A Rotterdam, sur le pont Erasmus balayé par un vent à vous décoiffer la crinière, de jolies têtes de tigres ornent les bannières du Festival International du Film. Nous sommes le vendredi 25 janvier. La concurrence entre félins fait rage dans la ville portuaire. Les chats, eux aussi, ont envahi les panneaux publicitaires. Cats, la comédie musicale de l'Anglais Andrew Lloyd Webber, est de retour. L'affiche avec ses deux yeux jaunes en amande sur fond noir est aussi connue que le 10 Downing Street ou la silhouette des bus à impériale. Plus qu'un poster, c'est une marque de fabrique.
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A Rotterdam, sur le pont Erasmus balayé par un vent à vous décoiffer la crinière, de jolies têtes de tigres ornent les bannières du Festival International du Film. Nous sommes le vendredi 25 janvier. La concurrence entre félins fait rage dans la ville portuaire. Les chats, eux aussi, ont envahi les panneaux publicitaires. Cats, la comédie musicale de l'Anglais Andrew Lloyd Webber, est de retour. L'affiche avec ses deux yeux jaunes en amande sur fond noir est aussi connue que le 10 Downing Street ou la silhouette des bus à impériale. Plus qu'un poster, c'est une marque de fabrique. Depuis sa création à Londres en 1981, Cats a été vu par 81 millions de spectateurs dans plus de 20 pays et 350 villes. La tournée internationale qui a débuté en 2016 et passera en mars prochain à Bruxelles ( lire l'encadré " Nous vouloir être chats ") est dûment estampillée West End, le Broadway londonien où sont concentrés les théâtres spécialisés dans les musicals. En d'autres mots, la garantie d'une production 100% british, assurée ici par David Ian Productions qui a déjà monté Evita et Chicago. Le tout joué dans la langue de Shakespeare ou plutôt de T.S. Eliot, le dramaturge dont le recueil de poèmes Old Possum's Book of Practical Cats a servi de modèle à Webber. Une forme de certification pour ce show parfaitement rodé, sous-titré dans les langues du pays hôte, qui attire toujours autant de monde, y compris dans la profession. " Tout le monde veut faire partie de la distribution de Cats, explique Dane Quixall, metteur en scène résident et danseur. La première fois que j'ai participé à une audition en Allemagne en 2010, il y avait 1.000 postulants pour moins de 30 rôles. " En tant que resident director, le jeune Anglais accompagne le spectacle de ville en ville, assiste chaque soir aux représentations pour veiller au bon déroulement du show et tirer le meilleur de chacun. " Chaque jour, nous faisons un débriefing de la veille avec la troupe. Il arrive que le spectacle ne soit pas aussi bien que ce qu'il aurait dû être, même si le public ne s'en rend pas compte. J'attire l'attention sur un point ou l'autre qui pourrait être amélioré. Comme un coach, je suis là pour motiver les artistes afin qu'ils gardent énergie et moral. Le spectacle semble facile, mais en réalité c'est très fatiguant ", assure notre interlocuteur, assis au milieu d'une décharge publique qui constitue le décor unique de Cats. Dans quelques heures, les lumières de la salle feront place à l'obscurité et à une nuit de pleine lune magnifiée par les miracles de la régie. Les chanteurs et les danseurs - ce sont parfois les mêmes - enchaîneront les morceaux sans répit. Pas question d'un quelconque play-back. Une prouesse car le rythme de Cats est particulièrement soutenu. La chorégraphie à la fin de l'acte 1 qui dure plus de huit minutes constitue l'un des passages les plus longs du répertoire de la comédie musicale avec le " ballet-rêve " d' Un Américain à Paris. Un challenge qui met le corps et la voix à rude épreuve. Au risque de l'éreintement quand les shows s'enchaînent à la cadence de neuf représentations par semaine... Après l'exténuante tournée chinoise de 2018 qui s'est étalée durant sept mois - dont 23 jours consécutifs à Shanghai ! - la moitié de la troupe a dû être remplacée. Malgré l'aide des swings, ces doublures qui prennent le relais sur scène en cas de coup dur. " Chanter durant les mois d'hiver en Europe est plus éprouvant que de chanter en été en Asie, quand votre voix est naturellement protégée. Alors, on met une écharpe et des gants pour se protéger ", conseille le ténor John Ellis, 38 ans. Cet Australien à la stature impressionnante a rallié Cats en 2009 pour se glisser dans la peau d'Old Deuteronomy, un sage aux allures de yéti qui forme l'un des personnages centraux de la pièce. Après une longue interruption durant laquelle il a rejoint la distribution de Jésus Christ Superstar et du Fantôme de l'Opéra, deux autres comédies musicales à succès d'Andrew Lloyd Webber, le chanteur a retrouvé les félins en 2017. Il tient à nouveau le rôle d'Old Deuteronomy. " On me demande souvent comment je fais pour ne pas me lasser après deux ou trois ans de tournées. Je réponds : 'Comment pouvez-vous être avocat ou dentiste pendant 40 ans sans vous ennuyer ? '. En fait, c'est facile quand vous prenez du plaisir à ce que vous faites. " D'ici quelques minutes, l'artiste rejoindra la salle de maquillage pour un long travail de préparation dont il s'accommode sans sourciller. " En temps normal, un artiste arrive au théâtre 30 minutes avant le lever de rideau. Avec Cats, vous devez être là trois heures avant. C'est très particulier, il faut aimer ça. " La transformation en félidé devant le miroir à coups de blush, de crayon noir et de fond de teint, prend entre 45 et 60 minutes. Au second étage du Luxor, la salle de spectacles de Rotterdam où se joue Cats, Ella Nonini, jeune chanteuse et danseuse qui interprète Demeter, est justement en pleine séance de make-up. Comme tous les membres de la troupe, l'artiste, qui s'est illustrée dans Mamma Mia ! ou Le magicien d'Oz, réalise elle-même son maquillage. Un exercice très technique où les traits animaliers doivent être suffisamment marqués pour être vus par tous les spectateurs sans pour autant masquer son visage. Ensuite vient l'échauffement - 20 minutes d'exercices physiques, 10 minutes pour les vocalises - avant de partir enfiler le costume et la perruque. La plupart des postiches capillaires, soigneusement rangés sur des étagères ou conservés dans des malles de voyage, sont réalisés en poils de yack. Les organisateurs en prennent particulièrement soin. Normal, elles valent 2.000 euros chacune. Retour sur le plateau, ou plus exactement sur les côtés de la scène qui grouillera bientôt d'une activité frénétique. Pour le moment, c'est le désert. Une table de maquillage posée entre les penderies d'où émergent des pelisses et des queues de matous servira à faire les retouches durant le show. Pas question de remonter dans les loges. Chaque seconde est comptée. A quelques mètres de là, une pièce tendue de voiles noirs a été aménagée pour l'orchestre qui se produit en live mais ne joue pas dans une fosse, du moins telle qu'on l'entend habituellement. L'espace est totalement séparé de la salle et donc invisible du public. Une formation d'à peine huit musiciens suit le déroulement du show via des moniteurs qui retransmettent en direct le spectacle. Un procédé qu'Andrew Lloyd Webber aurait imposé pour ne pas distraire les spectateurs de son conte. La réalité est sans doute plus prosaïque puisque peu de salles de spectacles disposent d'une véritable fosse. " Grâce aux écrans de contrôle, on maîtrise parfaitement les choses ", affirme Mathieu Serradell, directeur musical, habitué à gérer le duplex. Après avoir assuré la direction musicale de Cats à Paris en 2015 avec une troupe française, il a rejoint la nouvelle tournée. " J'apprécie de travailler avec cette production anglaise car elle est très soucieuse de ce qu'elle va donner au public. Spectacle et business ne sont pas contradictoires. C'est très cadré. Une fois que le show est créé, monté, on veille à ce que le produit soit respecté. " Il faut dire que la moindre liberté prise avec le script n'est pas du goût du grand manitou, Sir Andrew Lloyd Webber, 71 ans en mars prochain. Quand il s'agit de remettre son oeuvre au goût du jour, il préfère s'en charger lui-même. En 2014, Cats a fait l'objet sous sa très haute autorité d'un revival, autrement dit un lifting. Pour un résultat moyennement heureux. Un morceau de rap censé coller à son époque a ainsi été introduit dans le show avant d'être progressivement écarté au fil des tournées. Il n'en reste aucune trace aujourd'hui. Difficile de toucher à un monument. Cats est l'un des musicals les plus acclamés dans le monde. Au départ, le pari n'était pourtant pas gagné. Malgré le triomphe de Jésus Christ Superstar à Broadway en 1971, Webber dut batailler ferme pour mettre sur pied cette improbable histoire de félins qui se réunissent la nuit pour leur grand bal annuel dans un décor un peu glauque rempli d'immondices... Pour boucler son budget, l'initiateur dut hypothéquer sa maison et recourir à une multitude de petits investisseurs. On estime le coût à près d'un million d'euros lorsque que Cats a été monté pour la première fois à Londres en 1981. Une peccadille comparée au coût moyen actuel d'une production majeure de Broadway, type Wicked, qui dépasse les 10 millions d'euros. Le flair d'Andrew Lloyd Webber et de son compère producteur, Cameron Mackintosh, aura raison des plus sceptiques. Leur comédie musicale sera jouée près de 7.500 fois à New York entre 1983 et 2000 et triomphera aux Tony Awards. En 2003, The Economist évaluait le retour sur investissement à 3.500%... De quoi permettre à Andrew Lloyd Webber de racheter en 1999 les parts de sa société Really Useful Group, cédée à hauteur de 30% à PolyGram en 1990. Une opération qui lui a permis de récupérer l'ensemble de ses droits de compositeur contre un chèque de 75 millions de dollars. Selon le Sunday Times, sa fortune est estimée à 740 millions d'euros. Et parce qu'on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même, l'homme détient six théâtres dans le West End. Et devinez ce qu'on y programme ?