Même les bastions industriels les plus traditionnels - du moins, ceux qui veulent survivre - n'échappent pas au tsunami numérique. Telle est la conclusion de la Trends Summer University, le mini-Davos annuel des dirigeants d'entreprise, organisée le mois dernier à Knokke. Jean-François Heris, à la tête de la division Construction et Verre industriel du groupe verrier japonais AGC, a donné le ton à l'occasion de son keynote speech. Ancien CEO d'AGC Glass Europe (ex-Glaverbel, Ndlr), l'orateur a expliqué à quel point AGC était impliqué dans les nanotechnologies, l'intelligence artificielle, etc. Le groupe utilise notamment des capteurs intelligents pour récolter des données dans des environnements hostiles, d'une température de 1.600 degrés. Il a introduit toute une série d'innovations destinées à réduire drastiquement la consommation d'énergie. AGC utilise également la réalité augmentée (la superposition d'images de synthèse et d'images du monde réel) et a développé, en collaboration avec une start-up californienne, une fenêtre intelligente. AGC vend donc non seulement du verre, mais aussi du matériel commandé par la voix, le smartphone ou via un site internet.
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Même les bastions industriels les plus traditionnels - du moins, ceux qui veulent survivre - n'échappent pas au tsunami numérique. Telle est la conclusion de la Trends Summer University, le mini-Davos annuel des dirigeants d'entreprise, organisée le mois dernier à Knokke. Jean-François Heris, à la tête de la division Construction et Verre industriel du groupe verrier japonais AGC, a donné le ton à l'occasion de son keynote speech. Ancien CEO d'AGC Glass Europe (ex-Glaverbel, Ndlr), l'orateur a expliqué à quel point AGC était impliqué dans les nanotechnologies, l'intelligence artificielle, etc. Le groupe utilise notamment des capteurs intelligents pour récolter des données dans des environnements hostiles, d'une température de 1.600 degrés. Il a introduit toute une série d'innovations destinées à réduire drastiquement la consommation d'énergie. AGC utilise également la réalité augmentée (la superposition d'images de synthèse et d'images du monde réel) et a développé, en collaboration avec une start-up californienne, une fenêtre intelligente. AGC vend donc non seulement du verre, mais aussi du matériel commandé par la voix, le smartphone ou via un site internet. Même un chimiste classique comme BASF mise désormais sur la technologie, dans des proportions surprenantes. BASF Anvers doit être le site le plus productif du groupe, affirme son CEO, Wouter De Geest. Plus aucune usine, ou presque, n'est construite. C'est la raison pour laquelle celles qui existent doivent être exploitées de façon optimale, au mieux de leurs capacités et sans poser de problèmes techniques. " Ce qui ne sera possible que si nous continuons à jouer la carte de la technologie. BASF est par exemple adepte de la maintenance prescriptive, ce qui signifie que ce sont les machines elles-mêmes qui préviennent lorsqu'un entretien s'impose. L'intelligence artificielle n'est évidemment jamais loin. Elle s'étend même à un nombre sans cesse croissant de domaines. Auparavant, les processus de planification requéraient des cohortes de contrôleurs mais d'après nos tests, la planification et la budgétisation effectuées par ordinateur sont tout simplement plus précises. Cela dit, nous nous heurtons à un besoin fondamental encore trop peu rencontré dans l'industrie : le partage des données. Le big data n'a de sens que si chacun ouvre et partage son écosystème ", analyse Wouter De Geest. Il participait à cette table ronde en compagnie de Jean-François Heris, Koen Dejonckheere, CEO de Gimv, et Bart Van Der Schueren, chief technology officer de Materialise, pionnier de l'impression 3D coté en Bourse. Si les acteurs traditionnels comme AGC et BASF ont pris le train de l'industrie 4.0, ils ne sont évidemment pas les seuls. " Il n'existe plus que des entreprises technologiques, affirme Koen Dejonckheere. La vitre de cet iPhone, par exemple, a été traitée en Chine par un procédé de nano-revêtement fourni par Europlasma, installée à Audenarde et dans laquelle nous avons investi. Il s'agit donc d'une technologie belge. Greenyard, qui fait partie de notre portefeuille également, est spécialisée dans le traitement et la commercialisation de fruits et de légumes fraîchement récoltés. C'est un professionnel de la chaîne d'approvisionnement. " " Materialise croît de 15 à 20 % par an, calcule Bart Van Der Schueren. Uniquement grâce à l'industrie 4.0 qui permet de créer des emplois. Sans elle, tout porte à croire que la croissance aurait été négative. " L'homme insiste surtout sur l'importance du big data. " Le big data nous a permis d'entrer dans des marchés totalement nouveaux, comme celui des prothèses de genou. En 10 ans, le CT-scan et la résonance magnétique nous ont aidés à récolter une quantité phénoménale de données au sujet des genoux. Les informations sont tellement nombreuses que deux photos suffisent désormais à fabriquer une prothèse parfaite. " " L'impression en 3D arrive chez nous également, enchaîne Wouter De Geest. Nous y avons recours pour tout le remplacement de matériel et nous allons jusqu'à imprimer nous-mêmes un petit réacteur en trois dimensions. Les possibilités de réaliser des économies sont nombreuses. " Sans surprise, BASF utilise des drones pour l'inspection des conduites. " Cela dit, je ne suis pas encore tout à fait parvenu à convaincre les ingénieurs qu'une caméra est plus efficace que l'oeil humain, nuance Wouter De Geest. Les drones ont l'avantage d'envoyer en temps réel les informations aux ordinateurs. Tout cela va changer l'industrie. Quand je vois ces échafaudages partout en ville, je me demande pourquoi les travaux de peinture ne pourraient pas être confiés à des robots. Ce ne serait pourtant pas une mauvaise chose pour la sécurité. Grimper dans une citerne est une activité elle aussi archaïque ; elle devrait être systématiquement confiée à des machines. " Il y a tout de même un " mais ", nuance Koen Dejonckheere. " Certes, l'évolution technologique permet à de nombreuses entreprises de croître à une allure vertigineuse, mais nous constatons que leur développement se heurte aussi à des goulets d'étranglement - dès que l'on quitte l'usine et que l'on tente de rejoindre l'autoroute, par exemple. Trouver de la main-d'oeuvre qualifiée n'est pas simple non plus. On en est peut-être au stade de l'industrie 4.0, mais pas encore à celui de la société 4.0. Elle n'évolue pas à la même vitesse. " L'industrie 4.0 aura un effet considérable sur la chaîne d'approvisionnement également. " Les relations entre clients et fournisseurs évoluent. A l'avenir, certaines parties de la chaîne d'approvisionnement seront court-circuitées. " Auriez-vous un conteneur pour moi ? Qui peut me livrer le genou dont j'ai maintenant besoin ? " Materialise peut répondre à ce genre de demande, mais il n'est pas impossible qu'elle ait à subir la concurrence de centres d'impression 3D. Ce qui exercerait une pression considérable sur tous les acteurs et freinerait en partie l'économie, car énormément d'intermédiaires, comme les brokers(les courtiers, Ndlr) et les traders, ont profité de ces inefficacités pendant de longues années. Les bouleversements, à ce niveau, seront énormes. " L'industrie 4.0 influencera également l'emploi. " Dans notre secteur, je constate un glissement vers un travail plus intelligent. Mais inversement, il n'est pas rare que le travail des ingénieurs soit confié à des gens moins bien formés pour des questions de coûts, note Bart Van Der Schueren. Prenez les appareils auditifs fabriqués sur mesure. Ils sont tous imprimés en 3D. Le design impose d'avoir recours à des données, mais confier cela à un ingénieur est beaucoup trop cher, si bien que le business model n'est pas tenable. Il faut donc développer des logiciels qui permettent à des travailleurs moins diplômés, c'est-à-dire moins chers, de se charger du design. " La stupeur causée par des drames sociaux comme celui de Caterpillar témoigne de l'incapacité à évaluer pleinement l'impact de l'industrie 4.0. " Il reste du pain sur la planche, confirme Jean-François Heris. Peut-être ne nous vendons-nous pas suffisamment bien. La Wallonie est un vivier d'entreprises extraordinaires, mais elles sont inconnues et c'est dommage. Il demeure en outre indispensable de combattre cette strate que je qualifie de socialo-syndico-intercommunale. Le grand problème de la Wallonie est que le système est allergique aux entreprises. Peut-être pas à première vue, mais au plus profond de lui. Quand on songe qu'un ministre veut taxer les robots et qu'un membre du même parti élabore une stratégie numérique, on se dit qu'ils feraient bien de se parler. Enfin, cela ne nous empêche pas d'avancer... " Les intervenants se sont également penchés sur la question de l'enseignement, que la rapidité des progrès technologiques place devant des défis majeurs. Ils estiment que les entreprises ne devraient pas trop compter sur le soutien des pouvoirs publics. " L'Etat doit investir dans l'infrastructure - pas seulement le béton, mais aussi la numérisation - et laisser la jeune génération s'occuper du reste ", conseille Koen Dejonckheere. " Les entrepreneurs ne peuvent pas uniquement se plaindre, embraie Wouter De Geest. Ils ont énormément d'atouts. L'entreprise est un incroyable biotope au sein duquel peut être créé un environnement d'apprentissage. C'est d'ailleurs ce qu'a fait BASF avec l'apprentissage dual. Je suis très fier que nos premiers opérateurs de processus aient achevé leur formation chez nous et aient obtenu un diplôme équivalent à celui de l'enseignement ordinaire. Koen Dejonckheere a raison : pourquoi ne pas fréquenter ces écoles ? Tout ne viendra pas toujours des pouvoirs publics. Mieux vaut que l'Etat se concentre sur ses missions fondamentales, comme l'infrastructure et la sécurité. Je n'ai pas besoin du ministère de l'Enseignement pour signer un partenariat avec 40 écoles. Moins les fonctionnaires s'en mêleront, mieux cela vaudra. " Bert Lauwers