L'économie, c'est souvent plus de la psychologie de base que des raisonnements alambiqués. La preuve avec nos prochaines vacances d'été. A priori, on aurait pu penser qu'avec l'inflation et la guerre en Ukraine, les Belges ne se rueraient pas sur les offres des tour-opérateurs. Mais c'est tout le contraire qui se produit, du moins si j'en crois les coups de sonde réguliers de la presse quotidienne auprès des agences de voyage et de leurs représentants.
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L'économie, c'est souvent plus de la psychologie de base que des raisonnements alambiqués. La preuve avec nos prochaines vacances d'été. A priori, on aurait pu penser qu'avec l'inflation et la guerre en Ukraine, les Belges ne se rueraient pas sur les offres des tour-opérateurs. Mais c'est tout le contraire qui se produit, du moins si j'en crois les coups de sonde réguliers de la presse quotidienne auprès des agences de voyage et de leurs représentants. Et donc, oui, c'est plutôt étonnant: tout le monde se plaint de voir son pouvoir d'achat en prendre un coup à cause de l'inflation, mais les réservations de vacances sont en hausse. Mais s'il s'agit d'un paradoxe apparent, ce n'est pas à l'économiste qu'il faut s'adresser pour trouver une explication. Motif? Pour l'économiste, l'être humain est un être rationnel qui fait ses calculs avant de prendre une quelconque décision. A mon avis, la raison est davantage à chercher du côté de la sociologie. Dans une interview auprès de mes confrères du Journal du dimanche, le sociologue Jean Viard, directeur de recherche au CNRS en France, nous explique qu'après la pandémie du Covid-19, "nous nous comportons comme si nous avions été malades. Que nous ayons eu le covid ou non, nous avons été enfermés, nous avons subi des restrictions". Et Jean Viard ajoute: "si vous avez un cancer et qu'on vous annonce votre guérison, vous réfléchissez sur la mort, l'amour et vous vous interrogez: que faire du temps qui reste?". En clair, ce que nous dit ce sociologue, c'est que les Français, et sans doute aussi les Belges, sont dans cet état d'esprit. Et c'est ce qui explique que chacun veuille améliorer sa vie, les uns en partant vivre à la campagne, les autres en changeant d'emploi et d'autres encore en quittant leur conjoint. Par ailleurs, si les Belges partent malgré le danger que fait peser l'inflation sur leur budget, c'est aussi parce que nous sommes passés d'une société de la fatigue du corps à une société de la fatigue de l'esprit, explique Jean Viard. Notamment à cause de notre univers de stress numérique. D'ailleurs, le plus comique, c'est que ce stress est absolument volontaire, que ce soit en raison de notre boulimie du smartphone ou de l'usage inconsidéré de l'e-mail. Le résultat de cette addiction? L'enjeu n'est plus de se reposer mais de se débrancher, de se déconnecter. Et il ne faut pas partir loin pour ça, ni même longtemps. D'où le succès des réservations en Belgique, même pour des séjours assez courts. Quant à la contrainte supposée du budget, il faut rappeler que la pandémie n'a pas changé la hiérarchie sociale. Autrement dit, les plus affectés par la hausse de l'inflation restent hélas les couches les plus populaires, celles qui partaient déjà rarement ou jamais en vacances. Les autres catégories de la population, sans nécessairement rouler sur l'or, ont en réalité épargné durant la crise du Covid-19, une épargne que les économistes qualifient de forcée puisque nous ne pouvions pas partir en vacances, ni aller au cinéma, ni au restaurant. La meilleure preuve de cette épargne forcée? Fin décembre 2021, les Belges avaient plus de 300 milliards d'euros sur les comptes d'épargne: un record historique. Et comme le dit Jean Viard à propos de ses compatriotes, même si elles ont de l'argent à dépenser, ces mêmes personnes râleront sur la vie chère et sur cette hausse des prix qui rabote leur pouvoir d'achat. Certes, elles modifieront un peu leur comportement: elles iront moins loin et pour moins cher, mais elles ne voudront pas que leur monde s'effondre à cause d'une inflation de 5 ou 6%... L'important, vous l'avez compris, n'est plus de se reposer mais de se déconnecter!