Une plaisanterie populaire en Israël veut qu'au moment d'atteindre la Terre promise, Abraham se soit trompé de route : au lieu de prendre à gauche, ce qui aurait permis aux juifs d'accéder aux champs pétrolifères du Moyen-Orient, il a obliqué vers la droite, pour atterrir en plein désert.

Un désert qui n'en accueille pas moins, depuis quelques années, un centre technologique de pointe. " Lorsqu'on n'a pas de matières premières, il faut avoir des neurones et le sens de l'innovation et de l'entrepreneuriat ", sourit Eytan Schwartz, CEO de l'organisation Tel Aviv Global City, chargée de promouvoir la ville aux quatre coins du globe. Israël, et davantage encore Tel-Aviv, sont devenus en peu de temps l'un des lieux où se concentrent le plus de start-up et d'entreprises technologiques de la planète.

" Israël accueille le nombre le plus élevé de start-up au monde par habitant ", calcule Eytan Schwartz. Pour un pays d'à peine 8 millions d'âmes, les chiffres sont impressionnants. Il a vu sortir de terre près de 6.000 entreprises technologiques ces dernières années. Plus de 25 d'entre elles sont d'ores et déjà cotées au Nasdaq. Si l'on excepte les Etats-Unis et la Chine, aucune nation ne fait mieux.

L'Etat attire également les géants de la technologie : Google, Facebook, Microsoft, Apple, Intel et autres IBM y ont tous ouvert leur centre de recherche et développement. " Regardez par la fenêtre cette énorme concentration d'immeubles d'habitation et de bureaux : il y a cinq ans, tout cela n'était encore qu'un grand chantier ", s'émerveille Rapha Cohen, lead product manager chez Waze. Du 29e étage du siège social de Google à Tel-Aviv, nous admirons une sorte de Manhattan ou de Shanghai. En s'offrant en 2013 l'application de navigation Waze, Google a attiré l'attention des investisseurs internationaux sur la technologie israélienne.

A l'époque, le financier américain Citi avait un pied dans la place depuis longtemps déjà. Citi est une des premières banques internationales à s'être installée, dès la deuxième moitié des années 1990, dans le pays. Le groupe a ouvert en 2011 un innovation lab à Tel-Aviv, dans le but d'y développer un écosystème pour le secteur des fintechs. Deux ans plus tard était inauguré un accélérateur, chargé de donner un coup de pouce aux entreprises qui se lancent dans les fintechs.

"En Israël, le passage au domaine civil de la technologie développée à des fins militaires est extrêmement aisé." Wim De Waele (CEO de B-Hive)

" Les technologies financières sont désormais, sur les plans aussi bien quantitatif que qualitatif, un secteur avec lequel il faut compter en Israël, constate Ornit Shinar, à la tête de Citi Venture Investment & Fintech. Israël est un acteur majeur dans le domaine de la cybersécurité du secteur financier, mais aussi dans l'analyse des données et l'intelligence artificielle, par exemple. Parmi les 60 starters qu'a accueillies l'accélérateur ces dernières années, plusieurs sont devenues des entreprises d'importance majeure. Au total, elles ont levé pour 300 millions d'euros de capitaux. "

A présent que l'écosystème des fintechs fonctionne, Citi entend bien cueillir les fruits de ses efforts. Car dans l'intervalle, d'autres grandes banques, comme Santander, HSBC, RBS ou Barclays, ont elles aussi installé des incubateurs dans le pays. Citi a créé au début de cette année un fonds d'investissement qui prend des participations minoritaires dans des entreprises des fintechs ; ce fonds investit principalement dans des firmes américaines, mais aussi dans trois sociétés israéliennes (Illusive Networks, Dyadic Security et BlueVine).

Comment Israël, dont la population et la superficie sont comparables à celles de la Belgique, s'y est-il pris pour devenir un hub spécialisé dans la technologie et plus précisément la technologie financière d'envergure planétaire ? Pourquoi n'en ferions-nous pas de même ?

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1. L'armée, centre de formation technologique

L'armée a résolument joué un rôle dans ce phénomène. Israël dispose de bonnes universités d'Etat, dont l'enseignement est toutefois complété par une formation militaire " qui apprend aux jeunes solidarité, discipline et esprit d'entreprise ", énumère Tsafrir Atar, responsable de l'accélérateur Citi.

A 18 ans, tous les Israéliens, filles et garçons, doivent accomplir un service militaire de deux à trois ans, après quoi seulement ils peuvent entamer leurs études. " L'armée leur apprend à utiliser la technologie pour résoudre des problèmes. Ils doivent s'organiser en petites équipes, dotées de peu de moyens. Cela leur permet d'acquérir la mentalité et les aptitudes qui font les entrepreneurs spécialisés dans les technologies ", complète Assaf Egozi, qui dirige la filiale israélienne de la plateforme de technologie financière belge B-Hive (lire l'encadré " B-Hive se veut une porte d'entrée menant à l'Europe " plus bas).

"Israël accueille le nombre le plus élevé de start-up au monde par habitant." Eytan Schwartz (Tel Aviv Global City)

Les jeunes jugés suffisamment doués dans les domaines techniques peuvent être sélectionnés pour faire partie de l'unité militaire 8200. Il s'agit ni plus ni moins d'un service de renseignements, que le site d'information Business Insider qualifie de " meilleure école technologique sur Terre ". L'entrepreneur Alon Livshitz y a fait ses classes ; il était chargé d'analyser des données militaires. " Les connaissances en cyberintelligence que j'y ai acquises, je les applique désormais aux données financières ", résume-t-il. L'homme a créé il y a deux ans Essence Intelligence, qui fait appel à la robotique et à l'intelligence artificielle pour trier et analyser des données. " Les informations ainsi obtenues sont affichées de manière claire et synoptique sur un tableau de bord, ce qui permet aux dirigeants d'entreprise, aux banquiers et aux analystes de décider beaucoup plus rapidement ", explique l'entrepreneur.

" Cela aussi, c'est typiquement israélien, s'émerveille Wim De Waele, CEO de B-Hive. Le passage au domaine civil de la technologie développée à des fins militaires est extrêmement aisé ; contrairement à certains autres pays, il n'est freiné, ni compliqué, par rien. "

Pourquoi pas en Belgique ?

Parce que le rôle de l'armée y est tout autre. " En Belgique, la défense n'est pas un moteur de la recherche et développement technologique ", commente sobrement Wim De Waele.

2. Du capital-risque y est disponible

Plus de 300 multinationales se sont installées en Israël au cours des deux dernières décennies. Des entreprises technologiques y ont ouvert d'importants centres de recherche et développement. " Elles ont habitué le pays à leur manière de travailler, mais elles y ont également déversé des moyens financiers ", relate Ornit Shinar. Investisseurs et venture capital n'ont pas manqué de s'installer dans le sillage des grandes sociétés et des banques internationales, comme Citi.

" Initialement, le capital d'expansion disponible était assez peu important, se souvient Ornit Shinar. Si elles voulaient se développer, les entreprises technologiques israéliennes n'avaient, il y a quelques années encore, d'autre choix que de demander leur introduction en Bourse ou de procéder à des rachats. " Les choses changent, ajoute notre interlocutrice : " Je constate que de plus en plus d'entrepreneurs israéliens ambitionnent de faire de leur entreprise une licorne (start-up valorisée à plus d'un milliard de dollars, Ndlr). Et que les investisseurs disposés à fournir ce capital d'expansion sont sans cesse plus nombreux. "

Des entreprises israéliennes comme Waze et Mobileye ont ouvert la voie. Google a mis sur la table 1,1 milliard de dollars pour s'offrir Waze. L'an dernier, Intel a consacré près de 15 milliards de dollars au rachat de Mobileye, spécialiste des logiciels pour voitures autonomes.

" Israël dispose désormais de plus de capital-risque par tête d'habitant que n'importe quel autre pays au monde, calcule Assaf Egozi. Les investisseurs y sont beaucoup plus agressifs qu'en Europe. Ils sont disposés à courir davantage de risques, à condition que les entreprises se développent aussi rapidement que possible. En Europe, les bailleurs de capital-risque sont plus conservateurs, et mettent davantage de temps à s'engager. "

Pourquoi pas en Belgique ?

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Par manque de capital d'expansion. Peu d'investisseurs belges ont les moyens de financer une croissance continue. " En Belgique, les pouvoirs publics font beaucoup pour aider les starters, rappelle Wim De Waele. Songez à la mesure de déduction fiscale des investissements dans des entreprises débutantes récemment adoptée. Mais il n'en va plus du tout de même lorsqu'une entreprise a besoin de 50 millions d'euros, ou plus, pour s'étendre à l'international. Seuls les fonds qui disposent de plusieurs centaines de millions d'euros peuvent consentir de tels investissements ; or ces fonds sont rares en Europe, et plus encore en Belgique. "

Au troisième trimestre de cette année, 1,2 milliard d'euros de capital-risque, dont près de la moitié dans le secteur des technologies financières, a été investis en Israël. De tels montants sont inimaginables en Belgique. " L'Europe est un peu à la traîne, mais il n'est jamais trop tard pour attirer de grands investisseurs, espère Wim De Waele. Nous avons besoin de quelques exemples retentissants, comme celui de Clear2Pay et, plus récemment, Showpad. Si les investisseurs voient que le talent et les compétences mènent à la réussite, ils auront naturellement tendance à s'intéresser à la Belgique. De même, l'Etat pourrait libérer des fonds qui viendraient s'ajouter aux investissements privés. C'est du reste ce qu'a fait Israël. "

3. Un écosystème efficace

On n'attire pas de capital-risque sans disposer d'abord d'un écosystème efficace. A Tel-Aviv, Citi, avec son innovation lab et son accélérateur, a joué un rôle de pionnier. D'autres banques lui ont d'ailleurs emboîté le pas. " Nous sélectionnons chaque année 10 starters que nous invitons à venir développer leur projet au sein de l'accélérateur, expose Shai Rubin, chief technology officer de l'innovation lab de Citi. Nous les accompagnons d'une manière intensive quatre mois durant. "

"La diversité culturelle en Israël est réelle ; la population est originaire de maints pays et régions." Ornit Shinar (Citi Venture Investment & Fintech)

Le petite entreprise Innovative Assessments fait justement partie des start-up qui peuplent actuellement l'accélérateur de Citi. Son patron, Saul Fine, qui a étudié la psychologie, utilise des tests de personnalité pour étudier les probabilités de remboursement des crédits. " Lorsqu'une banque refuse d'accorder un prêt, c'est sur la base de paramètres et de scores de nature purement financière, souligne-t-il. Pourtant, la personnalité de l'emprunteur joue un rôle au moins aussi important. Nous avons élaboré un modèle qui permet aux banques d'identifier les clients solvables et d'accorder des crédits à davantage de candidats. " La start-up est d'ores et déjà présente dans 10 pays.

Pourquoi pas en Belgique ?

" B-Hive Bruxelles est un écosystème à part entière, s'enthousiasme Wim De Waele. Nous avons réussi à réunir toutes les parties concernées : les principaux organismes financiers actifs en Belgique, l'Etat fédéral et la communauté des fintechs. " Le problème étant que compte tenu de la taille des centres financiers européens que sont Londres, Francfort et Paris, il n'est pas toujours facile de vendre Bruxelles au titre de " porte d'entrée de l'Europe ". Wim De Waele met en avant les atouts de B-Hive : " Les fintechs prospectent surtout parmi les grands groupes financiers internationaux ; or la Belgique n'en est pas dépourvue ". B-Hive dispose désormais de bureaux à Londres, Tel-Aviv et New York, d'où sont établis les liens avec le plat pays. Singapour est la ville suivante sur la liste.

4. Migration

Alors que des villes comme New York ou Londres attirent des talents venus du monde entier, Tel-Aviv ne peut compter que sur les Israéliens. Car les non-juifs n'ont pas leur place sur le marché de l'emploi local, où il est impensable pour eux de se voir accorder plus qu'un permis de travail provisoire. La sévérité de la politique d'immigration ne concerne que les goys : les juifs du monde entier sont les bienvenus en Israël, où ils se voient même accorder une prime mensuelle, et une aide dans leur recherche d'un emploi et d'un logement.

" On a assisté dans les années 1990 à un afflux massif de migrants venus d'Europe de l'Est et de Russie, rappelle Ornit Shinar. Il y avait parmi eux énormément d'ingénieurs et de mathématiciens, qui ont contribué au développement des nombreuses entreprises technologiques en Israël ces dernières années. Des gens continuent de débarquer des Etats-Unis et d'Europe occidentale également. Je comprends que de l'extérieur, on puisse percevoir les choses autrement mais, en réalité, la diversité culturelle en Israël est réelle ; la population est originaire de maints pays et régions. "

Pourquoi pas en Belgique ?

Parce que chez nous, la migration n'est pas sélective, ce qui explique l'afflux massif de personnes peu qualifiées, dont les compétences technologiques n'ont rien de particulier. De surcroît, Bruxelles n'a pas la capacité de New York, Londres ou Tel-Aviv à attirer des talents technologiques étrangers. C'est peut-être un détail, mais à Tel-Aviv, le soleil brille 318 jours par an.

" Contrairement au Canada par exemple, Bruxelles ne s'est effectivement pas dotée d'une politique de sélection des talents, admet Wim De Waele. Pourtant, nos universités attirent les étudiants étrangers, et le pays déplore un déficit de profils technologiques. Mais il n'est manifestement pas question d'encourager la migration sélective ; il semble que nos décideurs n'aient pas envie de s'engager dans cette voie. C'est dommage, d'autant qu'à présent que les marchés américain et britannique s'isolent de plus en plus, les opportunités se multiplient. "