Ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour le PS, engagé dans une course " à gauche toutes " avec le PTB. Mais ce n'en est pas une non plus pour le MR, impatient de montrer sa différence en cas de retour au pouvoir régional après 14 ans d'absence. Le message des patrons wallons est limpide : s'il vous plaît, ne touchez pas à la politique économique en place. Ils applaudissent sans retenue le plan Marshall, les pôles de compétitivité ou le travail des outils économiques comme les invests ou la SRIW. Une plume au chapeau des gouvernements régionaux successifs, tous dirigés par le parti socialiste, et en particulier à Jean-Claude Marcourt, le pilote de l'économie wallonne depuis 2004. Une continuité rare en politique. " Si demain un ministre libéral lui succède, je ne vois pas très bien ce qu'il pourrait infléchir ", affirme Pierre Rion, entrepreneur, business angel et récemment promu Wallon de l'année. " En termes de mesures à prendre au plan régional pour stimuler l'économie, il n'y a plus beaucoup de leviers à actionner ", renchérit Vincent Reuter, l'administrateur-délégué de l'Union wallonne des entreprises. Les patrons wallons seraient-ils donc les derniers partisans du PS ?
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Ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour le PS, engagé dans une course " à gauche toutes " avec le PTB. Mais ce n'en est pas une non plus pour le MR, impatient de montrer sa différence en cas de retour au pouvoir régional après 14 ans d'absence. Le message des patrons wallons est limpide : s'il vous plaît, ne touchez pas à la politique économique en place. Ils applaudissent sans retenue le plan Marshall, les pôles de compétitivité ou le travail des outils économiques comme les invests ou la SRIW. Une plume au chapeau des gouvernements régionaux successifs, tous dirigés par le parti socialiste, et en particulier à Jean-Claude Marcourt, le pilote de l'économie wallonne depuis 2004. Une continuité rare en politique. " Si demain un ministre libéral lui succède, je ne vois pas très bien ce qu'il pourrait infléchir ", affirme Pierre Rion, entrepreneur, business angel et récemment promu Wallon de l'année. " En termes de mesures à prendre au plan régional pour stimuler l'économie, il n'y a plus beaucoup de leviers à actionner ", renchérit Vincent Reuter, l'administrateur-délégué de l'Union wallonne des entreprises. Les patrons wallons seraient-ils donc les derniers partisans du PS ? La politique qu'ils analysent si positivement a contribué à consolider un tissu économique semi-public où les entreprises se créent et se développent à coups de subsides et de prises de participation de la part d'organismes publics. Vous voulez quelques chiffres ? L'an dernier, la SRIW a injecté 166 millions dans 122 entreprises, tandis que les invests apportaient 160 millions à 380 entreprises. En 10 ans, les pôles de compétitivité du plan Marshall - " une idée géniale, à pérenniser absolument ", pour Philippe Foucart, le patron de Technord, une entreprise de génie électrique basée à Tournai et qui emploie près de 500 personnes - ont financé plus de 320 projets de recherche. Un tel modèle ne doit pas spécialement enchanter les partisans inconditionnels de l'économie de marché. Des ministres libéraux pourraient songer à bousculer les modes de fonctionnement, dans l'objectif de " libérer " l'économie wallonne de l'emprise publique. " Si le MR revient au pouvoir en Wallonie, il devra respecter cet écosystème d'économie mixte, analyse Bruno Colmant, professeur à l'ULB et responsable de la recherche macroéconomique chez Degroof-Petercam. Il a permis à la Région de créer de l'emploi et de prendre certains risques. " Thierry Bodson, secrétaire général de la FGTB wallonne, revient à cet égard sur l'histoire, peu connue, des 800 emplois créés en quelques années en Wallonie picarde (Lutosa, Mylibel), grâce à la transformation de la pomme de terre. " Si cette région est devenue le centre européen de la pomme de terre surgelée, c'est grâce aux aides régionales, dit-il. Si on a pu sauver une partie de Durobor, avec un investisseur néerlandais qui ne vient pas dépecer l'outil mais construire une nouvelle usine, c'est grâce à la Sogepa (la Société wallonne de gestion et de participations, Ndlr). " Il suggère d'intensifier cette voie en intégrant la Spaque, entreprise spécialisée dans la réhabilitation de friches industrielles et de décharges, " un levier économique sous-estimé ", selon lui. " Pour le dragage des canaux, elle dépensera 600 millions en quelques années, explique Thierry Bodson. Pourquoi ne pas rassembler les entreprises wallonnes du secteur pour prendre le marché ? Il y a là un enjeu très intéressant. Il faut renforcer les liens entre la Spaque et les autres outils économiques régionaux. " Cet écosystème s'est construit en réponse à la fermeture des charbonnages et à la lourde restructuration de l'industrie sidérurgique. Il y avait alors peu de banques et autres privés prêts à investir en Wallonie. L'autorité a pris le relais, permettant à des entreprises de repartir avec un actionnariat mixte ou parfois entièrement public (Sonaca, FN, etc.). " La présence publique peut poser problème si elle empêche l'entreprise de se développer, précise Bernard Delvaux, CEO de la Sonaca. Je crois que la Sonaca est un magnifique contre-exemple : l'actionnaire public ne nous a pas empêché de développer des filières à l'étranger, filiales indispensables pour que le groupe reste concurrentiel. Et il vient de soutenir une importante acquisition aux Etats-Unis. " Il s'agit du rachat pour 400 millions d'euros de LMI Aerospace, un fabricant américain de structures d'avion. Pierre Rion nuance par ailleurs la relation entre les entrepreneurs et les pouvoirs publics. " Ce n'est pas de l'assistanat mais de véritables partenariats, dit-il. Je peux vous assurer que ces mécanismes d'aide, ces partenariats public-privé font l'admiration de nos voisins flamands. " Et de citer l'exemple du plan wallon pour le numérique, rédigé pour l'essentiel par des personnes de la société civile réunies au sein du conseil du numérique (qu'il préside) ; ou du conseil de l'industrie, à travers lequel des grands patrons wallons formulent des recommandations au ministre de l'Economie. " Si demain un ministre libéral vient, il devra s'inspirer de cela, résume Pierre Rion. Il ne faut rien révolutionner, il faut travailler dans la continuité. " Les outils financiers de la Région wallonne constituent la face la plus visible de cette économie mixte. La SRIW, la Sogepa, la Sowalfin et les invests sont régulièrement pointés comme autant d'indices de la pléthore de structures publiques régionales. Ces outils ont pourtant bien évolué ces dernières années. Ainsi, la SRIW a réduit drastiquement le nombre de ses filiales et, surtout, elle investit désormais dans des fonds internationaux, ce qui apporte de précieux relais aux sociétés participées. " Les outils fonctionnent très bien, la SRIW vient de publier ses résultats annuels, ils sont au niveau du privé (boni en hausse de 40 % à 24 millions, Ndlr), estime Philippe Foucart. Quand vous avez un projet industriel, que vous voulez exporter ou que votre activité traverse des difficultés, le public met toute une série d'outils à votre disposition, à côté du système bancaire classique. Ces services sont vraiment très professionnels. " Mais il convient que si on y ajoute encore les intercommunales de développement économique, cela fait beaucoup d'outils publics " pour un confetti comme la Belgique ou un demi-confetti comme la Wallonie ". D'où une suggestion récurrente de rationalisation, prônée depuis des années par le MR et largement défendue par le monde patronal. Quand on les observe de près, on voit très vite que ces organismes recouvrent des métiers différents : grandes entreprises pour la SRIW ; PME pour la Sowalfin et les invest (ces derniers affichent, en outre, un actionnariat partiellement privé et sont souvent présidés par un chef d'entreprise) ; les entreprises en " redéploiement " pour la Sogepa. Leur juxtaposition génère toutefois une certaine confusion. D'où l'appel à la rationalisation. Le modèle préconisé par le MR prévoit un organe central chapeautant des départements " PME ", " Grandes entreprises ", etc. Avantages : meilleure lisibilité, moins d'administrateurs (un seul CA au lieu des trois actuels), mise en commun des ressources pour l'engagement de spécialistes de l'e-commerce, de la digitalisation ou des biotechnologies. Le revers de la médaille serait la perte de la souplesse et de la réactivité propre aux petites structures. Actuellement, les comités de direction sont composés de trois ou quatre membres, une décision collégiale peut donc se prendre très rapidement. Sera-ce encore le cas demain avec un comité de direction d'une dizaine de personnes, secondé par des chefs de département ? Le sort des directeurs actuels se greffe sur cette question : la moitié d'entre eux viennent de cabinets ministériels socialistes (voir infographie), seront-ils licenciés, avec les coûts de préavis que cela implique et alors que leur travail est salué par les entreprises, pour faire de la place à des directeurs MR et cdH ? La complexité des outils n'est pas la seule critique émise par le monde patronal. Une autre, qui vise spécialement les socialistes, relève du domaine fiscal. La valse-hésitation sur le précompte immobilier matériel et outillage (supprimé avec le plan Marshall, réintroduit et puis immédiatement mis au placard) n'est pas du meilleur effet pour attirer l'investissement. Les propositions du ministre PS du Budget Christophe Lacroix visant à taxer les fortunes wallonnes ou les robots non plus. " Ce n'est pas très adroit : au début de la mise en oeuvre d'un plan numérique, de dire qu'on va taxer les entreprises ", note Vincent Reuter qui souligne cependant que " c'est moins au niveau de la région que nous avons des craintes que pour les communes. " L'exemple du bourgmestre de Brugelette refusant diverses extensions à Pairi Daiza est emblématique. " Certaines estiment que les entreprises sont synonyme de beaucoup de nuisance ", ajoute Vincent Reuter. Cette méfiance à l'égard de l'entreprise interpelle d'autant plus que les performances économiques wallonnes ne sont pas exceptionnelles. Alors qu'en Flandre, le PIB par habitant avoisine les 35.000 euros, il est de 25.000 euros seulement en Wallonie. Ce manque de tonicité se reflète dans l'emploi : la Flandre, avec 4,8 % seulement de taux de chômage l'an dernier, affiche un quasi plein emploi. Avec 10,5 %, la Wallonie ne peut pas en dire autant. Comme le ministre-président wallon Paul Magnette le disait déjà voici un an dans son discours sur l'état de la Wallonie, " notre croissance ne suffit pas pour résorber un retard historique "." Le véritable enjeu wallon est un enjeu de rattrapage, abonde Olivier Lefebvre, l'ancien directeur de la Bourse de Bruxelles, aujourd'hui administrateur au sein de la SRIW et de plusieurs sociétés privées et qui souligne parler ici en son nom personnel. Nous n'avons pas retrouvé un dynamisme qui nous permette de relever les défis qui nous attendent suite au tarissement progressif des transferts entre régions. Pour y arriver, nous devons accélérer le développement économique. " Il n'y a pas de recette magique, ajoute l'ancien patron de la Bourse de Bruxelles. " Mais, ajoute-t-il, nous devrions enrichir l'écosystème capital à risque. Lorsque des pans entiers de l'économie wallonne tombaient, il fallait une médecine d'urgence. " Les pouvoirs publics ont pu sauver des entreprises en mauvaise posture. " Mais cela ne fait pas tourner l'économie plus vite. Il faut adapter le traitement. " Et là, la Flandre avec le fonds d'investissement Gimv, entré en Bourse, et un réseau d'investisseurs prêts à prendre des risques, apparaît comme un modèle. Dans une carte blanche publiée voici quelques semaines, un autre ancien patron de la Bourse de Bruxelles, Bruno Colmant, se demande pourquoi la Wallonie n'a pas suivi la voie de ses voisins immédiats (Luxembourg, Allemagne) et il voit dans une explication dans le manque de " spontanéité ". " Une économie ne prend son destin en mains que dans le cadre d'une logique de marché, certes régulée et tempérée, mais qui promeut la prospérité individuelle et donc collective. Une économie doit, pour partie, être spontanée ". A cet égard, la montée du PTB dans les sondages et la " gauchisation " d'une aile du PS, n'est pas une bonne nouvelle : " on risquerait de passer l'économie wallonne d'une économie mixte à une économie soviétique. L'idéologie est importante lorsqu'il s'agit de créer des entreprises et des PME et de donner un horizon fiscal qui ne soit pas contre le capital ", souligne Bruno Colmant. Mais ce problème dépasse sans doute le seul domaine politique : " 88 % des entreprises wallonnes comptent moins de 10 personnes, souligne Vincent Reuter. Ce n'est pas un problème si elles grandissent, mais elles restent calées. Pourquoi ? Les explications ne sont pas claires. Le contexte légal est semblable à celui que l'on trouve en Flandre. Les divergences régionales ne sont pas telles que cela puisse constituer une explication. Je pense que nous sommes face à un trait culturel : contrairement à ce qu'on pense, la Wallonie n'est pas une région ouverte. Beaucoup d'entrepreneurs wallons choisissent de ne pas grandir ou de se vendre plus vite ". Autre, le gros point noir : la formation. " Il a toujours manqué deux grands volets au plan Marshall, observe Vincent Reuter : la rationalisation du secteur public (car les moyens de la région ne sont pas illimités) et l'enseignement. Je sais, ce n'est pas de la compétence de la Région. Mais un plan économique qui laisse tomber l'enseignement est incomplet. " " Un chômeur sur deux en Communauté française n'a pas son diplôme de l'enseignement secondaire. Dans un monde digitalisé, ce n'est pas acceptable ", regrette Philippe Foucart. La critique est double : l'enseignement est peu adapté et lent à se réformer. " On le voit aujourd'hui avec le développement des secteurs liés à la numérisation, poursuit Vincent Reuter. Où allons-nous chercher la main-d'oeuvre ? Le manque d'attractivité de l'enseignement qualifiant (l'enseignement technique et professionnel, Ndlr) est le problème majeur ", dit-il. Il n'est pas assez en lien avec l'entreprise : " Dans ce qui correspond à l'enseignement qualifiant en Allemagne, 60 % des jeunes optent pour la formation en alternance (en partie à l'école, en partie dans entreprise, Ndlr). Chez nous, c'est 8 % ! " Du coup, les entreprises doivent boucher les trous elles-mêmes. " Chez Technord, nous avons développé une école interne car les métiers dont nous avons besoin ne sont pas appris à l'école ", affirme Philippe Foucart. Et cette lenteur s'observe aussi dans les initiatives privées : " La Flandre a créé 70 CoderDojo, ces centres où des bénévoles apprennent la programmation informatiques aux jeunes. La Wallonie en a trois ", souligne Pierre Rion. L'enseignement était cependant en passe de vivre une rénovation majeure avec le pacte d'excellence. Mais la crise risque de rebattre les cartes. " Le pacte d'excellence était un exemple en termes de processus, estime Bernard Delvaux. Les propositions avaient fait l'objet de vastes négociations. Si, aujourd'hui, un nouveau partenaire veut retirer ceci ou ajouter cela, l'équilibre de l'ensemble peut s'effondrer. Ce serait très dommage, dit-il " Le Forem, l'office wallon de la formation et de l'emploi, essuie lui aussi des critiques. D'abord en termes d'efficience. " Il y a le Forem proprement dit, mais aussi les ALE, les maisons de l'emploi, les instances bassin et les 11 missions régionales pour l'emploi, énumère Vincent Reuter. Des multiples satellites qui enlèvent à l'administration une partie de son efficacité. " " Au Forem, un travailleur sur trois s'occupe de l'accompagnement des demandeurs d'emploi, poursuit Philippe Foucart. Les deux tiers font autre chose que le core business de l'organisme ", souligne-t-il. Côté syndical, Thierry Bodson, relativise l'importance des offres d'emplois pour lesquelles les employeurs ont du mal à trouver des travailleurs. On parle de 50.000 postes sous tension. Ce serait plutôt 5.000. " Ce qui reste important, admet-il. Ces postes se retrouvent dans les métiers hyper-spécialisés (informatique, électronique, etc.) ou les métiers pénibles et mal rémunérés (infirmières, construction, etc.) ". Mais pour lui, la formation des chômeurs ne résoudra pas le problème. " Pierre-Yves Jeholet se trompe en voulant imposer des formations à ces métiers : on ne fera jamais un infirmier d'un ancien ouvrier sidérurgique ! Il faut davantage agir en amont, avec une meilleur information sur les métiers, sur les formations qui débouchent plus souvent sur un emploi... " Les patrons wallons avancent leurs suggestions pour la suite de la législature. Mais ils ont surtout une crainte : que l'éviction du PS ne provoque d'immédiates et incontrôlées réactions syndicales. " Nous ne bloquerons pas la Wallonie par principe, assure Thierry Bodson. Il n'y aura pas d'actions tant qu'il n'y aura pas un gouvernement qui se met en place et qui prendra des décisions contraires à l'intérêt des travailleurs. " A l'Union wallonne des entreprises, on ne demande qu'à le croire mais on garde en mémoire les grèves successives qui ont suivi la formation du gouvernement fédéral. On y a entendu les menaces de débrayage proférées dans la foulée du débranchage de prise de Benoît Lutgen aussi et qui auraient pu concerner l'aéroport de Charleroi en plein départ en vacances... " Si on fait cela, je m'en vais ", avait alors tempêté le directeur de l'aéroport Jean-Jacques Cloquet. La grève " préventive " n'a heureusement pas eu lieu. Mais la FGTB reste sur ses gardes. " Quand je vois la manière dont la concertation se passe au fédéral, j'ai des craintes pour le devenir de notre modèle mosan ", lâche Thierry Bodson. Il craint qu'un nouveau gouvernement, pour marquer son positionnement plus à droite, ne tente de " détricoter " des accords paritaires de ces derniers mois, concernant les aides à l'emploi ou la réforme des instances consultatives. Vincent Reuter le rejoint sur ce point. " Nous avons travaillé un an et demi pour dégager des positions équilibrées, dit-il. Il n'y a pas de raison de penser qu'on aboutirait à d'autres compromis si on changeait de gouvernement. Si on devait abroger la réforme des aides à l'emploi, les partenaires sociaux, y compris les entreprises, seraient de très mauvaise humeur. " Sur ce plan aussi, les patrons wallons invitent donc à préserver l'héritage du PS, en l'occurrence de la ministre de l'Emploi Eliane Tillieux. Et tant pis si le chef de file cdH au gouvernement wallon Maxime Prevot a peut-être envie d'écorner le bilan de sa future ex-collègue, qui est aussi sa rivale namuroise.