Roman Jakobson a donc identifié six fonctions du langage: la fonction émotive, mettant l'accent sur les sentiments ou les émotions de l'émetteur (J'adore ) ; la fonction impressive qui implique le destinataire (Dépêche toi ! ) ; la fonction référentielle qui met au coeur du message une information (Trends Tendances paraît le jeudi ) ; la fonction phatique qui consiste à vérifier que le contact a bien lieu ou que la communication n'a pas été interrompue (Allô) ; la fonction métalinguistique qui questionne le langage lui-même (Quel est le synonyme de... ?) ; et enfin la fonction poétique où la valeur rythmique, sonore ou visuelle du message devient aussi importante que son contenu (pêle-mêle, la poésie, les onomatopées, les slogans publicitaires ou les jeux de mots).
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Roman Jakobson a donc identifié six fonctions du langage: la fonction émotive, mettant l'accent sur les sentiments ou les émotions de l'émetteur (J'adore ) ; la fonction impressive qui implique le destinataire (Dépêche toi ! ) ; la fonction référentielle qui met au coeur du message une information (Trends Tendances paraît le jeudi ) ; la fonction phatique qui consiste à vérifier que le contact a bien lieu ou que la communication n'a pas été interrompue (Allô) ; la fonction métalinguistique qui questionne le langage lui-même (Quel est le synonyme de... ?) ; et enfin la fonction poétique où la valeur rythmique, sonore ou visuelle du message devient aussi importante que son contenu (pêle-mêle, la poésie, les onomatopées, les slogans publicitaires ou les jeux de mots). Puis, Laurent Binet pour son roman La 7e fonction du langage sorti en 2015 chez Grasset, une uchronie jubilatoire autour de la mort de Roland Barthes, en invente - ou en découvre - une septième, dont nous laissons à ceux qui ne l'auraient pas lu le soin d'en découvrir la nature. Aujourd'hui, nous pourrions en ajouter une huitième que Roman Jakobson aurait été bien en mal d'identifier puisqu'elle émerge de nos pratiques numériques : celle portée par le like de Facebook. Oui ce petit bouton au pouce levé, inventé par Justin Rosenstein alors ingénieur chez Facebook, en 2009, devenu un idiome en soi. En toute logique, on devrait le ranger dans la fonction émotive puisqu'il a été pensé pour signifier " j'aime ". Or pour qui a pratiqué le réseau social - et c'est la même chose pour les coeurs de Twitter ou d'Instagram, des répliques du like " facebookien " - c'est une évidence : le like dit souvent autre chose. Il est constamment détourné de sa fonction première comme en son temps le téléphone qui, rappelons-le, était censé servir à écouter l'opéra de chez soi. Il peut n'être qu'une simple reconnaissance, un " j'ai vu ", d'un usage phatique donc ; n'être utilisé que par pure politesse ou flagornerie à l'égard de l'émetteur du statut ; être une mise en avant de soi pour donner à voir sa générosité, son humour (n'oublions pas que dans " réseau social ", il y a " social " avec tout le jeu que cela implique)... Nicolas Delesalle s'est même amusé dans Télérama à recenser 16 significations différentes. Liste non exhaustive, précise-t-il. A cette polysémie, s'ajoute une ambiguïté contextuelle qui rend parfois le like indéchiffrable. Porte-t-il sur le contenu du statut (un article ou une photo) ? Sur le commentaire qui en est fait ? Sur le titre seul de l'article (que l'on a pris le temps de lire) ? Sur la forme du statut lui-même ? Ou est-il simplement destiné à l'émetteur du message ? Pour ne rien arranger, le like, en tant que monnaie d'échange sur les réseaux, n'a absolument pas la même valeur suivant les personnes. Certains distribuant généreusement à tout va (les serial likers) alors que d'autres, adeptes de l'épargne, en sont avares comme s'ils livraient une partie d'eux-mêmes. Bref, le like n'est un like que par accident. En cumulant l'univocité d'une signalétique avec son pouce (comme le signal stop ou le sens interdit ) et l'indéterminabilité propre au langage, il porte en lui, l'essence même du quiproquo. La huitième fonction qu'il incarne, c'est donc une fonction régressive. Celle d'être un infra-langage. Un simple stimulus déguisé en signe. D'ailleurs, du like c'est presque toujours sa valeur numérique qui importe. Pour chaque membre qui comptabilise le nombre de stimuli obtenus qui génère sa dose de dopamine. Mais surtout comme " donnée " pour nourrir le fameux algorithme de Facebook qui sélectionnera ce que l'on aime sur la foi - aveugle - de nos likes. Le like, c'est un peu les "fake news"au coeur de l'algorithme : une donnée truquée ou floue à qui l'on donne du crédit. De quoi éveiller des doutes sur la prétendue puissance prédictive que l'on prête à cet algorithme qui s'en nourrit. Qui sonderait, nous dit-on, précisément ce que l'on aime sur l'analyse ultrapointue de nos interactions. En prenant un like pour un like. Reste que Facebook a réussi à créer ce que d'autres n'ont fait que rêver durant des siècles : une langue universelle. Partagée par plus de 3 milliards d'utilisateurs et au-delà. Une forme de quiproquo universel : le like est un espéranto déceptif.