"Maman. Tu m'as dit un jour que la mémoire est un choix. Mais si tu étais Dieu, tu saurais que c'est un déluge." Celui qui fait ce constat teinté d'amertume est Little Dog, immigré de troisième génération. Il s'adresse à sa mère illettrée, Rose. Elle et grand-mère Lan, prostituée pendant la guerre du Vietnam, sont encore trouées de s...

"Maman. Tu m'as dit un jour que la mémoire est un choix. Mais si tu étais Dieu, tu saurais que c'est un déluge." Celui qui fait ce constat teinté d'amertume est Little Dog, immigré de troisième génération. Il s'adresse à sa mère illettrée, Rose. Elle et grand-mère Lan, prostituée pendant la guerre du Vietnam, sont encore trouées de souvenirs quand lui doit faire face à un double fardeau: n'être pas né sur le sol américain et se sentir attiré par les garçons. D'humiliations au supermarché en gifles cinglantes, la relation qui lie mère et fils s'écrit dans des gestes hérités d'une violence systémique. Du salon de manucure à la récolte de tabac à laquelle participe Little Dog parmi d'autres illégaux, la société les maintient "précaires et captifs". La rencontre avec Trevor, petit-fils à la dérive du patron, va révéler d'autres ambivalences: l'amour peut-il s'écrire avec des mots lumineux dans un rapport de force biaisé? quand l'un des deux est en rejet de son homosexualité? Un bref instant de splendeur nous bouleverse mais se révèle surtout un exorcisme inouï contre tous types de brutalité (réelle, symbolique, intériorisée) grâce à la langue. Des mains de Rose dégradées à ce jeune redneck sans avenir à qui Little Dog s'est charnellement lié, les images de Vuong, flamboyantes épiphanies, transfigurent tout ce qu'on pourrait juger sordide. La résilience par l'écrit est la seule bouée qui permet au narrateur d'échapper aux traumas intergénérationnels. A la der- nière page, essorés mais captivés, nous reste une question: quels autres textes porte en lui Ocean Vuong? Car cette histoire déchirante d'embrasement et de réconciliation, c'est aussi la sienne...