Proximus sort son carnet de chèques. L'opérateur télécom a signé un accord définitif avec l'entreprise américaine Telesign, pour laquelle Proximus s'apprête à débourser 230 millions de dollars. Il s'agit de la plus grosse opération signée par l'opérateur historique depuis le rachat de Telindus en 2006.
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Proximus sort son carnet de chèques. L'opérateur télécom a signé un accord définitif avec l'entreprise américaine Telesign, pour laquelle Proximus s'apprête à débourser 230 millions de dollars. Il s'agit de la plus grosse opération signée par l'opérateur historique depuis le rachat de Telindus en 2006. Inconnue au bataillon dans nos contrées, Telesign est une jeune société basée sur la côte ouest des Etats-Unis, dans le comté de Los Angeles. Créée en 2005, elle est active dans le domaine de l'identification sécurisée de comptes sur Internet. Concrètement, l'identification des utilisateurs se fait via l'envoi d'un SMS contenant une clé d'authentification ouvrant l'accès au compte en ligne. Une technologie brevetée que nombre d'entre nous ont déjà été amenés à tester à un moment ou à un autre, à l'occasion de l'ouverture d'un compte sur une plateforme en ligne. Les clients de Telesign sont les grandes sociétés du Web, qui lui confient la gestion des processus d'authentification des utilisateurs de leurs plateformes. Par exemple, Google utilise les services de l'entreprise californienne pour permettre aux utilisateurs de Gmail de s'identifier sur la célèbre messagerie. Même chose pour les comptes de Twitter, Facebook, Netflix, Tinder et quantité d'autres entreprises du Web. Telesign, qui emploie plus de 300 personnes aux Etats-Unis et en Serbie, s'enorgueillit de compter parmi ses clients 20 des 25 plus grandes marques internet dans le monde. Mais que vient faire Proximus dans ce secteur ? A première vue, les activités de Telesign peuvent difficilement se combiner avec celles d'un opérateur télécom actif principalement en Belgique. Par contre, le business de l'entreprise américaine intéresse fortement BICS, une filiale de Proximus active sur le marché international. A la recherche de nouveaux relais de croissance, BICS voit dans Telesign une opportunité de se faufiler dans le secteur du digital, où se trouvent de nouveaux gisements de revenus. En marge des derniers résultats trimestriels de l'opérateur, la CEO de Proximus Dominique Leroy a évoqué la stratégie de diversification de son entreprise : " Nous devons sortir du secteur des télécommunications, et aller vers des mondes où se trouve la valeur ajoutée ", a-t-elle expliqué. Confronté, comme les autres opérateurs, à une relative stagnation de son core business, Proximus cherche à investir de nouveaux terrains. Les services numériques, par leur proximité de plus en plus forte avec les télécommunications, représentent à ce titre un axe de croissance intéressant. Encore faut-il trouver une combinaison qui a du sens. C'est là qu'intervient BICS. Méconnue du grand public, cette entreprise belge détenue à 57,6 % par Proximus - le solde appartient à Swisscom et à l'entreprise sud-africaine MTN - est un acteur mondial qui occupe une place de choix dans le domaine des télécommunications internationales. Créée par l'opérateur historique il y a 20 ans, BICS (Belgacom International Carrier Services) s'occupe du transport de communications (voix, SMS, données mobiles) d'un pays à un autre. Quand vous utilisez votre téléphone mobile en roaming à l'étranger, il y a de fortes chances pour que votre communication passe par le réseau intermédiaire de BICS. L'entreprise a en effet déployé un réseau physique de fibres optiques afin de connecter 172 pays dans le monde. Pour les connexions intercontinentales, BICS a rejoint des consortiums d'opérateurs pour financer des infrastructures sous-marines. La filiale de Proximus est devenue l'un des leaders de ce secteur très particulier. Elle revendique notamment la position de numéro un du transport de communications vocales, avec 26 milliards de minutes transportées en 2016.Vu la quantité gigantesque de communications vocales, de SMS et de données mobiles consommée chaque année à l'étranger, BICS pourrait sembler sur du velours, avec des activités en croissance continue. Or, il n'en est rien. L'entreprise évolue en fait dans un secteur très concurrentiel, où les volumes sont énormes, mais où les marges sont sous pression, et donc plutôt faibles. Sur ce marché très particulier de l'interconnexion, les opérateurs télécoms des différents pays achètent, via BICS et ses concurrents, les volumes de voix, SMS et données mobiles que leurs clients consommeront à l'étranger, sur le réseau d'un autre opérateur. Ces achats en gros se font sur de véritables places de marché, où les contrats se renégocient en permanence. Et à ce petit jeu-là, BICS s'est montré moins efficace en 2016. Après une année 2015 record, BICS a connu un recul significatif l'année dernière, avec une baisse de 9,6 % de son chiffre d'affaires. Son CEO Daniel Kurgan affirme ne pas être inquiet, la tendance à long terme restant positive. Il mise cependant sur un redressement de son entreprise, grâce aux diversifications que BICS est occupé à opérer. Au premier rang de ces nouvelles activités, on retrouve évidemment l'acquisition de Telesign, qui ouvre de nouvelles perspectives à BICS. Jusqu'à présent, Telesign faisait appel à BICS en tant que fournisseur de connectivité pour le transfert de ses SMS d'identification. Désormais, ce service sera directement intégré dans l'offre de Telesign. " C'est une proposition qui a énormément de valeur pour les clients de Telesign. On peut leur dire que derrière le système d'authentification, on trouve le meilleur carrier (transport de télécommunications, Ndlr) du monde ", avance le CEO de BICS, Daniel Kurgan, de retour de Marina Del Rey, au siège californien de Telesign, où il a entériné le rapprochement entre les deux entreprises. Outre cette complémentarité dans les services, BICS permet à Telesign d'avoir accès à une base de données de numéros mobiles particulièrement intéressante dans le cadre de ses activités. Telesign propose en effet aux entreprises du Net un service de contrôle de la sécurité et de la fiabilité des comptes ouverts sur leur plateforme. Si certains numéros sont utilisés pour ouvrir simultanément un grand nombre de comptes en ligne, ou si certains numéros se retrouvent liés à des activités suspectes, l'entreprise est capable de les détecter et de les signaler à leurs clients. La position de BICS en tant qu'intermédiaire important dans les communications internationales pourra aider Telesign à bâtir une base de données plus performante à ce sujet. Le pari de BICS est relativement simple. La société table sur une véritable explosion du marché de l'identification de comptes. " Moins de 10 % des utilisateurs s'identifient systématiquement via SMS. Le marché a donc un potentiel énorme ", assure Daniel Kurgan. Encore faudra-t-il que les plateformes en ligne comme Google, Facebook ou Twitter poussent leurs utilisateurs à s'identifier via ce type de système. Pour des raisons de sécurité, cela semble évident. Les cyberattaques sur les sites et les applications ont en effet tendance à se multiplier, et les entreprises du Net ont tout intérêt à ce que leurs utilisateurs (et leurs données) soient protégés. Mais d'un autre côté, elles ont aussi tout intérêt à faciliter l'accès à leur plateforme, via des identifications automatiques, qui évitent à l'utilisateur de réencoder trop souvent des mots de passe, ce qui pourrait constituer un frein à ce marché de l'identification par SMS. Quoi qu'il en soit, Telesign semble dans une spirale positive. Avec un chiffre d'affaires supérieur à 100 millions de dollars en 2016, en hausse de 26 % en moyenne sur les trois dernières années, la jeune société semble démontrer que les services qu'elle propose rencontre une réelle demande du côté des géants de l'Internet. Pour BICS, cette nouvelle proximité avec les acteurs du Net est un autre atout de l'acquisition de Telesign. Avec cette opération, la société belge se rapproche clairement du monde numérique. Sur les 500 clients de Telesign, qui sont tous des entreprises importantes du Web, majoritairement américaines, à peine cinq sont communs avec la base de clientèle de BICS, essentiellement composée d'opérateurs télécoms " classiques ". Or, pour BICS comme pour Proximus, le marché des télécommunications est arrivé à un plafond. A part la fin du roaming, qui pourrait favoriser l'usage de la téléphonie mobile à l'étranger, et donc soutenir les activités de la filiale de Proximus, le secteur n'offrira plus à l'avenir d'énormes perspectives de croissance. Par contre, les acteurs que l'on appelle over-the-top (OTT) comme Facebook ou Google, ont le vent en poupe. De plus en plus, les consommateurs utilisent les applications comme WhatsApp, Facebook Messenger, Facetime (Apple), Skype (Microsoft), Snapchat, etc. pour communiquer avec leurs proches. C'est donc logiquement que BICS veut désormais se tourner vers ces plateformes afin de leur proposer des services d'interconnexion, comme l'entreprise le fait vis-à-vis des opérateurs télécoms. Un système comme Skype Out, qui permet de contacter des numéros de téléphones mobiles, utilise d'ailleurs déjà la technologie de BICS. Cette acquisition démontre que les frontières sont de moins en moins poreuses entre le secteur des télécommunications et celui du digital. " Il y a de moins en moins de barrières entre les deux univers, souligne Stefaan Genoe, analyste spécialisé en télécoms chez Degroof Petercam. On voit même plus largement une convergence se dessiner entre les secteurs des télécoms, de l'ICT et des médias. " Pour grandir, l'opérateur historique explore donc de nouvelles contrées : " Pour Proximus, il n'y a plus d'acquisition possible sur son marché domestique, sauf dans certaines niches, en IT par exemple, poursuit Stefaan Genoe. Comme elle ne dispose plus véritablement d'opportunités de consolider son business en Belgique, l'entreprise tente plutôt la diversification. " L'avenir dira s'il s'agit d'un pari payant.