"J'ai endossé le rôle de CEO pendant 30 ans. Quand j'ai évoqué la question de ma succession avec un de mes fils, j'ai compris qu'il préférerait un siège au conseil d'administration parce qu'il s'intéresse davantage au sport et à l'économie." Philippe Huyzentruyt (57 ans) l'admet un peu à contrecoeur : si l'on n'est pas vraiment passionné par l'entreprise, mieux vaut ne pas en prendre la direction.

Il a donc transmis le flambeau à Thomas Vanpoucke en janvier 2020. Après quatre générations, l'entreprise de construction et d'immobilier est dirigée pour la première fois par un CEO non familial. Mais Philippe Huyzentruyt tient à nuancer. "Les deux premières générations se sont distinguées dans l'industrie du lin avant de se lancer dans la construction, dit-il. Mon père s'est consacré corps et âme à la construction de maisons et d'appartements. J'ai mis le pied à l'étrier il y a 35 ans. Mon père et moi avons travaillé coude à coude plusieurs années avant de nous rendre à l'évidence : il ne peut y avoir qu'un seul maître à bord. Quant à ma soeur, elle n'a jamais envisagé de rejoindre l'entreprise."

Du haut de ses 32 printemps, Thomas Vanpoucke peut paraître encore un peu jeune pour revêtir le costume de CEO mais son destin est intimement lié à celui de l'entreprise. Son père a fait carrière chez Huyzentruyt. Thomas, quant à lui, est entré dans la société en 2011. Economiste de formation, il a débuté comme consultant en construction. "J'ai développé une excellente relation avec Philippe ces dernières années. Il m'a pris sous son aile, ce qui m'a permis de progresser et de m'épanouir. Il m'a fait entière confiance. La confiance est primordiale pour la passation de pouvoir."

Les mêmes valeurs

Début 2018, le CEO lui propose de lui succéder. "Je savais ce que Thomas avait dans le ventre, explique Philippe Huyzentruyt. Notre collaboration ne datait pas d'hier. Il partage entièrement les valeurs que je prône pour l'entreprise. Il pourrait être mon fils d'une certaine façon. J'étais déjà convaincu de ses qualités. Deux autres facteurs ont également joué en sa faveur. Son âge pour commencer. Non pas que je me sente vieux ou dépassé, mais quel serait l'intérêt de désigner un CEO de mon âge ? Une nouvelle stratégie ambitieuse a été définie pour les cinq à dix prochaines années. Il me semblait donc logique de confier sa réalisation à un jeune. Il a en outre beaucoup plus d'affinités avec notre groupe-cible et avec la nouvelle génération de collaborateurs que nous sommes en train de recruter."

Ceci dit, Thomas Vanpoucke a dû se soumettre à la procédure de sélection d'un bureau externe. "Je voulais la confirmation de mon intuition, se justifie Philippe Huyzentruyt. Et Thomas le voulait aussi."

"Le meilleur choix"

Philippe a deux fils mais ils n'ont jamais été pressentis pour la succession. "Nous en avons parlé à coeur ouvert. L'aîné (25 ans) n'est pas du tout intéressé et n'a d'ailleurs pas la formation nécessaire. Mon cadet, âgé de 22 ans, pourrait travailler dans l'entreprise mais il m'a fait clairement comprendre qu'il ne briguait pas le poste de CEO. On m'a souvent demandé si je n'en étais pas contrarié. Je ne comprends pas cette question. Je suis très rationnel et le manque d'intérêt de mes fils pour cette fonction ne m'empêche pas de dormir. Pour moi, l'avenir de l'entreprise passe avant tout le reste. Je suis pertinemment convaincu que Thomas fera un bien meilleur CEO que mes fils."

Outre le changement de direction, le modèle de gouvernance a été entièrement revu.

"Pendant deux ans, nous avons discuté de mon futur rôle au sein de l'entreprise. J'ai dit ouvertement à Philippe, dès le début, que la succession pourrait m'intéresser, déclare Thomas Vanpoucke. La proposition d'accepter le poste de CEO est venue de Philippe. Nous en avons parlé en toute franchise. Des accords précis ont été conclus, en concertation avec le département HR, quant à la procédure à suivre, les responsabilités précises à assumer. Quelles tâches me seraient confiées ? De quoi s'occuperait Philippe en tant que membre du conseil d'administration ?"

"Pas une belle-mère"

Outre le changement de direction, le modèle de gouvernance a été entièrement revu. Le nouveau conseil d'administration compte quatre membres. La présidence n'a pas été confiée à Philippe Huyzentruyt, délibérément. "Je réfléchissais depuis longtemps à la meilleure façon de rationaliser le fonctionnement du conseil d'administration. Des entretiens avaient déjà eu lieu à ce sujet. J'étais déçu du premier tour de table, doutant de la capacité des administrateurs à apporter une plus-value notable. Après la sélection de Thomas par un bureau externe, il m'a paru évident qu'il fallait mettre en place un conseil d'administration qui avait plus de poigne, capable de nous mettre au défi. Et je me suis mis en quête des profils adéquats. La plus-value se vérifie déjà, au bout de trois mois à peine de la mise en place du nouveau conseil d'administration."

"Je ne voulais pas devenir une belle-mère pour Thomas. Je ne voulais pas non plus disparaître complètement de la circulation. Dans des situations difficiles, comme la crise actuelle du Covid-19, je représente pour beaucoup la continuité de l'entreprise, tant en interne qu'en externe. Que les choses soient claires : je suis présent le moins possible à l'entreprise. J'aide Thomas en coulisses, dans toute la mesure du possible."

Meilleurs résultats, meilleur salaire

Bref, en deux ans, Groep Huyzentruyt a subi un changement en profondeur. Philippe Huyzentruyt se dit très satisfait de la nouvelle structure. "Voilà trois mois que l'entreprise a fait peau neuve et tout va pour le mieux.

Si c'était à refaire, je ferais exactement pareil. Des accords clairs et précisés ont été conclus. Je suis comme une caisse de résonance pour Thomas. Il jouit d'une grande liberté d'action et partage avec moi des intérêts communs. C'est primordial à mes yeux : en concertation avec des spécialistes externes, nous avons mis au point un système en vertu duquel Thomas verra son salaire augmenter s'il obtient de meilleurs résultats. Il est gagnant, et moi aussi, en tant qu'actionnaire."

Filip Michiels

"Se préparer avant que ce soit nécessaire"

Au sein de l'entreprise également, il a fallu accorder les violons. Tous les collaborateurs ont rapidement été informés. Une fois la décision prise, début 2019, tout le monde a été convié à une réunion de deux jours. Les changements ont été présentés à la direction. Le personnel a été informé des nouvelles ambitions et de la nouvelle stratégie de l'entreprise.

"Mes fils étaient également présents, précise Philippe Huyzentruyt. L'idéal est de préparer la passation de pouvoir d'un CEO familial à un CEO externe quand ce n'est pas encore fondamentalement nécessaire. C'est la meilleure façon de tout bien préparer, d'éviter que les person­nes concernées et l'entreprise ne soient mises en situation de stress."

"J'ai endossé le rôle de CEO pendant 30 ans. Quand j'ai évoqué la question de ma succession avec un de mes fils, j'ai compris qu'il préférerait un siège au conseil d'administration parce qu'il s'intéresse davantage au sport et à l'économie." Philippe Huyzentruyt (57 ans) l'admet un peu à contrecoeur : si l'on n'est pas vraiment passionné par l'entreprise, mieux vaut ne pas en prendre la direction.Il a donc transmis le flambeau à Thomas Vanpoucke en janvier 2020. Après quatre générations, l'entreprise de construction et d'immobilier est dirigée pour la première fois par un CEO non familial. Mais Philippe Huyzentruyt tient à nuancer. "Les deux premières générations se sont distinguées dans l'industrie du lin avant de se lancer dans la construction, dit-il. Mon père s'est consacré corps et âme à la construction de maisons et d'appartements. J'ai mis le pied à l'étrier il y a 35 ans. Mon père et moi avons travaillé coude à coude plusieurs années avant de nous rendre à l'évidence : il ne peut y avoir qu'un seul maître à bord. Quant à ma soeur, elle n'a jamais envisagé de rejoindre l'entreprise."Du haut de ses 32 printemps, Thomas Vanpoucke peut paraître encore un peu jeune pour revêtir le costume de CEO mais son destin est intimement lié à celui de l'entreprise. Son père a fait carrière chez Huyzentruyt. Thomas, quant à lui, est entré dans la société en 2011. Economiste de formation, il a débuté comme consultant en construction. "J'ai développé une excellente relation avec Philippe ces dernières années. Il m'a pris sous son aile, ce qui m'a permis de progresser et de m'épanouir. Il m'a fait entière confiance. La confiance est primordiale pour la passation de pouvoir."Les mêmes valeursDébut 2018, le CEO lui propose de lui succéder. "Je savais ce que Thomas avait dans le ventre, explique Philippe Huyzentruyt. Notre collaboration ne datait pas d'hier. Il partage entièrement les valeurs que je prône pour l'entreprise. Il pourrait être mon fils d'une certaine façon. J'étais déjà convaincu de ses qualités. Deux autres facteurs ont également joué en sa faveur. Son âge pour commencer. Non pas que je me sente vieux ou dépassé, mais quel serait l'intérêt de désigner un CEO de mon âge ? Une nouvelle stratégie ambitieuse a été définie pour les cinq à dix prochaines années. Il me semblait donc logique de confier sa réalisation à un jeune. Il a en outre beaucoup plus d'affinités avec notre groupe-cible et avec la nouvelle génération de collaborateurs que nous sommes en train de recruter."Ceci dit, Thomas Vanpoucke a dû se soumettre à la procédure de sélection d'un bureau externe. "Je voulais la confirmation de mon intuition, se justifie Philippe Huyzentruyt. Et Thomas le voulait aussi.""Le meilleur choix"Philippe a deux fils mais ils n'ont jamais été pressentis pour la succession. "Nous en avons parlé à coeur ouvert. L'aîné (25 ans) n'est pas du tout intéressé et n'a d'ailleurs pas la formation nécessaire. Mon cadet, âgé de 22 ans, pourrait travailler dans l'entreprise mais il m'a fait clairement comprendre qu'il ne briguait pas le poste de CEO. On m'a souvent demandé si je n'en étais pas contrarié. Je ne comprends pas cette question. Je suis très rationnel et le manque d'intérêt de mes fils pour cette fonction ne m'empêche pas de dormir. Pour moi, l'avenir de l'entreprise passe avant tout le reste. Je suis pertinemment convaincu que Thomas fera un bien meilleur CEO que mes fils.""Pendant deux ans, nous avons discuté de mon futur rôle au sein de l'entreprise. J'ai dit ouvertement à Philippe, dès le début, que la succession pourrait m'intéresser, déclare Thomas Vanpoucke. La proposition d'accepter le poste de CEO est venue de Philippe. Nous en avons parlé en toute franchise. Des accords précis ont été conclus, en concertation avec le département HR, quant à la procédure à suivre, les responsabilités précises à assumer. Quelles tâches me seraient confiées ? De quoi s'occuperait Philippe en tant que membre du conseil d'administration ?""Pas une belle-mère"Outre le changement de direction, le modèle de gouvernance a été entièrement revu. Le nouveau conseil d'administration compte quatre membres. La présidence n'a pas été confiée à Philippe Huyzentruyt, délibérément. "Je réfléchissais depuis longtemps à la meilleure façon de rationaliser le fonctionnement du conseil d'administration. Des entretiens avaient déjà eu lieu à ce sujet. J'étais déçu du premier tour de table, doutant de la capacité des administrateurs à apporter une plus-value notable. Après la sélection de Thomas par un bureau externe, il m'a paru évident qu'il fallait mettre en place un conseil d'administration qui avait plus de poigne, capable de nous mettre au défi. Et je me suis mis en quête des profils adéquats. La plus-value se vérifie déjà, au bout de trois mois à peine de la mise en place du nouveau conseil d'administration.""Je ne voulais pas devenir une belle-mère pour Thomas. Je ne voulais pas non plus disparaître complètement de la circulation. Dans des situations difficiles, comme la crise actuelle du Covid-19, je représente pour beaucoup la continuité de l'entreprise, tant en interne qu'en externe. Que les choses soient claires : je suis présent le moins possible à l'entreprise. J'aide Thomas en coulisses, dans toute la mesure du possible." Meilleurs résultats, meilleur salaireBref, en deux ans, Groep Huyzentruyt a subi un changement en profondeur. Philippe Huyzentruyt se dit très satisfait de la nouvelle structure. "Voilà trois mois que l'entreprise a fait peau neuve et tout va pour le mieux. Si c'était à refaire, je ferais exactement pareil. Des accords clairs et précisés ont été conclus. Je suis comme une caisse de résonance pour Thomas. Il jouit d'une grande liberté d'action et partage avec moi des intérêts communs. C'est primordial à mes yeux : en concertation avec des spécialistes externes, nous avons mis au point un système en vertu duquel Thomas verra son salaire augmenter s'il obtient de meilleurs résultats. Il est gagnant, et moi aussi, en tant qu'actionnaire." Filip Michiels