Tout en raideur dans son costume, il s'est attaché pendant deux jours à éviter de se faire rosser en passant son temps à dribbler les sénateurs. Une série de coups à gauche avec une litanie de mea culpa et l'importance de la sauvegarde de la " communauté " pour le bien de tous. Une série de coups à droite visant à noyer les sénateurs dans un discours technique en les confrontant avec le plus de retenue possible - il avait, paraît-il, pris des cours d'humilité avant - à leurs limites en matière de technologie.
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Tout en raideur dans son costume, il s'est attaché pendant deux jours à éviter de se faire rosser en passant son temps à dribbler les sénateurs. Une série de coups à gauche avec une litanie de mea culpa et l'importance de la sauvegarde de la " communauté " pour le bien de tous. Une série de coups à droite visant à noyer les sénateurs dans un discours technique en les confrontant avec le plus de retenue possible - il avait, paraît-il, pris des cours d'humilité avant - à leurs limites en matière de technologie. Un extrait tiré de l'audition illustre parfaitement cette manoeuvre. Un équivalent du " petit pont " footballistique, cette action particulièrement humiliante qui consiste à dribbler son adversaire en faisant passer la balle entre ses jambes pour la récupérer ensuite. On y voit un sénateur qui demande à Mark Zuckerberg comment il compte assurer la pérennité de son modèle économique sans rendre son réseau payant. Ce à quoi Mark Zuckerberg répond avec calme, lui passant l'argument entre les jambes : " Mais Monsieur le sénateur, nous vendons de la publicité ". Et, malgré lui, un sourire de jouissance insolente lui échappe. Cet extrait mettant à nu l'ignorance des sénateurs a provoqué l'hilarité des internautes. Il est vrai que, parfois, il était difficile durant ces deux jours de déterminer s'il s'agissait de questions rhétoriques - un grand classique des prétoires et de l'inspecteur Columbo pour obtenir des aveux - ou si c'était une mécompréhension pure et simple. Zuckerberg eut beau jeu de répéter à l'envi qu'il ne comprenait pas leurs questions, les obligeant à reformuler leurs demandes. Pourtant ce n'est pas drôle. C'est une faute stratégique pitoyable. Ce que l'on est en droit de reprocher aux sénateurs, ce n'est pas leur méconnaissance des rouages technologiques - même si un peu plus de culture technologique n'aurait pas nui ; c'est plutôt d'avoir feint d'y comprendre quelque chose. Pourquoi ne pas avoir joué la carte du Candide, obligeant ainsi Mark Zuckerberg à s'expliquer. Résultat : après deux jours, c'est un match nul. On n'a rien appris de plus. Ou peut-être que si après tout. Mais en creux. Car il n'est pas possible que quelqu'un de la trempe de Mark Zuckerberg ne soit pas capable de résumer le fonctionnement de Facebook de façon simple. On l'a vu jouer la stratégie de l'évitement, prétexter la complexité de la réponse, déportant les sénateurs sur le terrain technique. C'est cette stratégie d'évitement qui doit nous interroger. On a bien vu la manoeuvre de détournement dès qu'il s'agissait d'évoquer la problématique de la collecte de données et le modèle publicitaire de Facebook. Chasse gardée. Cet embarras palpable dès que l'on approche du coeur du business model aurait dû alerter les sénateurs. Car c'est bien le point aveugle de toutes les auditions et plus largement de tous les questionnements autour de Facebook depuis quelque temps. Les affaires comme Cambridge Analytica n'étant que la partie émergée de l'iceberg. Un point aveugle dont même les annonceurs qui rétribuent Facebook pour leurs annonces sont victimes, tenus à l'écart du fonctionnement de la " boîte noire " du réseau. " Je pense que nous pouvons mieux expliquer le fonctionnement de la publicité ", s'est contenté de dire l'homme aux deux milliards d'amis. Ça tombe bien, c'est ce que l'on attend. Mais de façon claire. Car ce n'est pas à nous de comprendre comment fonctionne Facebook ; c'est à Facebook de nous expliquer comment ça marche. Jusqu'à ce que l'on comprenne. Car Facebook - et les titans de la technologie en général - abusent de leur pouvoir en agitant un écran de fumée technologique, complexifiant et cachant leur mode de fonctionnement. La technologie a bon dos. Car si Stephen Hawking réussissait à nous rendre palpable l'infinie complexité de l'univers, Mark Zuckerberg devrait bien être capable de le faire pour Facebook, non ?