Le risque politique est revenu en force dans les débats sur l'avenir du commerce mondial. Et on ne vous parle pas d'un coup d'Etat en Amérique latine ou d'une révolution en Afrique mais des élections dans les pays occidentaux. L'impact du Brexit et de l'élection de Donald Trump ont bien occupé les esprits lors du Trade Forum organisé le jeudi 17 novembre par le groupe Credendo et Trends-Tendances.

Le prochain président américain a pris de court les orateurs. Le chief economist de S&P Europe et Moyen-Orient, Jean-Michel Six, s'est toutefois risqué à pointer un double impact. " C'est une mauvaise nouvelle pour les économies émergentes, a-t-il expliqué. Dans les cinq jours qui ont suivi l'élection, les investisseurs non- résidents ont sorti plus de 6 milliards de dollars de ces pays pour les ramener vers les Etats-Unis. Nous assistons à une inversion des flux de capitaux. " Il s'attend aussi à un resserrement de la politique monétaire américaine avec un dollar fort. Un élément a priori très bon à court terme pour les exportateurs européens.

Brexit, une opportunité belge ?

"Avec la grande exportation, on multiplie le bilan. Ça vaut la peine de prendre certains risques." Thomas Spitaels, CEO de TPF

L'intervention de Jean-Michel Six a par ailleurs renforcé la circonspection de l'auditoire à l'égard des motivations des citoyens britanniques qui ont voté pour le Brexit. A priori, cette Union européenne ne pourrissait pas leur économie puisque, depuis 2008, celle-ci performait bien mieux que celles du reste de l'Union. Le Royaume-Uni occupe par ailleurs la première position dans le classement des pays qui bénéficieront des investissements soutenus par l'Europe dans le cadre du plan Juncker. " Je ne dis pas que le Royaume-Uni entrera en récession avec le Brexit mais il devrait connaître un ralentissement significatif de sa croissance ", a déclaré Jean-Michel Six.

Selon le CEO d'Agoria, Marc Lambotte, le Brexit offre même des opportunités à la Belgique, en termes d'attractivité des investisseurs étrangers. " Nous allons essayer de convaincre les grands groupes qu'il est préférable d'investir dans l'Union européenne plutôt qu'à l'extérieur, a-t-il expliqué lors du forum de Credendo. L'avantage de la localisation devrait se traduire vite dans les stratégies des groupes. " " Cela ne m'inquiète pas outre mesure, la compétition entre les Etats pour attirer les investisseurs a toujours existé et nous demeurons un pays flexible, créatif et attractif, a répliqué l'ambassadrice de Grande-Bretagne en Belgique, Alison Rose. Ce qui m'inquiéterait en revanche, c'est l'idée de vouloir punir notre pays pour le Brexit. Si la City perd des jobs, ils peuvent aller aussi bien à New York ou Singapour qu'en Europe. " Dans cette compétition, le Royaume-Uni pourrait disposer d'un atout intéressant : le soutien aux investisseurs. Marc Lambotte a rappelé que la Commission européenne était très pointilleuse à propos des aides d'Etat, afin de garantir une concurrence loyale sur le territoire de l'Union. Mais elle n'aura plus aucun droit de regard sur les aides dont pourraient bénéficier ceux qui investissement outre-Manche. Et d'évoquer les récentes discussions entre le patron de Nissan, Carlos Ghosn, et la Première ministre britannique Theresa May quant au devenir de l'usine Nissan à Sunderland...

En marge du Trade Forum, Alison Rose, ambassadrice de Grande-Bretagne en Belgique, entourée de Marc Lambotte, CEO d'Agoria et de Pieter De Crem, secrétaire d'Etat au Commerce extérieur. © MICHEL WIEGANDT

" Les négociations sur le Brexit vont bientôt s'ouvrir, chaque secteur doit maintenant faire connaître ses attentes de manière la plus précise possible, a lancé Thomas Spiller, président de la Chambre de commerce belgo-britannique. Faites maintenant votre devoir, faites savoir ce que vous voulez retrouver dans le deal. Et n'oubliez pas que, Brexit ou pas, la Grande-Bretagne reste un marché de 65 millions d'habitants. "

La Belgique, un exportateur apolitique

L'incertitude politique dans le monde anglo-saxon, les tensions géopolitiques à travers le monde, la dette des pays émergents et le ralentissement de l'économie chinoise devraient a priori freiner le commerce mondial à court et moyen terme. Et plomber l'économie de certains pays. Ce contexte a conduit Credendo à dégrader cette année la note de 24 Etats, un chiffre record depuis le début des années 2000. Parmi ces pays, on retrouve l'Arabie saoudite, la Turquie ou l'Afrique du Sud. Cette situation contraste avec le relatif optimisme affiché par les chefs d'entreprise belges, dans le sondage effectué par Credendo et Trends-Tendances : 75 % d'entre eux s'attendent à une croissance de leurs exportations sur les trois prochaines années.

Cette enquête a été présentée et débattue lors du forum. " J'aimerais bien être optimiste, a confié Dirk Terweduwe, CEO de Credendo. Nous avons senti une reprise l'an dernier et au début 2016 mais ces derniers mois, ça piétine. Oui, beaucoup d'entreprises veulent aller en Iran (le seul pays dont la note a été upgradée à deux reprises cette année) mais ailleurs, les choses vont piano piano. " Les entreprises représentées dans le panel ont toutefois confirmé l'optimisme de notre sondage.

" Je reste prudent mais la Belgique a de formidables atouts à l'exportation, a ainsi déclaré Michel Hanson (Fabricom). Nous avons l'expérience et nous sommes, en quelque sorte, apolitiques. Nous ne sommes pas l'Allemagne, la France ou les Etats-Unis. " L'entreprise familiale de construction Viabuild va effectuer, en cette fin d'année, ses premiers pas à l'exportation, en l'occurrence en Afrique. " Pour une firme comme la nôtre, le plus gros écueil pour l'international, c'est de convaincre le conseil d'administration ", sourit Carl Van den Eynde, CEO de Viabuild. Mais, au vu de la contraction des budgets publics en Europe, partir explorer d'autres continents a paru indispensable pour le constructeur.

" Oui, la grande exportation présente des risques, convenait Thomas Spitaels (TPF, bureau d'études et d'ingénierie qui emploie 4.250 personnes dans 60 pays), mais les marges dégagées en Amérique latine ou en Asie n'ont rien à voir avec celles que nous pouvons faire en Europe. On multiplie le bilan, ça vaut la peine de prendre certains risques. " Surtout que l'assurance-crédit existe justement pour couvrir ces risques, pouvait glisser Dirk Terweduwe...

TPF s'est développé à l'étranger principalement en rachetant des entreprises locales. " Vous achetez alors un nom, des employés, un management, c'est la meilleure manière de s'installer dans un nouveau pays ", ajoute Thomas Spitaels. Son conseil de négociation : si on ne rit jamais pendant les tractations, si ce n'est que tension, c'est sans doute que ce partenaire n'est pas fait pour vous. " Nous avons certes connu des expériences malheureuses mais, souvent, le management de la société rachetée reste plus longtemps avec nous que la période prévue contractuellement ", précise le patron de TPF.

Michel Hanson confirme que les relations humaines détermineront l'échec ou la réussite d'une expérience internationale. " La valeur ajoutée vient des hommes et des femmes ", insiste-t-il. Fabricom privilégie toutefois le recours à la sous-traitance (" cela laisse une plus grande liberté de choix ") par rapport à la recherche d'un partenaire local. " Pour se lancer dans la grande exportation, il faut de l'audace, poursuit Michel Hanson. A partir du moment où vous possédez une expertise, l'exportation devient une nécessité. Mais il faut toujours conserver un plan B en tête. Si cela ne marche pas, il faut pouvoir prendre des actions immédiates pour ne pas faire perdre trop d'argent à l'entreprise et aux actionnaires. "