Il ne saurait en être autrement puisqu'aujourd'hui, le digital bouleverse à la fois le quotidien des citoyens mais aussi l'économie dans son ensemble. Avec une certaine violence : les licenciements justifiés chez Proximus, chez BNP Paribas Fortis ou ING au nom de la " transition numérique " en témoignent.

Cette mutation numérique n'est donc plus pour demain : elle est déjà en cours. Les Gafa rejoints par Uber, Netflix, Booking et Airbnb ont kidnappé Internet et aspiré l'essentiel de sa valeur économique. Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder leurs bases d'utilisateurs, leurs rapports annuels et leurs capitalisations boursières. Et ils ne s'arrêteront pas à cette position de gigantesques conglomérats du Web. Leurs ambitions sont sans limite : les patrons d'Amazon et de Tesla veulent conquérir Mars, tandis que ceux de Google veulent lutter contre la mort et éradiquer le cancer... Des ambitions que seul le numérique permet d'envisager.

Nos hommes et femmes politiques doivent non seulement faire preuve d'ambition mais également prendre les risques qu'ils se plaisent volontiers à applaudir quand ce sont des entrepreneurs qui les prennent.

Les observateurs les plus sceptiques y voient de doux rêves ou, pire, de simples opérations de marketing. Mais Elon Musk ou Jeff Bezos ont aujourd'hui plus de moyens que nos Etats pour attirer les profils les plus brillants et les plus innovants du monde. Aujourd'hui déjà, les meilleurs chercheurs en intelligence artificielle délaissent les labos de recherches académiques pour rejoindre Facebook ou Google, d'où ils pilotent les stratégies commerciales qui détermineront une bonne partie du marché de l'emploi de demain. C'est, pour le moment, eux qui dominent le marché de l'emploi du futur.

Face à la détermination et au pouvoir des Gafa, nos responsables politiques ne peuvent pas, comme aujourd'hui, répondre sans ambition, sans profond désir d'embrasser le changement et d'y jouer une part active. Ils ne peuvent pas se contenter de discours et d'un maladroit name dropping numérique dans un programme. Or, aujourd'hui, la plupart des propositions parsemées dans les programmes sont louables mais ressemblent aux rêves un peu naïfs des candidates au titre de Miss Belgique.

La Belgique pourrait pourtant sans problème s'illustrer dans certains aspects du digital, malgré sa modeste taille. L'Estonie a bien réussi à se positionner comme un pionnier mondial en matière de gouvernance digitale, de cybersécurité et de cryptomonnaie. De son côté, le Québec a réussi à faire naître un écosystème attractif en intelligence artificielle. Ce n'est donc pas la taille qui compte ! Grâce à sa position centrale en Europe et la présence des institutions européennes, Bruxelles pourrait, par exemple, devenir un centre mondial d'excellence dans les questions éthiques et légales que posent l'intelligence artificielle et les expérimentations sur le génome humain. Cette place, comme beaucoup d'autres, est encore à prendre.

Pour cela, nos hommes et femmes politiques doivent non seulement faire preuve d'ambition mais également prendre les risques qu'ils se plaisent volontiers à applaudir quand ce sont des entrepreneurs qui les prennent. Car tant l'ambition que la prise de risque resteront des spécificités humaines que les robots ne remplaceront pas. Et si nos responsables politiques n'en font pas preuve dans les quatre années qui viennent, les prochains électeurs pourraient préférer voter, dès 2023, pour des algorithmes. Ceux-ci pourraient gouverner sur base des innombrables données numériques disponibles. Et ce n'est pas que de la science-fiction : un sondage mené récemment par un centre de recherche madrilène révèle qu'aujourd'hui déjà, 25% des Européens seraient prêts à laisser une intelligence artificielle prendre les décisions importantes du pays...

C. Charlot