la fiction, toujours avec humour et recul. " Cet album a permis de mettre les choses à plat. Il a été utile mais n'est pas une thérapie. " Ce que nous raconte Les Couloirs aériens, c'est une histoire où l'amitié est primordiale : " Je ne sais plus qui a dit : un ami, c'est quelqu'un qui vous connaît bien et qui vous aime quand même ", conclut Davodeau. Cette citation d'Hervé Lauwick, écrivain humoriste, n'en est que l'illustration.