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Un temps considérés comme sauveurs de la démocratie, comme Twitter lors du Printemps arabe, les acteurs du numérique prennent de plus en plus l'allure de réseaux antisociaux.Pour quelqu'un qui ne donne des interviews qu'en de très rares occasions, en accorder quatre sur la même journée a de quoi surprendre. Surtout, cela témoigne de la crise profonde dans laquelle il se trouve. Le 21 mars, le jeune patron (33 ans) de Facebook s'est en effet répandu dans les médias (CNN, Wired, ReCode, etc.) pour faire amende honorable et s'excuser. Il faut dire que Mark Zuckerberg est acculé de toutes parts à la suite de l'affaire Cambridge Analytica ( lire l'encadré " Une minute pour comprendre l'affaire Cambridge Analytica " plus bas). Mais si le scandale concerne Facebook, il jette une nouvelle fois de l'huile sur les braises à peine dormantes d'une grogne à l'égard de l'ensemble des géants du Net et des réseaux sociaux qui deviennent toujours plus puissants et continuent d'alimenter le débat. Pas plus tard qu'en janvier dernier, le magazine The Economist collait d'ailleurs aux célèbres GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) un nouvel acronyme : BAADD pour big, anti-competitive, addictive and destructive to democracy (grands, anti-compétitifs, addictifs et destructeurs de la démocratie). Depuis des années, la croissance des grands acteurs du numérique, leur toute-puissance mais aussi leurs pratiques régulièrement controversées interpellent. Si le service est gratuit... c'est que vous êtes le service. La formule fait le tour de la presse depuis des années déjà mais elle n'a jamais parue aussi cinglante qu'aujourd'hui, à l'heure où pour pousser la candidature de Donald Trump à la Maison Blanche, Cambridge Analytica s'est emparé des données de quelque 50 millions de surfeurs. Le modèle des acteurs du Web n'a rien de secret : ils vous proposent leur service, gratuitement, en échange de vos données. Ce sont vos goûts et vos données qui alimentent leur ciblage publicitaire... et les enrichissent. Sur l'année 2017, le chiffre d'affaires de Facebook a dépassé les 40 milliards de dollars pour un bénéfice de 15 milliards de dollars. Google avec ses 110 milliards de dollars de chiffre d'affaires sur 2017 n'est évidemment pas en reste. La masse d'informations collectées est sans commune mesure à ce qu'enregistraient les plus puissants acteurs du marketing avant eux. Nous avons téléchargé l'historique des infos que possède la firme de Zuckerberg sur notre petite personne et avons reçu un fichier d'un giga (ce qui est énorme) avec pas moins de 1.200 photos issues de nos posts Facebook, de la messagerie, etc. Et surtout, l'ensemble de notre carnet d'adresses GSM, notre historique d'appels et SMS, ainsi que tous les événements auxquels nous avons assisté, etc. Facebook n'est pas le seul à conserver énormément de données vous concernant. Rendez-vous sur la zone " Myactivity " si vous disposez d'un compte Google et vous verrez, jour après jour, l'ensemble de vos recherches en ligne, de vos déplacements physiques et les enregistrements de votre voix si vous utilisez la reconnaissance vocale de votre appareil Android. Instagram, Snapchat, WhatsApp et consorts sont, eux aussi, assis sur des montagnes de données collectées plus ou moins à votre insu. Il leur arrive aussi d'aller prendre des infos ailleurs pour mieux vous cibler. Snapchat, par exemple, indique (en petit) à ses utilisateurs que certaines de ses publicités sont " basées sur votre activité en ligne en dehors de Snapchat. Par exemple, si vous cherchez des informations à propos d'un film sur un site qui partage ses données avec nous ". Le marché de la donnée attise la convoitise de tous les acteurs du Web. Rien que dans les 28 pays d'Europe, le marché des données des citoyens s'élevait à 300 milliards d'euros en 2016, et devrait atteindre 430 milliards en 2020, selon le cabinet d'étude IDC. Cette course aux milliards pousse visiblement à quelques dérapages. Les condamnations ou scandales en la matière en témoignent. Les surfeurs les aiment. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un oeil sur les statistiques liées aux réseaux sociaux et aux plateformes web : Facebook dépasse 2 milliards d'utilisateurs. Ce succès d'audience, la plupart des géants du Net l'ont évidemment transformé en un véritable succès commercial. De quoi attirer les investisseurs en nombre et doper leur valorisation boursière. Les GAFA, pour ne prendre qu'eux, sont aujourd'hui largement mieux valorisés que les géants du pétrole. Amazon vaut aujourd'hui 724 milliards de dollars, soit quasiment 10 fois plus que le groupe Volkswagen qui écoule plus de 10 millions de véhicules par an ! Cela leur donne le pouvoir d'acheter à peu près n'importe quelle entreprise sur Terre. Au point que des rumeurs persistantes imaginent un rachat du groupe Carrefour par Amazon. Il faut dire que la firme de Jeff Bezos s'est offert Whole Foods pour quelque 14 milliards de dollars. Cette chaîne de supermarchés bios de 460 magasins lui permet de faire une entrée remarquée dans la distribution physique. Ces géants du Net sont devenus hyper puissants et quand ils se déplacent, ils sont reçus comme des chefs d'Etat par les plus hautes autorités des pays. Tim Cook été reçu par Emmanuel Macron en octobre passé, tandis qu'en novembre passé le président chinois recevait Mark Zuckerberg et Tim Cook. Au point que le Danemark s'est même fendu du tout premier poste d'ambassadeur auprès des GAFA. Plus qu'une simple anecdote locale, cette nomination marque potentiellement un tournant majeur dans la géopolitique internationale. Avec 2 milliards d'utilisateurs, Facebook représente un territoire virtuel presque deux fois plus grand que les Etats-Unis et l'Europe réunis. Sans compter que le groupe de Mark Zuckerberg ne détient pas seulement Facebook : il est aussi propriétaire de WhatsApp, Instagram ou Messenger. Autant dire que sa domination des réseaux sociaux inquiète. Une récente étude américaine menée par les universités de San Diego et de Floride montre que les jeunes âgés entre 13 et 18 ans, passent en moyenne... 5 heures par jour sur leur smartphone. En Belgique, les chiffres diffèrent légèrement : on ne parle " que " de 3,5 heures par jour durant la semaine et de 4,2 heures les jours de week-end, selon l'étude Smart.Use menée par l'ULB en 2016. Cela n'a rien d'étonnant puisque les acteurs du Web, géants et moins grands, multiplient les astuces pour nous scotcher à notre écran, de téléphone ou d'ordinateur. Pour cela, ils activent systématiquement le circuit de la récompense. Pour Tristan Harris, ancien de Google " repenti ", chaque fois qu'un utilisateur se précipite sur son smartphone, c'est comme s'il jouait au bandit manchot et attend de voir ce qu'il " reçoit " : un commentaire sympa d'un ami ou un partage de post Facebook ? De nouveaux followers ? Un message ? Chaque fois, il cherche à dégoter une petite récompense. Cela inquiète de nombreux observateurs qui voient dans les mécanismes mis en place par les acteurs du numérique une manipulation du cerveau des gens. Sean Parker, un ancien président de Facebook, a lui-même regretté que le réseau social se développe grâce à " l'exploitation de la vulnérabilité de l'humain et sa psychologie ". Mais il n'est pas le seul. De nombreux observateurs s'inquiètent du phénomène et même... des investisseurs. En début d'année, Jana Partners et le fonds de pension des enseignants californiens (CalSTRS) ont envoyé un courrier à la direction d'Apple pour lui demander d'agir contre l'addiction des enfants à l'iPhone. Ce qui les préoccupe dans le phénomène ? La menace pour la réputation de la marque et donc, par ricochet, son cours de Bourse. Pour le professeur de l'université de New York Scott Galleway, il faut même aller plus loin et traiter les fabricants et acteurs du Net comme on traite ceux de la malbouffe. Au mois de mars, le ministre français Bruno Lemaire a ouvert une nouvelle affaire à l'encontre de Google et Apple. Il a annoncé que la France allait " assigner Google et Apple devant le tribunal de commerce de Paris pour pratiques commerciales abusives ". Il en a contre le système de rémunération pratiqué par les boutiques d'applications lesquelles encaissent 30 % de manière systématique. Si l'on voit mal où le ministre français veut en venir, il ne s'agit que d'une des nombreuses pratiques qui dérangent. Les géants du Web ont déjà, à de nombreuses reprises, été épinglés - voire condamnés. En février 2018, la justice belge a condamné Facebook, en première instance, pour non-respect de la législation belge en matière de protection des données à caractère personnel. En cause : grâce à un système de cookie, Facebook suit le parcours web d'internautes qui ne sont pas forcément inscrits sur le réseau social et n'ont pas donné leur consentement à la firme de Mark Zuckerberg. Facebook a fait appel de cette décision. L'application WhatsApp avait aussi été épinglée pour avoir forcé ses utilisateurs à partager leurs informations avec son propriétaire (Facebook)... De son côté, Google s'est lui aussi attiré les foudres de nombreux opposants. Très rapidement, son service Google Actualité avait froissé les éditeurs : la firme de Mountain View donnait un accès direct aux contenus des médias depuis sa page de recherche. Plus tard, le géant avait aspiré des infos personnelles sur des réseaux wifi via des Google Cars destinées à alimenter la cartographie du moteur de recherche. Et plus récemment, il a été lourdement condamné par la Commission européenne pour abus de position dominante dans le domaine de la recherche et s'est vu infligé une amende record de 2,4 milliards d'euros. L'Europe lui reprochait d'avantager son comparateur de prix Google Shopping. Une autre enquête européenne concerne Android : on lui reproche d'imposer des limitations aux fabricants de smartphones et aux opérateurs téléphoniques. Si Google a fait appel de la première condamnation, la deuxième affaire est, elle, toujours en cours. La firme à la pomme n'est pas en reste : ses concurrents dans le streaming (Spotify, Deezer, etc.) ont déposé plainte au niveau européen pour abus de position dominante. Selon eux, Apple favoriserait son système de streaming sur ses plateformes au détriment de leur service. Il y a quelques années, la firme à la pomme était aussi soupçonnée d'avoir fait pression sur les maisons de disques pour qu'elles refusent de nouer un partenariat avec Amazon. Enfin, les manipulations des statistiques d'audiences reviennent régulièrement sur le tapis. Facebook a été épinglé pour avoir gonflé l'audience de ses publicités tandis que les manipulations des vues sur YouTube sont légion. Tout est a priori légal. Mais les montages fiscaux des GAFA ne cessent d'êtres épinglés pour leur manque de fair-play. A l'heure des produits dématérialisés et de l'e-commerce, les grandes plateformes rivalisent d'astuces pour optimiser leurs revenus et payer le moins d'impôts possible en Europe. Elles ont logé leur siège européen dans des pays où la fiscalité leur est avantageuse comme en Irlande où l'impôt des sociétés ne s'élève qu'à 12,5 %. Et leur présence sur les différents marchés se voit réduite à leur plus simple expression ! Puisqu'il ne dispose d'aucune entité juridique en Belgique, le géant de l'e-commerce Amazon, par exemple, ne s'est acquitté d'aucun impôt en 2016 en Belgique. L'association BeCommerce évalue pourtant à un milliard d'euros le chiffre d'affaires d'Amazon réalisé depuis la Belgique. Quant à Apple, malgré plusieurs milliards d'euros de ventes réalisés dans notre pays, la firme n'a payé, en 2016, que 151.000 euros d'impôts au fisc belge. En cause ? Seule sa boutique située à Bruxelles est domiciliée dans notre plat pays. Tous les produits Apple vendus dans les autres magasins sont en fait facturés par une société de droit irlandais. Cette situation dérange de nombreux pays (européens surtout) qui voient des millions échapper à leurs caisses. Royaume-Uni, Italie, France, Belgique, Allemagne, etc., tous ont déjà mené des actions ou enquêtes sur les activités des GAFA sur leur territoire et des impôts qui leur échappent. On se souvient que la Commission européenne a forcé l'Irlande à collecter 13 milliards d'euros auprès de la firme à la pomme qui, selon elle, aurait payé trop peu d'impôts en Irlande. Par ailleurs, en attendant que l'OCDE ne parvienne à mener une réforme globale de la fiscalité frappant les acteurs, la Commission européenne espère avancer sur un projet de taxe de leur chiffre d'affaires, à hauteur de 3 %. Leur statut de plateforme est censé les protéger des attaques concernant les contenus qu'ils contiennent puisque ces derniers sont partagés par leurs utilisateurs. En réalité, la grogne ne cesse de grimper par rapport à la gestion de certains types de contenus par les réseaux sociaux. L'affaire Cambridge Analytica s'ajoute à l'enquête russe, à savoir l'exposition des Américains aux publications de messages politiques par des acteurs russes en vue d'influencer le débat politique aux Etats-Unis. Des milliers de contenus de propagande auraient ainsi été exposés à des dizaines de milliers d'électeurs américains. Ces affaires semant le doute sur l'impact réel de Facebook sur la démocratie américaine. D'autant que le phénomène n'est pas seulement lié aux contenus politiques : théories conspirationnistes, contenus illicites et extrémistes se répandent aussi rapidement sur le Net. Twitter a régulièrement été critiquée pour laisser l'organisation Etat islamique utiliser le réseau social pour recruter et propager ses idées. La firme aurait supprimé des centaines de milliers de contenus de propagandes terroristes. YouTube, des tas de vidéos compromettantes : dessins animés pour enfants où l'on voit des situations de maltraitance, des vidéos de suicides ou des vidéos conspirationnistes dès le lendemain de grands événements comme le massacre de Parkland. Les plateformes tentent bien sûr d'enrayer le phénomène et toutes ont dopé leurs équipes de modération de contenus et leurs outils algorithmiques mais elles semblent tiraillées entre leur volonté d'engager les utilisateurs à partager du contenu et leur devoir de le brider. Et ce n'est pas les contenus pornographiques qui inondent Twitter qui contrediront cet état de fait, alors que se répand un autre phénomène : le fake porn, c'est-à-dire la multiplication de contenus pour adultes fabriqués de toutes pièces par des intelligences artificielles et qui mettent en scène des célébrités ou de parfaits inconnus.