On pourrait se tromper. Et d'ailleurs les néophytes tombent dans le panneau. Avec sa forme galbée, son pédalier et son couvercle ouvert à 45 degrés, le Yamaha N3X a des airs de piano à queue. Une queue raccourcie certes, à laquelle il manque quelques dizaines de centimètres pour briller dans les soirées de l'ambassadeur, mais suffisante pour donner l'illusion d'un vrai piano. Jusqu'à ce que le néophyte se rapproche de l'animal à trois pieds et découvre " sous le capot ", en lieu et place des 220 ou 230 cordes d'un piano acoustique, un chapelet de haut- parleurs... Un sound system équipé de quatre enceintes de haut niveau et d'une série d'amplificateurs cachés sous un joli panneau de bois laqué. Le but de la manoeuvre ? Faire de ce piano numérique commercialisé au prix de 17.000 euros par la firme japonaise, qui est le plus cher de leur gamme, l'équivalent en sonorité et en sensations d'un piano à queue. Un défi technologique quand on mesure le nombre de paramètres qui entrent en ligne de compte sur un instrument traditionnel.
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On pourrait se tromper. Et d'ailleurs les néophytes tombent dans le panneau. Avec sa forme galbée, son pédalier et son couvercle ouvert à 45 degrés, le Yamaha N3X a des airs de piano à queue. Une queue raccourcie certes, à laquelle il manque quelques dizaines de centimètres pour briller dans les soirées de l'ambassadeur, mais suffisante pour donner l'illusion d'un vrai piano. Jusqu'à ce que le néophyte se rapproche de l'animal à trois pieds et découvre " sous le capot ", en lieu et place des 220 ou 230 cordes d'un piano acoustique, un chapelet de haut- parleurs... Un sound system équipé de quatre enceintes de haut niveau et d'une série d'amplificateurs cachés sous un joli panneau de bois laqué. Le but de la manoeuvre ? Faire de ce piano numérique commercialisé au prix de 17.000 euros par la firme japonaise, qui est le plus cher de leur gamme, l'équivalent en sonorité et en sensations d'un piano à queue. Un défi technologique quand on mesure le nombre de paramètres qui entrent en ligne de compte sur un instrument traditionnel. Pas de quoi décourager la firme nipponne, leader du marché, qui ne cesse d'élargir sa gamme de pianos digitaux. Les tarifs s'étendent de quelques centaines d'euros pour les premiers prix, à plusieurs milliers d'euros pour le haut du panier. Et pour cause, le numérique, ici comme ailleurs, a le vent en poupe. Difficile de quantifier la chose tant les fabricants rechignent à communiquer leurs résultats. Mais les statistiques indiquent le sens de la tendance. La vente de pianos acoustiques et des instruments à clavier sont en recul constant depuis des années. Selon le portail allemand Statista, en 2017, le total des ventes pour l'Europe était de 279 millions d'euros contre 285 millions en 2010. Sur la même période, le chiffre d'affaires des instruments électroniques, tous types confondus, a bondi de 21 % pour s'établir l'an passé à 1,176 millions d'euros. Des données qui attestent de la popularité grandissante des instruments numériques, y compris chez les musiciens classiques qui ne reculent plus - mais freinent encore parfois du patin -, devant la déferlante 2.0. Le geste qui consiste à brancher la prise et à appuyer sur la touche on du clavier avant d'entamer une sonate de Chopin n'est plus si rare. Mais qu'ont-ils de plus à offrir ces pianos de synthèse ? Moins chers, moins encombrants que leurs homologues acoustiques, ils ne nécessitent pas d'entretien. Nul besoin de convoquer l'accordeur tous les trois matins et lorsqu'on retrouve son clavier dans sa seconde résidence après trois mois d'absence, on n'a pas à se demander s'il faudra faire réviser l'animal. Toujours dispo, à moins d'avoir une panne d'électricité, il est particulièrement adapté pour les espaces exigus et s'avère le compagnon idéal pour les concerts outdoor, en raison de son insensibilité aux changements de température, à condition de se tourner vers les meilleurs modèles... Bref, la solution numérique s'est imposée peu à peu dans les esprits. " Il y a 10 ans, les modèles électroniques étaient encore mal vus des mélomanes, ce n'est plus le cas, avance Jean-François Poncelet, administrateur délégué de Hanlet, une maison bruxelloise, spécialiste depuis 150 ans dans la vente de pianos. La perception du public a fortement évolué. A mes yeux, l'engouement est consécutif à la crise de 2008. Pour des raisons de budget, de moins en moins de gens ont souhaité se payer des leçons de musique et les professeurs ont mis la barre moins haut. Aujourd'hui, deux personnes sur trois viennent chez nous pour un piano numérique. Et, en ce qui nous concerne, les ventes ont dépassé celles des pianos acoustiques. " Un succès que la profession explique aussi par les progrès considérables en matière d'échantillonnage. Les pianos numériques étant d'incorrigibles copieurs, incapables de sortir le moindre bémol sans une batterie de capteurs et de processeurs qui doivent plus à l'univers de Bill Gates que de Mozart, leur qualité tient d'abord à la précision des sons stockés sur leur carte mémoire et à la capacité à les reproduire. Grâce aux avancées technologiques, les modèles premium reposent sur quatre échantillons par note et disposent d'une sortie sur quatre canaux plus aptes que la stéréophonie à retrouver le souffle d'un piano à queue. " Les pianos digitaux suivent l'évolution des pianos acoustiques, poursuit Jean-François Poncelet. Quand Yamaha sort un nouveau 'queue de concert' comme le CFX Grand ou rachète Bösendorfer ( un célèbre facteur viennois fondé en 1827 racheté en 2008 par le groupe japonais, Ndlr), la firme intègre ensuite les sons de ces pianos d'exception sur leurs modèles synthétiques. Les avancées se sont faites, comme dans le monde de l'informatique, par la mise au point de circuits de plus en plus performants qui débouchent sur une dynamique de plus en plus précise, et un toucher de plus en plus fin. La palette de nuances s'élargit. L'idée est de faire oublier que l'on joue sur un piano digital, tout le challenge est là. " La technologie n'a plus grand-chose à voir avec le Clavinova, le premier piano numérique meuble lancé en 1983 par Yamaha. La marque leader qui règne en maître sur le secteur, va jusqu'à proposer une fonction qui simule les effets de vibrations ressenties dans les doigts... Pour plus de réalisme, les versions les plus onéreuses reproduisent à l'identique la mécanique d'un piano acoustique, avec ses pièces internes en bois recouvertes de feutre et ses languettes de cuir, afin de répondre aux attentes des clients les plus exigeants. Un procédé que l'on retrouve chez Kawai, le concurrent le plus sérieux de la firme aux trois diapasons, qui vient de lancer le Novus Nv 10 au prix de 9.000 euros, jugé très accessible en regard de la qualité du produit. Ce piano droit, intégralement numérique, hautement performant, en finition ébène poli, conçu en duo avec Onkyo, grand spécialiste de l'audio au Japon, était l'une des attractions en janvier dernier du NAMM Show, le grand salon américain dédié au matériel audio. Sur les forums du Net, les amateurs avertis qui ont eu l'opportunité de tester le nouveau venu qui commence à peine sa commercialisation, partagent des réactions souvent élogieuses. Mais les critiques ne sont pas non plus absentes. Pour tisser sa toile et vaincre les réticences des puristes qui ne jurent encore que par le piano acoustique, les labels ont pris l'habitude de recourir aux prescripteurs stars qui participent au rapprochement des deux univers. Ces musiciens chevronnés jouent les ambassadeurs et participent à des événements promotionnels pour mettre en valeur les nouveautés. C'est le cas du pianiste Francesco Tristano, prodige luxembourgeois de 36 ans, spécialiste de Bach, formé à la prestigieuse Juilliard School de New York, plusieurs fois édité chez Deutsche Grammophon, qui a vanté la richesse harmonique et le naturel des N3X de Yamaha au moment de son lancement. Dans un autre répertoire, le chanteur Julien Clerc livre sur le site officiel du même constructeur, " ses secrets de création ", qu'il doit à son piano numérique. De la chanson française au répertoire classique, les porte-parole du digital ne manquent pas et aucun registre n'est oublié. Le constructeur Casio, à qui l'on doit la gamme Celviano, s'est octroyé de son côté, les services de Benjamin Grosvenor, un jeune pianiste classique renommé qui s'est produit au Carnegie Hall et au Royal Albert Hall de Londres. Mais c'est en collaborant avec Bechstein, considéré comme l'un des meilleurs facteurs au monde avec Steinway & sons, Fazioli ou Blüthner, que Casio a attiré en 2015 les feux des projecteurs pour les besoins de la gamme Grand Hybrid. Un co-branding pour le moins inattendu entre la marque d'électronique japonaise et la firme allemande née au milieu du 19e siècle, chérie par Liszt et Debussy. Des noces qui en disent long sur l'évolution des mentalités, quelle que soit la part de marketing dans l'organisation des fiançailles. Notons que si Casio a pris soin de poser, sur le cadre de chaque Grand Hybrid qui sort de ses usines, une belle plaque cuivrée célébrant son union avec son illustre aîné, le fabricant germanique, quant à lui, se fait plus discret et ne fait nullement mention dans son catalogue officiel de son alliance avec le japonais... Pour Wolf Leye, marketing manager et responsable des ventes au sein de l'entreprise belge Piano's Maene, qui fabrique mais distribue également des pianos de haut vol, le digital a fait des progrès extraordinaires mais ne remet pas en question pour autant la légitimité du piano acoustique. " Le rendu d'un bon piano acoustique est inégalable en termes de tonalité, de 'couleur' et de richesse musicale. Il n'y a aucune limite. Mais il est stérile d'opposer à mon sens les deux technologies. D'autant qu'il existe des passerelles dans les deux directions. Les influences sont réciproques. Aujourd'hui, les pianos acoustiques peuvent être équipés de sensors et de sondes digitales très abouties qui permettent, entre autres avantages, de jouer avec un casque, sans déranger l'entourage, avec un niveau de qualité extraordinaire. Le cross-over est une bonne chose et une évolution normale à une époque où tout le monde a un smartphone et une tablette. " Même le légendaire Steinway s'est mis à tâter sérieusement du numérique avec le système Spirio. Pour un coût de 125.000 euros, ce piano acoustique connecté joue tout seul comme si vous assistiez à un concert dans votre salon. En puisant dans un catalogue de 1.700 artistes, connectés à un iPad (offert avec la commande), le système, totalement invisible, convoque à domicile les grands interprètes du passé (Glenn Gould, Rubinstein) ou d'aujourd'hui (Lang Lang, entre autres), issus du répertoire classique ou non (John Lennon, Billy Joel, etc.). L'innovation du constructeur de Hambourg repose sur un procédé haute définition, dûment breveté, qui a nécessité huit années de recherche. Le phrasé, les jeux de pédale des virtuoses du clavier sont reproduits en toute fidélité et dans les moindres nuances. L'objectif est d'écouler 750 pianos par an en priorité à destination du marché chinois qui a explosé ces dernières années. En attendant de voir un jour les pianos numériques égaler à la perfection leur ascendant ? Une utopie pour les uns, une réalité déjà audible pour les autres. " Chez Yamaha, il se dit que la technologie est déjà là, avance un revendeur bruxellois, fin connaisseur du milieu. Mais qu'elle n'est pas exploitée simplement parce que la marque fabrique également des pianos acoustiques. Pour eux, ce serait se tirer une balle dans le pied. " Par Antoine Moreno.