Un accord commercial entre la Chine et les Etats-Unis paraissait en bonne voie à la fin du mois de mars. Nous avions alors rencontré l'ambassadeur de Chine en Belgique, S.E. Cao Zhongming, qui se disait relativement confiant dans l'aboutissement de ces discussions. Mais depuis, de l'eau a coulé sous les ponts et en mai dernier, les Etats-Unis ont rompu les négociations et attaqué Huawei de front.
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Un accord commercial entre la Chine et les Etats-Unis paraissait en bonne voie à la fin du mois de mars. Nous avions alors rencontré l'ambassadeur de Chine en Belgique, S.E. Cao Zhongming, qui se disait relativement confiant dans l'aboutissement de ces discussions. Mais depuis, de l'eau a coulé sous les ponts et en mai dernier, les Etats-Unis ont rompu les négociations et attaqué Huawei de front. Nous avons donc à nouveau rencontré Cao Zhongming pour faire le point. " Depuis notre dernière rencontre, la situation a évolué, dit-il, car il y a beaucoup de changement sur la scène internationale. En mars dernier, la Chine et les Etats-Unis en étaient à leur dixième round de négociations. Nous étions en effet confiants dans la possibilité d'aboutir à un accord. Mais ensuite les Etats-Unis ont relevé leurs exigences, réclamé un prix trop élevé et exercé de très fortes pressions sur la Chine. Ce qui a fait achopper la négociation. " Preuve du chaud et du froid qui ne cesse de souffler alternativement sur ces négociations commerciales entre les deux grandes économies, le président chinois Xi Jinping et le président américain Donald Trump se sont rencontrés en marge du G20 à Osaka pour tenter de renouer le dialogue. Mais parallèlement, les Etats-Unis ont entamé une consultation auprès de 600 entreprises sur l'impact des tarifs douaniers de 25% qui seraient imposés sur une nouvelle tranche de 300 milliards de dollars de produits chinois. Entretemps, la Chine a publié au début de ce mois de juin, un " livre blanc ", précisant ses positions. " Des précisions à trois égards, explique l'ambassadeur chinois. D'abord, pour éclairer la réalité des négociations commerciales. Les Etats-Unis ont lancé beaucoup d'accusations à notre encontre, mais nous avons voulu expliquer pourquoi les négociations ont achoppé et qui en est le responsable. Ensuite, nous avons voulu expliquer notre position. Nous voulons négocier avec les Etats-Unis sur la base du respect mutuel, de l'égalité et de bénéfices mutuels. Face aux pressions extrêmes des Etats-Unis, notre attitude n'a pas changé : nous ne voulons pas une guerre commerciale. Mais si nous y sommes obligés, nous la mènerons jusqu'au bout. Enfin, dans ce livre blanc, nous avons souligné que les négociations avaient connu plusieurs rebondissements, qui ont nui non seulement aux deux parties mais aussi à l'économie mondiale dans son ensemble. " Et lorsque nous demandons à l'ambassadeur ce que signifie mener la guerre commerciale jusqu'au bout, il précise : " jusqu'à la fin des actions américaines ". Parmi les pommes de discorde entre les deux pays, il en est une particulièrement grosse : Huawei. Le géant chinois des télécoms a été mis sur l'Entity List, la liste des entreprises qui ne peuvent bénéficier d'exportations américaines ni nouer des liens avec des partenaires américains. En pratique, cela signifie qu'après une période de transition de 90 jours, Huawei ne pourra plus prétendre à vendre ses équipements 5G aux Etats-Unis, ni bénéficier de partenariat avec des entreprises comme Google, Facebook... ou Qualcomm qui fournit les microprocesseurs de ces appareils. " L'attaque sur Huawei a révélé au grand jour le véritable visage des Etats-Unis, affirme Cao Zhongming. Tout d'abord, les Etats-Unis, sous prétexte qu'il existait des problèmes de sécurité dans la technologie 5G de Huawei, ont demandé d'exclure la société, sans présenter de preuves. De nombreux pays, et je songe entre autres aux centres de cyber-sécurité allemand et belge, ont examiné la technologie de Huawei sans jamais trouver de problème de sécurité. En revanche, ces centres européens en ont trouvé avec certains produits américains. Ensuite, comme ces raisons ne tenaient pas debout, les Etats-Unis ont avancé une autre raison, disant que Huawei était une entreprise forcée de donner des informations au gouvernement chinois. Mais Huawei est une entreprise privée qui effectue ses choix de manière totalement indépendante. La véritable raison de tout ceci est purement politique : les Etats-Unis veulent simplement contenir le développement de Huawei qui est le leader dans les technologies liées à la 5G. " " Dans l'histoire, ce n'est pas la première fois que les Etats-Unis exercent des pressions sur des entreprises étrangères, poursuit-il. Ils ont déjà menacé des entreprises japonaises ou françaises, comme Alstom. Je vous invite à lire Le piège américain, un essai rédigé par un cadre d'Alstom. " Cet ouvrage, publié au début de cette année, a été écrit par Frédéric Pierucci, ancien dirigeant de la division " chaudière " d'Alstom. Il raconte comment il a été emprisonné aux Etats-Unis qui l'accusent d'avoir participé à des actes de corruption pour emporter un marché en Indonésie. Les Etats-Unis disposent d'un outil législatif spécial, le Foreign Corrupt Practices Act, destiné à combattre la corruption à l'étranger. Mais, indique Frédéric Pierucci, il est surtout utilisé contre les entreprises non américaines. Sur 26 amendes de plus de 100 millions de dollars imposées par les Etats-Unis entre 1977 et 2014, cinq seulement ont touché des entreprises américaines. Bien que blanchi par un audit interne, Frédéric Pierucci restera en prison car les Etats-Unis désirent qu'il témoigne contre son patron, le PDG du groupe Patrick Kron (il ne le fera pas). Il apparaît bientôt que l'objectif réel de son incarcération est d'aider General Electric à acheter la précieuse division énergie du groupe français, celle qui est spécialisée dans les turbines très particulières utilisées dans l'énergie nucléaire. Des turbines qui équipent les centrales, mais aussi les porte-avions ou les sous-marins. Finalement, Alstom vendra effectivement sa division au groupe américain et une fois la vente actée, Frédéric Pierucci sortira de prison... " C'est, une lecture très forte, souligne l'ambassadeur chinois : les Etats-Unis ont pratiqué l'extra-judiciarité de leur droit national pour endiguer le développement de certaines entreprises étrangères. Et d'après ce que je sais, les Etats-Unis ont déclaré qu'ils incluraient l'affaire Huawei dans leurs négociations. Mais je voudrais souligner l'aspect injuste et immoral de cette pratique : les Etats-Unis pratiquent le bullying ( le harcèlement, Ndlr) avec nos entreprises. Et les pays européens doivent être mis en garde. Aujourd'hui, ce sont les entreprises chinoises qui sont visées, mais demain, ce seront les entreprises d'autres pays. " Face aux droits de douane américains de 25% désormais imposés sur 200 milliards de dollars de marchandises chinoises, aux droits qui menacent 300 autres milliards et à l'inscription d'entreprises chinoises sur une " liste noire ", la Chine a riposté. Le ministère chinois du Commerce publiera, lui aussi, une liste d'entreprises américaines non fiables. " La Chine est obligée de réagir, poursuit Cao Zhongming. Mais notre politique d'ouverture vers l'extérieur n'a pas changé. Nous souhaitons toujours la bienvenue aux entreprises américaines et européennes qui veulent investir en Chine et coopérer avec nous. " Certains craignent que la Chine ne soit également tentée d'utiliser dans cette riposte les terres rares, ces métaux spéciaux qui entrent dans la fabrication de nombreux éléments présents dans les objets électroniques, les voitures, et une multitude d'appareils. " La Chine en est en effet un grand producteur, réagit l'ambassadeur. Les ressources sont utilisées en premier lieu pour assurer le développement de notre propre économie. Mais nous sommes très favorables à répondre aux demandes légitimes des autres pays. Nous ne désirons cependant pas, avertit-il, que certains pays utilisent les terres rares chinoises pour endiguer le développement économique de la Chine. Le peuple chinois ne serait pas content. " La Chine a néanmoins ouvert une enquête sur le groupe logistique FedEx, accusé d'avoir volontairement détourné des colis destinés, notamment, à Huawei, compromettant l'intérêt des clients chinois du groupe américain. " Toutes les entreprises doivent respecter la loi chinoise, réagit l'ambassadeur. C'est une exigence fondamentale que vous retrouvez dans chaque pays. Mais les entreprises chinoises et américaines sont toutes les victimes de la guerre commerciale. Aux Etats-Unis, les associations de consommateurs ou d'entrepreneurs sont opposées à ce conflit qui fait ressentir ses effets sur leurs membres. " Les entreprises américaines ne cachent d'ailleurs pas leurs inquiétudes dans une lettre envoyée voici quelques jours au président Donald Trump. Elles estiment que ces droits de douane de 25% sur 300 milliards de dollars d'importations chinoises supplémentaires entraîneraient, aux Etats-Unis, la suppression de plus de plus de deux millions d'emplois et la baisse de 1% du PIB du pays. Sans compter l'impact financier dans des marchés qui auraient perdu confiance. Les autorités chinoises semblent donc soucieuses de ne pas casser la chaîne de valeur de l'économie mondiale. " A l'ère de la mondialisation, les économies sont fortement imbriquées, observe Cao Zhongming. Les économies sont toutes dépendantes. Un grand pays, aussi grand soit-il, ne peut pas exister seul. Dans ce contexte, nous devons développer des relations sur le principe gagnant-gagnant, et pas des pressions pour endiguer le développement des autres. Sinon, cela nuira à tous, à l'économie mondiale dans son ensemble, mais aussi à ceux qui exercent ces pressions. " Imaginons que le conflit commercial s'apaise et que Pékin et Washington arrivent à un accord. Le mécanisme de concertation et de régulation du commerce mondial, centré sur l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et ses principes de libre-échange, n'en conserverait-il pas des traces ? " Le dialogue et la concertation restent la seule bonne voie pour régler les problèmes, répond l'ambassadeur de Chine. Si les Etats-Unis veulent négocier sur la base du respect mutuel, de l'égalité et de la bonne foi, la Chine garde sa porte grande ouverte. Les fonctionnaires américains, je crois, sont également conscients que ces problèmes nuisent aux intérêts des deux pays et se règlent en négociant. Je suis convaincu que nous allons retrouver la bonne voie de la négociation. Nous soutenons les réformes nécessaires de l'OMC, nous souhaitons l'améliorer, pas la renverser. L'OMC est un symbole du multilatéralisme, nous la soutenons depuis toujours. " Les rapports multilatéraux entre les nations pourront-ils survivre au conflit ? " Cela demandera des efforts communs de la Chine, des Européens et des autres pays qui soutiennent le multilatéralisme, ajoute Cao Zhongming. Nous devons travailler la main dans la main pour trouver de nouvelles voies en vue d'un ordre international basé sur des règles. Pour les pays européens, le multilatéralisme est une pierre angulaire. Nous souhaitons donc que l'Europe continue à la soutenir résolument, sans équivoque. "