La maison est légèrement isolée sur une route de campagne, à quelques kilomètres du Jardin botanique de Meise, dans le Brabant flamand. A l'extérieur, rien ne laisse présager qu'il s'agit d'un bordel d'un genre nouveau. Un " bordoll ", devrait-on plutôt écrire, puisque ce ne sont pas des filles de chair et de sang qui louent leurs services ici, mais bien des poupées ( doll en anglais) au squelette d'acier et à la peau siliconée.

A 50 ans, Fabrice Jacobs a ouvert, au printemps dernier, la toute première maison close de poupées sexuelles de Belgique, à l'instar de ce qui se fait déjà en Espagne et en Allemagne. Cet ancien grossiste en produits d'entretien a revendu son ancienne société l'année dernière et investi l'argent récolté dans un business inédit sur notre territoire : l'amour tarifé avec des mannequins réalistes. Linda, Eva, Gabriella, etc. : toutes ses filles ont un prénom et des mensurations spécifiques pour satisfaire différents fantasmes. " J'ai investi près de 15.000 euros pour acheter cinq poupées, neuf têtes et une vingtaine de perruques, car on peut combiner des filles différentes avec le même corps ", témoigne Fabrice Jacobs, qui s'est approvisionné aux Etats-Unis auprès d'une entreprise spécialisée dans la fabrication de poupées sexuelles.

Il faudra sans doute attendre 10 ou 15 ans avant qu'un modèle réellement mécanique et intelligent ne commence à avoir véritablement du succès.

Poupées intelligentes

Depuis, l'homme a agrandi son "harem" et propose désormais Mitch, un beau brun ténébreux, à sa clientèle également féminine. Mais ce qui passionne surtout le propriétaire du premier " bordoll " de Belgique, ce sont les progrès technologiques qui animent le marché des poupées adultes. " Je suis attentif aux dernières innovations et j'aimerais vraiment être le premier à proposer, en Europe, un robot sexuel dans mon offre, s'enthousiasme l'entrepreneur flamand. Pour l'instant, j'ai le sentiment que ce n'est pas encore tout-à-fait au point, mais au début de l'année prochaine, j'aurai franchi le pas et j'aurai au moins une poupée qui pourra avoir de la conversation. "

Fabrice Jacobs Le propriétaire du "bordoll" de Meise espère prochainement proposer un robot sexuel à sa clientèle. © PG

Aujourd'hui, Francis Jacobs se contente de proposer à ses clients des moments silencieux avec ses " filles " - comme il les appelle affectueusement - moyennant un droit de cuissage de 50 euros la demi-heure ou 80 euros l'heure complète. Mais bientôt, un semblant d'intelligence artificielle viendra pimenter les ébats de la Doll House de Meise, rendant ainsi l'expérience un peu plus réaliste.

Aux Etats-Unis et en Chine, plusieurs sociétés investissent déjà dans ce créneau technologique, à l'instar de la californienne Abyss Creations qui commercialise la marque RealDoll dans le monde. En janvier dernier, au Consumer Electronics Show de Las Vegas (le plus important salon de l'électronique grand public), cette entreprise spécialisée dans la fabrication de poupées hyperréalistes a ainsi présenté son tout dernier modèle Harmony dont le crâne est truffé de circuits électroniques. Selon les réglages et les désirs de l'utilisateur, cette poupée " intelligente " peut adopter différents profils (timide, enjouée, insolente, etc.) et tenir une conversation plus ou moins pimentée en bougeant la tête et en clignant des yeux. Cerise sur la gâteau de la mémoire : le robot sexuel emmagasine toutes les conversations et peut donc se souvenir des préférences de son utilisateur, qu'il s'agisse de livres, de films ou de pratiques plus inavouables. De quoi rendre l'expérience plus bluffante et plus addictive encore...

Personnalisation et mission sociale

Sur le site du distributeur officiel de la marque RealDoll en France, le modèle de base de " la poupée robotique pilotée par l'intelligence artificielle " est affiché à 6.995 euros, mais ce prix peut très vite grimper en fonction des différentes options choisies par le client. Impressionnant, l'éventail des propositions esthétiques concerne en effet de nombreuses parties du corps, de l'ongle du petit orteil à la coupe de cheveux, en passant par la forme des mamelons, la couleur des yeux et le " style d'insertion vaginale " ( sic). Si bien qu'une poupée personnalisée - l'option " oreilles d'elfe " est même proposée à 345 euros ! - peut facilement dépasser les 10.000 euros...

Le visage seul, il est vrai, nécessite plus de six heures de travail, histoire de tendre vers une certaine réalité. Et dans cette course à la perfection, les femmes n'ont pas été oubliées puisque Abyss Creations a récemment présenté Henry, le premier robot sexuel masculin de la marque RealDoll, qui est aussi capable de fredonner des chansons et de réciter des poèmes. Car l'entreprise américaine ne mise pas que sur les performances sexuelles de ses machines pour écouler sa marchandise. Dans un monde où l'individualisme et la solitude triomphent de plus en plus, l'argumentaire commercial vante aussi la réelle dimension psychologique de ces robots qui peuvent être des semblants de compagnons de vie. Ainsi, en Chine, la société Exdoll, spécialisée dans le même type de business, rappelle volontiers que son pays présente un ratio démographique de 100 femmes pour 120 hommes et que ce déséquilibre relationnel peut donc être comblé par des poupées robotiques dopées à l'intelligence artificielle.

harmony La société californienne RealDoll a développé son premier robot sexuel muni d'une intelligence artificielle. © PG

Un marché de niche

Gadget techno-lubrique pour les uns, fantasme ultime de la femme-objet (et maintenant de l'homme-objet) pour les autres, les robots sexuels pourraient révolutionner, eux aussi, l'industrie du sexe dans les prochaines années. Toujours plus réalistes, toujours plus intelligentes, les poupées de demain disposeront en effet d'atouts qui seront d'un réalisme bluffant. Comme dans le film Her où le héros tombe amoureux d'une intelligence artificielle et dans la série télé Westworld où le spectateur ne fait plus la distinction entre humains et androïdes, le futur monde des robots sexuels entretiendra le flou dans la perception de l'autre et nourrira les fantasmes vraisemblablement les plus étranges.

" Le marché de la poupée sexuelle existe, mais à l'heure actuelle, c'est encore un marché de niche, temporise Stephen Des Aulnois, fondateur et rédacteur en chef du magazine en ligne Le Tag parfait dédié à la culture porno. Les robots sexuels coûtent encore très cher et il faudra sans doute attendre 10 ou 15 ans avant qu'un modèle réellement mécanique et intelligent commence à avoir véritablement du succès. Ceci dit, je ne vois certainement pas cela comme une alternative à la prostitution. Les humains préféreront toujours de l'humain. "

Révolution en vue

Si " le plus vieux métier du monde " a peu de chance d'être robotisé un jour à 100 %, il n'en reste pas moins que l'émergence des poupées sexuelles vraiment intelligentes viendra titiller, dans les prochaines années, le marché du X toujours friand d'innovations technologiques. Auteur des livres Les robots font-ils l'amour ? et La Guerre des intelligences, le docteur Laurent Alexandre pense d'ailleurs que " les cyborgs dotés d'intelligence artificielle industrialiseront l'orgasme et l'amour ", sans doute à l'horizon 2100.

En attendant, les premiers entrepreneurs qui misent déjà sur ce créneau insolite poursuivent leur aventure économique avec une seule obsession en tête : rendre l'expérience intime toujours plus interactive et personnalisée grâce à des androïdes qui tenteront de faire voler en éclats la frontière de plus en plus mince entre l'homme et la machine.

Au " bordoll " de Meise, Fabrice Jacobs se prépare déjà à la révolution. Dans quelques mois, Linda, Eva et Gabriella accueilleront leur nouvelle copine 2.0 dotée d'une forme d'intelligence balbutiante. Cela marquera sans doute le début de leur reconversion technologique.