His-to-ri-que ! Pour la première fois, une femme est, cette année, en tête du classement des patrons les mieux payés du S&P 500 réalisé par la société d'analyse financière californienne Equilar. Lisa Su, PDG du fabricant de semi-conducteurs Advanced Micro Devices (AMD), basé à Santa Clara en Californie, a gagné, en 2019, 58,5 millions de dollars, soit quatre fois plus que l'année précédente. Bien que l'essentiel de ce montant (53 millions) soit exceptionnel et lié à une attribution unique d'actions assujetties à la performance de la société, elle coiffe sur le poteau ses homologues masculins les mieux lotis des dernières années.
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His-to-ri-que ! Pour la première fois, une femme est, cette année, en tête du classement des patrons les mieux payés du S&P 500 réalisé par la société d'analyse financière californienne Equilar. Lisa Su, PDG du fabricant de semi-conducteurs Advanced Micro Devices (AMD), basé à Santa Clara en Californie, a gagné, en 2019, 58,5 millions de dollars, soit quatre fois plus que l'année précédente. Bien que l'essentiel de ce montant (53 millions) soit exceptionnel et lié à une attribution unique d'actions assujetties à la performance de la société, elle coiffe sur le poteau ses homologues masculins les mieux lotis des dernières années. Le grand gagnant de l'édition précédente, David Zaslav, le PDG du puissant groupe de médias Discovery a perçu 45,8 millions de dollars, et Robert Iger, le patron légendaire de Disney, 45,5 millions - une somme rondelette avant son départ en retraite à la fin de 2021. Les autres patronnes les mieux rémunérées des 500 plus grandes sociétés américaines -Marillyn Hewson de Lockheed Martin, leader mondial de la défense et la sécurité, et Mary Barra, de General Motors- ont touché deux fois moins. Avant que sa rémunération ne fasse les gros titres de la presse internationale, Lisa Tzwu-Fang Su était nettement moins connue du grand public que les dirigeantes plus flamboyantes régulièrement citées dans les médias pour leur influence -Sheryl Sandberg chez Facebook ou Susan Wojcicki chez YouTube. Cette ingénieure dans l'âme fait plutôt dans la discrétion dans ses interventions comme dans son allure : tailleur-pantalon sombre, cheveux courts et lunettes sages. Ses propos sont toujours policés et elle évite soigneusement les sujets polémiques, comme lorsqu'elle est interrogée sur les relations des Etats-Unis avec la Chine. Tout au plus a-t-elle concédé récemment dans un entretien croisé avec Gary Shapiro, le grand manitou du Consumer Electronics Show (CES), qu'elle souhaitait voir l'administration " répondre à la question raciale et au problème des inégalités sociales ". AMD a d'ailleurs annoncé des donations à l'Organisation de défense des droits civiques, la NAACP, et à des établissements universitaires pour étudiants noirs. La prudence de la patronne d'AMD ne l'empêche pas d'être reconnue à sa juste valeur par les institutions qui comptent. Elle fait partie des associations professionnelles influentes dans le secteur et de conseils d'administration prestigieux (d'Analog Devices à Cisco Systems depuis janvier dernier). Son nom revient régulièrement, depuis trois ans, dans les classements de référence : liste Fortune des 50 chefs d'entreprise les plus performants de la planète, panel des 100 meilleurs CEO de la Harvard Business Review. Les médias se plaisent à souligner l'exemplarité de cette " réussite à l'américaine ". Née en novembre 1969 à Taïwan, dans la ville côtière de Tainan, Lisa émigre aux Etats-Unis avec sa famille alors qu'elle n'a que deux ans. Son père Tom, statisticien, et sa mère Sandy, une comptable qui a lancé sa société d'import-export sur le tard, la poussent en maths et en sciences au même titre que son frère. " Comme de nombreux parents asiatiques, ils se sont beaucoup investis dans l'éducation de leurs enfants ", a-t-elle reconnu dans une interview-confidence plutôt rare chez elle. Avec une fille aussi sérieuse que la leur, ils n'ont pas eu de souci à se faire. " Je n'étais pas du genre rebelle ", reconnaît-elle volontiers. Dès ses cinq ans, elle joue avec son père à des quiz sur les tables de multiplication. A 10 ans, elle passe son temps libre à démonter et réparer les voitures télécommandées de son frère. Elle sort diplômée de la Bronx High School of Science en 1986. Refusée à Juilliard, la prestigieuse école privée de spectacle new-yorkaise, elle poursuit un cursus qui colle mieux avec sa vocation précoce d'ingénieure. Toujours sur la pression familiale, ce sera le MIT où elle décroche son PhD en 1994. Elle y suit des cours à la fois techniques - notamment sur les semi-conducteurs, la passion de sa vie - et de management. " Cette formation m'a façonnée personnellement et professionnellement ", explique cette personnalité " plus pratique que théorique " qui avoue préférer la résolution de problèmes concrets à la gestion des équipes. Elle semble d'ailleurs plus douée pour échanger avec les ingénieurs dans un laboratoire que pour encourager ses troupes à la machine à café. " Généralement, vos équipes sont capables de faire 20 % de plus que ce qu'elles vous disent ", estimait-elle assez brutalement dans une interview récente sur ses méthodes de leadership... Dans ses recrutements, elle se méfie des cadres " trop politiques " et fait plutôt confiance aux techniciens. " Dans notre environnement actuel, c'est la maîtrise de la technique qui fait la différence ", estime-t-elle. A l'issue de son doctorat, cette bûcheuse choisit l'industrie plutôt que la recherche universitaire. " J'ai toujours voulu fabriquer des produits. " Elle démarre sa carrière chez Texas Instrument, puis est recrutée chez IBM où elle passera 13 ans, gravissant les échelons jusqu'à diriger le centre de recherches. Elle s'y implique dans le lancement de produits innovants, y développe des semi-conducteurs en silicium et participe à la mise au point de puces plus efficaces. Un rapide crochet par Freescale Semiconductors, puis AMD la débauche en 2012. Deux ans plus tard, elle prend la direction de cette entreprise de 10.000 salariés basée à Austin. " Le job dont je rêvais depuis que j'étais petite fille ", avoue-t-elle dans une interview vidéo au magazine Fortune. La mission n'a pourtant rien d'une sinécure, tant le fabricant texan est dans la tourmente. Le public s'en est détourné en raison de trop nombreux problèmes d'exécution. Ses processeurs graphiques sont largement distancés par ceux de Nvidia. Intel, l'éternel leader - neuf fois plus gros encore aujourd'hui - a, depuis 2006, accentué son avance dans tous les segments, les PC fixes, portables comme les serveurs. A l'époque, les rumeurs de faillite d'AMD se multiplient : la société est très endettée, sa stratégie semble confuse et les marchés ne donnent pas cher de son avenir. Lorsque Lisa Su en prend les rênes, l'action vaut moins de 3 dollars. Aujourd'hui, elle dépasse les 50 dollars. Les investisseurs saluent unanimement la " renaissance " d'AMD, dont l'action a réalisé la meilleure performance boursière du S&P 500 en 2018 et 2019. Le chiffre d'affaires de la société a progressé de 40% sur les 12 derniers mois et les prévisions de croissance pour le second semestre (+ 25%) n'ont pas été entamées par la pandémie. Le grand ménage entrepris ces cinq dernières années par Lisa Su a payé. AMD, qui fournit les puces pour les Xbox de Microsoft et les PlayStations de Sony, s'est recentrée sur quelques créneaux dopés par le Covid - des consoles de jeux aux data centers. Ses produits aux doux noms de Ryzen ou EPYC sont à nouveau techniquement performants et souvent plus abordables que ceux d'Intel. Celui-ci s'est d'ailleurs résolu, pour la première fois, à brader certains processeurs pour répondre au succès insolent du numéro 2 qui grignote ses positions. L'an dernier, Microsoft a ainsi lancé son premier appareil Surface alimenté par un processeur AMD. Signe incontestable que la société dirigée par Lisa Su est de nouveau dans la course : elle a été choisie pour équiper El Capitan, le plus puissant des supercalculateurs de la planète qui doit entrer en service en 2023. Par Isabelle Lesniak.