D'ouest en est, sur un panorama à 180°, un nuage recouvre au loin l'immense lac Léman. En dessous, le froid et l'ombre. Au-dessus, la lumière, éblouissante, scintille sur la neige abondamment tombée ces derniers jours sur les sommets ceinturant la station d'Avoriaz. Nous sommes début décembre et le monde du ski prépare fébrilement la nouvelle saison, encore suspendue à l'impact qu'aura le variant Omicron du SARS-CoV-2. Quelques poignées de privilégiés profitent de ce moment rare où le village et les remontées mécaniques tournent à bas régime. Personne ne prête vraiment attention à la grande silhouette, parée de noir et d'orange, qui dévale les pentes à toute allure, dans un style fluide et léché.
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D'ouest en est, sur un panorama à 180°, un nuage recouvre au loin l'immense lac Léman. En dessous, le froid et l'ombre. Au-dessus, la lumière, éblouissante, scintille sur la neige abondamment tombée ces derniers jours sur les sommets ceinturant la station d'Avoriaz. Nous sommes début décembre et le monde du ski prépare fébrilement la nouvelle saison, encore suspendue à l'impact qu'aura le variant Omicron du SARS-CoV-2. Quelques poignées de privilégiés profitent de ce moment rare où le village et les remontées mécaniques tournent à bas régime. Personne ne prête vraiment attention à la grande silhouette, parée de noir et d'orange, qui dévale les pentes à toute allure, dans un style fluide et léché. Pourtant, Victor Lourdel n'est pas un skieur anonyme... A une marche de se qualifier l'an passé pour le World Tour, la compétition réunissant les 20 meilleurs freeriders de la planète, il teste un matériel unique au monde. Sous ses pieds, une paire de skis révolutionnaires qui se plient aussi facilement que s'enclenche une botte dans une fixation. Une fois rangée, sa version la plus longue (172 cm) se recroqueville sur 93 cm et se loge dans un sac très facilement transportable. Dans l'univers hermétique de la glisse, cette innovation est une prouesse technique, le graal souvent annoncé avant de devenir, enfin, réalité. Et l'athlète ne tarit pas d'éloges: "Franchement, je ne m'attendais pas à ça. On ne se rend pas du tout compte que l'on a aux pieds des skis qui se plient en deux", affirme Victor Lourdel. Aux curieux qui s'approchent, il offre une démonstration imparable: il soulève deux petits loquets, puis opère une rotation de la plaque qui porte les fixations pour la faire basculer vers la partie arrière, et voilà le ski plié. Une manoeuvre qu'aucun fabricant n'avait jamais réussi à faire malgré plusieurs tentatives. Derrière cet objet conçu pour les voyageurs, se cache la marque slovène Elan. Moins connue du très grand public que les majors du secteur comme Rossignol, Atomic ou Völkl, elle s'est taillé une belle renommée à coups d'innovations depuis 76 ans et sa création au sein du village Begunje, dans la région de la Haute-Carniole. Son fondateur, Rudi Finzgar, est un jeune menuisier et intrépide sauteur à ski. Plutôt que de suivre les traces de son père dans l'atelier, il coupe, ponce et conçoit des paires de skis qui lui valent rapidement une jolie réputation. Il a 20 ans à peine lorsque la Seconde Guerre mondiale embrase l'Europe, et l'armée allemande veut l'enrôler. Il choisit de déserter pour rejoindre Cerkno, en zone libre, où les partisans préparent la lutte contre les nazis. Leur capacité à se déplacer agilement dans les Alpes impacte directement leur force de résistance et ils adoptent les créations de leur ingénieux camarade. A la sortie du conflit, Rudi crée la coopérative de fabrication de matériel de ski Elan avec la certitude, selon les témoignages de l'époque, que son entreprise rayonnera un jour dans le monde entier. Déjà, dans les années 1950, il exporte son matériel aux Etats-Unis, convaincu que ce territoire lui offrira un marché bien plus vaste. Aujourd'hui encore, l'usine se fond dans le décor immuable de Begunje, où tout a démarré. L'ombre du fondateur y plane toujours. Avec ses valeurs. "Durant la guerre, il avait trouvé le temps d'organiser une course. Ce qui nous rappelle que, peu importe le contexte, il est essentiel de trouver des moments pour se relâcher, de se prouver que nous sommes encore des êtres humains. Un message qui résonne de nos jours avec la pandémie", explique Leon Korosec, vice- président d'Elan Group. Comme un clin d'oeil à cet héritage, c'est avec les forces armées slovènes il y a 10 ans que sont nés l'idée du ski pliant et son premier prototype. " Le constat initial est parti de l'observation des troupes, qui avaient des difficultés à se mouvoir avec des skis traditionnels, mais je ne saurais pas vous dire à qui en revient exactement la paternité", avoue Leon Korosec qui revendique six brevets déposés pour cette innovation. Il faudra quatre années de travail de conception avant d'aboutir à l'Ibex Tactix, un modèle de ski de randonnée qui équipe les troupes d'élite montagnardes. Petit à petit, le concept attire l'intérêt de puissances étrangères, dont les Etats-Unis et l'Allemagne qui sont toujours en train de le tester. L'armée italienne, elle, a déjà franchi le pas et l'a certifié comme apte à être utilisé par ses troupes. Mais l'Ibex Tactix est un peu lourd et inadapté à la pratique de loisir. Il faudra cinq années supplémentaires à Elan pour transposer la nouvelle technique à son modèle de ski de piste Amphibio et ouvrir ainsi un tout nouveau segment de marché. "C'est un produit de bouche à oreille, et nous visons 500 paires vendues en 2022, détaille Johann Personnaz, PDG de Sunset Sport, le distributeur d'Elan en France. L'utilisateur typique est une personne qui est amatrice de ski et devenue loueuse pour des raisons logistiques, faute notamment de posséder une résidence secondaire." Un fort pouvoir d'achat est aussi une condition sine qua non. La paire de skis pliants tutoie les 1.300 euros, contre 700 pour son équivalent "rigide". Si le volume attendu ne pèsera pas si lourd que cela dans le chiffre d'affaires futur d'Elan Group, qui construit aussi de petits voiliers, le message adressé à la communauté de la montagne se veut fort. En France, la marque est passée de la douzième à la septième place en part de marché depuis 2014. Elle veut s'installer comme une référence dans toutes les disciplines de ski, hors vitesse et fond. Freeride, skicross, piste, randonnée... elle veut surtout poursuivre sa démarche d'innovation qui lui avait notamment permis d'enclencher en 1995 la révolution des skis paraboliques, facilitant les virages grâce à leur forme cambrée. De là à imaginer un développement de la technologie pliante à l'ensemble de la gamme? "Nous procédons étape par étape et il est trop tôt pour dire dans quelle direction nous irons, tempère Leon Korosec. Pour certaines références, cela aurait du sens, mais il faut déjà que ce ski trouve son public." Elan n'a pas pour habitude de sur-communiquer. Il ne faut donc guère s'attendre à de grandes campagnes de publicité pour soutenir le lancement d'un produit pourtant disruptif. Même discrétion sur son approche raisonnée de la production. Lorsque l'industrie tricolore et européenne se tourne vers l'Asie il y a une quinzaine d'années pour baisser les coûts de fabrication, l'entreprise choisit de ne pas bouger, et de rester ancrée dans son fief alpin. "Nous sommes les seuls à tout faire dans les Alpes et 99% de nos fournisseurs sont européens", explique le patron d'Elan. Un choix dont ont bien conscience les différents ambassadeurs de la marque, comme le Suédois Ingemar Stenmark, légendaire détenteur du record de 86 victoires en Coupe du monde, le Français Maël Ollivier, freerider et vainqueur d'une étape sur le World Tour, ou la Franco-Allemande Léa Bouard, spécialiste du ski de bosses. Tous engagés avec leur communauté dans la préservation de leurs terrains de jeu, suspendus à plus de 2.000 mètres d'altitude, ils se passionnent pour cette marque discrète mais toujours novatrice.