Tatiana de Rosnay a connu des publications plus heureuses. Son nouveau roman, Les Fleurs de l'ombre, a été posé sur les tables des libraires à la veille du confinement. Le lockdown l'a laissé là, risquant pour l'ouvrage de passer inaperçu. Coïncidence, son récit a pour héroïne une romancière en quelque sorte confinée dans un Paris dystopique, ladite romancière se frottant ainsi à l'anticipation et tout le charroi d'angoisse et de paranoïa qu'implique le genre.
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Tatiana de Rosnay a connu des publications plus heureuses. Son nouveau roman, Les Fleurs de l'ombre, a été posé sur les tables des libraires à la veille du confinement. Le lockdown l'a laissé là, risquant pour l'ouvrage de passer inaperçu. Coïncidence, son récit a pour héroïne une romancière en quelque sorte confinée dans un Paris dystopique, ladite romancière se frottant ainsi à l'anticipation et tout le charroi d'angoisse et de paranoïa qu'implique le genre. Trahie par son mari, Clarissa plaque le domicile conjugal précipitamment et intègre la résidence d'artistes CASA, étrange immeuble. Les amitiés qu'elle y noue sont fugaces comme si toutes et tous souhaitaient échapper à l'oeil intrusif des caméras disséminées dans les couloirs et les appartements. On découvre alors une Clarissa aux prises avec un roman qui tarde à venir et de vieilles blessures qu'elle pensait avoir refermées, comme le décès d'un premier fils. Une cicatrice qui la mine bien plus qu'elle ne le pense. " Je suis moins paranoïaque que mon héroïne, nous assure Tatiana de Rosnay par téléphone. J'avais envie d'explorer mais pas de nommer mes peurs. " Ces craintes, elle les parsème au détour des chapitres, avec une parcimonie appliquée. Elle écrit : " Nous avions déjà connu tout cela. Des moments douloureux à mettre derrière soi. Ces instant horribles chargés de suspicion. Vous ne pouvez penser à rien d'autre ". Du décor de son roman, on devine une ville proche de l'actuelle mais avec toutefois des changements perceptibles suite à des attentats dont on en saura peu. Elle évoque une présidente à la tête du pays. Laquelle ? Mystère. C'est un temps où " lire ne réconfortait plus " et " ne guérissait plus ". Horrible, nous dit celle qui perçoit aujourd'hui un rapport au livre et à l'écrivain teinté de danger. " Nous, les romanciers, sommes en danger depuis longtemps. Le livre est en danger parce que piraté. En séance de signature de mes ouvrages, je constate que des lecteurs sont prêts à faire la file pendant trois quarts d'heure pour un selfie, pas pour le livre ou un échange. Je vois que nous sommes accaparés par les réseaux sociaux. Moi-même j'y suis, et j'y tisse des liens autrement avec mes lecteurs. " Tellement peur de perdre les écrivains que Tatiana de Rosnay intègre ceux qu'elle admire. Les mots de Virginia Woolf et de Romain Gary jalonnent ainsi le roman. Clarissa, géomètre avant de se consacrer à l'écriture, a côtoyé leurs fantômes dans les domiciles des deux écrivains et rejoint l'obsession des lieux de l'écrivaine, de ce qu'ils nous disent des personnes qui les ont habités, comme si l'on pouvait encore deviner le poids d'un corps sur le lit, leur ombre au travail face à une fenêtre. Un Français et une Anglaise, comme un clin d'oeil supplémentaire au bilinguisme de Clarissa - et le sien bien sûr, fille d'un francophone et d'une Britannique. Notre interlocutrice nous indique d'ailleurs ne pas avoir voulu donner son livre à traduire, mais bien l'écrire simultanément dans ses deux langues familiales, le challenge d'une " auto-adaptation permanente du texte, rien à voir avec la traduction ". " J'ai beaucoup de mal à choisir une langue plutôt que l'autre, dit-elle. Ce serait nier mes racines. Je ne sais pas non plus vous expliquer pourquoi je parle français à ma fille et anglais à mon fils. " Les Fleurs de l'ombre concentre ainsi les thèmes récurrents de son autrice, pour un roman aussi bien teinté des tensions de notre époque que de celles qui tordent Clarissa. A défaut de nous laisser avec trop de portes ouvertes sur les à-côtés de l'univers angoissant qu'elle a planté - " Je n'aime pas user les fils de l'imaginaire du lecteur " - , Tatiana de Rosnay mène pour son personnage une touchante et palpitante quête de quiétude, qui parvient toutefois à résonner un peu plus loin que l'intime.