La mer redevient calme dans le sillage du paquebot Flagey. Siège de l'ancien Institut National de Radiodiffusion (l'INR devenu la RTB en 1960), ce temple culturel amarré aux étangs d'Ixelles a vécu des moments particulièrement agités ces dernières semaines. En cause : un bouleversement de l'actionnariat de la Maison de la Radio Flagey SA - la société propriétaire de ce bâtiment mythique - qui a secoué tant les décideurs en place que les responsables de l'ASBL Flagey, gestionnaire de l'offre culturelle des lieux qui inclut des événements aussi respectés que le Concours Reine Elisabeth et le Brussels Short Film Festival.
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La mer redevient calme dans le sillage du paquebot Flagey. Siège de l'ancien Institut National de Radiodiffusion (l'INR devenu la RTB en 1960), ce temple culturel amarré aux étangs d'Ixelles a vécu des moments particulièrement agités ces dernières semaines. En cause : un bouleversement de l'actionnariat de la Maison de la Radio Flagey SA - la société propriétaire de ce bâtiment mythique - qui a secoué tant les décideurs en place que les responsables de l'ASBL Flagey, gestionnaire de l'offre culturelle des lieux qui inclut des événements aussi respectés que le Concours Reine Elisabeth et le Brussels Short Film Festival. Sans entrer dans des considérations " titanesques ", certains ont en effet vu se profiler, à un moment donné, un véritable iceberg dans les manoeuvres des autres, craignant ainsi le pire pour ce joyau de l'art déco. L'improbable catastrophe, toutefois, a été évitée et le paquebot de la place Flagey peut donc poursuivre aujourd'hui son périple culturel, a priori en toute sérénité.Pour comprendre le psychodrame qui se termine doucement, il faut remonter quelques années en arrière, à une époque où l'imposant édifice était en plein naufrage identitaire. Abandonnée en 1974 par la RTB partie rejoindre des infrastructures plus vastes au boulevard Reyers, la maison Flagey est occupée par différentes institutions au fil des ans, avant d'être classée en 1994 et tout simplement fermée un an plus tard. Pour éviter que le paquebot ne sombre définitivement dans l'oubli et le délabrement, plusieurs acteurs privés lancent alors une " opération de sauvetage " en 1997. Ils rachètent le bâtiment et fondent, un an plus tard, la société anonyme Maison de la Radio Flagey. " On y trouvait une kyrielle d'actionnaires qui étaient très importants sur le marché économique belge, raconte ce témoin. Le deal convenu était le suivant : si l'un d'entre eux souhaitait se retirer de l'affaire, il devait revendre en priorité ses parts aux autres actionnaires. " C'est exactement ce qui s'est passé en ce début de printemps 2017. Présents au conseil d'administration de Flagey SA depuis quelques années déjà, le brasseur Michel Moortgat (qui possède les bières Duvel, Chouffe, Maredsous, Vedett, etc.) et l'amateur d'art Hubert Bonnet avaient remis une offre aux actionnaires vieillissants du paquebot bruxellois pour reprendre la majorité des parts existantes. Surpris par la manoeuvre et surtout inquiets pour leur avenir, les dirigeants de l'ASBL Flagey avaient alors tiré la sonnette d'alarme et incité trois sociétés publiques, également présentes dans l'actionnariat de Flagey SA avec 17 % des parts, à lancer une contre-offre pour que celles-ci disposent d'une minorité de blocage au sein de l'institution. Au début de ce mois, la Société fédérale de participations et d'investissement (SFPI), la Société régionale d'investissement de Bruxelles (SRIB) et la Participatiemaatschappij Vlaanderen (PMV) sont alors entrées dans la danse avec une contre-offre surprise à 225 euros l'action contre 220 euros pour le duo Michel Moortgat-Hubert Bonnet. Comme un parfum de mutinerie à bord du paquebot... Si la tension était encore palpable il y a quelques jours à peine, les choses se sont depuis calmées du côté de la place Flagey. Aux dernières nouvelles, les familles Moortgat-Bonnet disposent aujourd'hui de plus de 70 % des parts - une majorité d'actionnaires historiques ont préféré leur faire confiance - tandis que les trois sociétés publiques semblent avoir atteint cette fameuse minorité de blocage avec quasi 25 % des parts (les quelques pour cent restants sont toujours au stade des tractations). Mais quel que soit le résultat définitif, la hache de guerre est visiblement enterrée. " Michel Moortgat et moi-même, nous sommes tous deux des collectionneurs d'art, des mécènes et des passionnés d'architecture, confie Hubert Bonnet. L'histoire de Flagey est mythique et il s'agit là d'un patrimoine incroyable. Nous voulons simplement participer davantage à cette magnifique aventure et assurer la pérennité de son offre culturelle. Nous tenons d'ailleurs à rassurer aussi bien l'ASBL Flagey que les trois sociétés d'investissement publiques et les citoyens amateurs d'art et de musique : rien ne va changer à Flagey dans les 20 prochaines années ! " Descendant d'une illustre famille jadis active dans l'acier wallon, Hubert Bonnet est un homme d'affaires qui a réussi dans l'immobilier - il a notamment fondé les sociétés H Group et Bibi Home - et un des administrateurs du groupe Josi. Mais ce quadragénaire qui passe sa vie à voyager est surtout un passionné d'art conceptuel et minimal auquel il a décidé de rendre hommage en inaugurant, en 2012, le Contemporary Art Brussels (CAB), un centre d'art contemporain installé dans un ancien entrepôt de charbon à Ixelles. " Mon souhait est de participer davantage à la vie artistique de Bruxelles, reconnaît Hubert Bonnet. Avec Flagey, Michel Moortgat et moi ne réalisons pas une 'affaire' au sens spéculatif du terme, mais bien un investissement immobilier et culturel pour pérenniser une activité déjà existante. Encore une fois, nous tenons vraiment à calmer le jeu. "Du côté de l'ASBL Flagey qui gère l'offre culturelle du paquebot, le message semble entendu et l'on se réjouit de l'apaisement des tensions entre actionnaires, même si une légère méfiance se fait toujours ressentir. " Je suis dans un état d'esprit serein puisque je constate qu'il y a aujourd'hui une volonté de se parler, assure Jean-François Cats, président du conseil d'administration de l'ASBL Flagey. Mais je suis aussi un réviseur d'entreprises et je préfère voir écrites sur papier les déclarations faites par voie de presse avant de me réjouir. Il est donc urgent que nous arrêtions de discuter par avocats interposés et que nous nous mettions tous autour de la table pour renégocier le contrat de co-exploitation et de mise à disposition. " Même son de cloche chez les " mutins " de la contre-offre qui déplorent aussi le côté surréaliste de ce manque de communication entre les parties concernées : " Nous voulons avant tout défendre l'outil et pérenniser son offre culturelle, confirme Jean-Luc Van Raes, vice-président de la SRIB. Mon attitude est celle de l'apaisement et j'espère que tout cela n'est finalement qu'une tempête dans un verre d'eau. Voilà pourquoi je préconise une réunion au plus tôt, bien avant l'assemblée générale des actionnaires, pour finaliser un nouveau contrat entre l'ASBL et la SA car le contrat existant est beaucoup trop vague dans sa forme actuelle. " Avec un budget de fonctionnement de 5,5 millions d'euros qui est tout juste à l'équilibre et une trentaine de collaborateurs dans ses bureaux, l'ASBL Flagey veut légitimement assurer ses arrières et se mettre à l'abri d'une éventuelle hausse de loyer. Certains craignent en effet que le nouveau duo d'actionnaires majoritaires ne soit tenté de revoir ses prétentions à la hausse, ainsi que les modalités de fonctionnement. " Rien ne va fondamentalement changer, répète Hubert Bonnet, mais il faut que nous nous accordions pour trouver le bon modus operandi et voir quels travaux sont prioritaires dans les prochaines années ." Car s'il ne prend pas l'eau, le paquebot a besoin malgré tout d'un plan de rénovation et de quelques ajustements technologiques dont la facture totale est évaluée à près de 4 millions d'euros. Mais avant de franchir ce cap, les familles Moortgat-Bonnet se concentreront d'abord sur une certaine rentabilisation de l'espace disponible. A l'heure actuelle, 10 % de la surface totale de Flagey ne sont en effet pas encore occupés et les actionnaires majoritaires comptent bien les consacrer à la location de bureaux. Il est vrai que les deux hommes ont investi ensemble une quinzaine de millions d'euros dans l'aventure immobilière et que, même s'ils se présentent comme des mécènes soucieux de porter un projet culturel, l'idée reste malgré tout de ne pas perdre trop d'argent en voguant sur les flots artistiques...