"Tu aimes Truffaut, toi ? " - " Ah... Il fait quoi déjà ? " Marie ne connaît pas le réalisateur du Dernier métro ni aucun autre metteur en scène. Cela ne l'empêche pas de mener sa vie déjà bien chargée entre son boulot de serveuse au bar et ses visites incessantes à son père malade et capricieux. Jamais de vacances, peu de sorties. Tout est compté, en témoigne le budget au centime près dressé en tête de premier chapitre. Marie se sent " hors littérature ", écrirait l'écrivaine-sociologue Annie Ernaux. " Elle est au présent, elle n'est que simplicité dans l'appréhension de sa propre vie ", ajoute Murielle Magellan, auteure de Changer le sens des rivières. " Je ne voulais pas traiter de la différence sociale mais d'une culture discriminante. La culture engendre des connivences entre les personne...

"Tu aimes Truffaut, toi ? " - " Ah... Il fait quoi déjà ? " Marie ne connaît pas le réalisateur du Dernier métro ni aucun autre metteur en scène. Cela ne l'empêche pas de mener sa vie déjà bien chargée entre son boulot de serveuse au bar et ses visites incessantes à son père malade et capricieux. Jamais de vacances, peu de sorties. Tout est compté, en témoigne le budget au centime près dressé en tête de premier chapitre. Marie se sent " hors littérature ", écrirait l'écrivaine-sociologue Annie Ernaux. " Elle est au présent, elle n'est que simplicité dans l'appréhension de sa propre vie ", ajoute Murielle Magellan, auteure de Changer le sens des rivières. " Je ne voulais pas traiter de la différence sociale mais d'une culture discriminante. La culture engendre des connivences entre les personnes dont d'autres peuvent se sentir exclus. " Ce sont ces références - Truffaut, entre autres - qui séparent Marie et Alexandre, un client séduisant et sympathique de la brasserie où elle travaille et avec qui elle passe la nuit. Et puis, plus rien. Il ne répond plus à ses messages. Arrivent la confrontation, l'échange d'amabilités et de différences (" On baisera puis on saura pas quoi se dire ", lui lance-t-il). Un geste violent envoie le jeune homme à l'hôpital et Marie au tribunal. Le juge décide d'une peine avec sursis, sans oublier les dommages et intérêts qui viennent grever le budget déjà serré de la jeune femme. Elle passe finalement un deal avec celui qui l'a condamnée. Le temps de rembourser sa dette, elle véhiculera le magistrat, privé de permis de conduire. Une peine de travail aux allures de rencontre de deux mondes et de deux cultures. A la manière du film Intouchables, cette complicité naissante, faite de confrontations et de partages, sera émancipatrice. " Ce juge est un personnage qui ne regarde pas Marie comme une fille du peuple. Libre dans sa tête, il n'a pas envie de réfléchir à cette liberté. Tout l'ennuie. Si pour Marie, cette rencontre est un éveil , pour le juge, c'est un réveil ", formule Murielle Magellan qui a composé son récit en sentant les tensions d'une société en surchauffe. Marie aurait-elle revêtu un gilet jaune ? L'auteure voit dans ce mouvement un gap social et culturel, le sentiment qu'une partie de la population ne se reconnaît plus dans les codes sociaux. Marie et le juge verront d'ailleurs leurs certitudes vaciller. Quand Marie rencontre Charlie, femme trans, elle ressent d'abord une " brutalité " avant l'apaisement. Un ressort dramaturgique qui traduit un long combat de la romancière pour la rencontre et le dialogue. Questionnée par un ami de son fils sur sa judéité, Murielle Magellan a, par exemple, initié le projet " Dialogues ", se rendant dans les lycées avec d'autres personnes issues de la " diversité ". Evacuant volontairement la question des origines par une confrontation de " Blancs ", l'auteure plante son récit tendre et sincère au Havre et non à Paris, " parce qu'on risquait alors de parler de la banlieue ". " Je ne voulais pas parler des origines et confondre ainsi les discriminations. " Faire fi des différences en somme. Un choix judicieux pour revenir à une préoccupation actuelle : pouvoir se reparler quand on est tous dans la même galère. Avec ce roman, " il s'agit d'opposer, à la violence du monde, une fiction qui nous permet de nous identifier et de comprendre les autres de l'intérieur. Une espèce d'incarnation qui fait disparaître les résistances. Quand j'ai écrit le spectacle La Lesbienne invisible pour Océanerosemarie ( humoriste français trans connu aujourd'hui sous le nom d'Océan, Ndlr), je lui ai dit qu'il fallait que le public se marre mais qu'il prenne aussi conscience. " C'est le parcours que l'auteure fait vivre à Marie, celui d'une empathie et d'une ouverture, tout en tenant compte de ses difficultés. C'est cela, changer le sens des rivières.