Prenons l'exemple du glyphosate, la molécule à la base du Roundup, l'herbicide qui est le produit phare du groupe Monsanto. En 2015, une antenne de l'Organisation mondiale de la santé juge que le produit est " probablement cancérogène pour l'homme ".
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Prenons l'exemple du glyphosate, la molécule à la base du Roundup, l'herbicide qui est le produit phare du groupe Monsanto. En 2015, une antenne de l'Organisation mondiale de la santé juge que le produit est " probablement cancérogène pour l'homme ". Pourtant, le 15 mars dernier, l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA), un groupe d'experts mandatés par la Commission européenne, estime le contraire. Patatras ! Un jour plus tard, le 16 mars, la justice américaine, saisie par des fermiers souffrant de lymphomes qu'ils attribuent à l'utilisation du Roundup, lève les scellés sur des documents internes à Monsanto. Des documents très embarrassants, qui tendent à montrer que le groupe s'inquiétait dès 1999 des possibles effets mutagènes de son produit phare, et qu'il cherchait à orienter les travaux scientifiques pour cacher la chose. On ne va pas ici s'engager dans un débat d'experts. Mais on ne peut ignorer que certains des membres des agences européennes qui ont donné un avis favorable au glyphosate sont expressément liés à l'industrie chimique, cela dans un contexte très sensible puisque le groupe Bayer est en train de racheter Monsanto pour 66 milliards de dollars et qu'un avis négatif aurait perturbé l'opération. Certes, dans deux lettres ouvertes publiées avant le 15 mars, le patron de l'ECHA réfute tout conflit d'intérêt au sein de son agence. Mais le fait qu'en interne, Monsanto s'alarme davantage des effets potentiellement négatifs de son produit que les experts européens est... perturbant. Tout aussi troublant est le fait que l'avis de ces experts, qui sont généralement des professeurs d'université, repose en partie sur des études non publiées fournies par Monsanto lui-même. " La recherche universitaire n'est plus financée par des fonds publics, regrette le député écologiste européen Philippe Lamberts qui suit ce dossier depuis longtemps. Les universités doivent donc trouver de l'argent privé. " Et les collusions naturelles apparaissent. Face à ces accusations de conflit d'intérêts, les experts se défendent : ces financements privés n'influencent pas leur jugement. " Nous sommes des scientifiques avant tout ", disent-ils. Sans doute. Pourtant, des études portant sur des centaines de documents d'expertise ont montré que les rapports réalisés par les experts qui reconnaissaient avoir des liens avec le privé étaient de loin plus favorables à l'industrie que les rapports d'experts indépendants. On peut s'estimer honnête, et être néanmoins influençable. Un exemple : une récente enquête du journal LeMonde a montré que le conseil scientifique chargé de fixer la limite maximale d'exposition des travailleurs européens aux produits toxiques a défini des seuils qui étaient, pour certains produits, 25 fois plus élevés que les maxima admis dans certains Etats membres. Ce qui permet donc aux industries logées dans les pays les moins regardants de bénéficier d'un bel avantage concurrentiel, en fermant les yeux sur 100.000 cancers professionnels jugés évitables avec des normes suffisamment efficaces. Quinze membres de ce conseil sur 22 ont des liens avec l'industrie chimique... Monsanto n'est donc pas un cas isolé. La Commission européenne consulte, avant de prendre ses décisions, environ 800 groupes d'experts de tous ordres, dont un certain nombre arbore une double casquette : contrat de consultance, poste dans des fondations financées par l'industrie, laboratoire de recherche soutenu par le privé. Or, ce mélange des genres jette une suspicion générale, dépassant la critique de certaines ONG. Comprenons-nous bien. Les lobbyistes font leur travail, rien de mal à cela. Mais tout simplement, ils ne peuvent pas faire la loi. " Je pense que malheureusement, l'Europe est trop souvent l'otage des intérêts particuliers ", nous disait récemment Etienne de Callataÿ, chief economist d'Orcadia. Il n'est pas le seul à le penser.