Chez GSK, le compteur de pas s'affole. Depuis près de 100 jours, les employés de l'entreprise pharmaceutique sont engagés dans une compétition un peu particulière : le Global Corporate Challenge. Répartis en équipes de sept personnes, leur objectif est d'accumuler le plus de kilomètres possibles. Et tous les moyens sont bons. " Les cages d'escaliers sont très fréquentées. Je vois aussi beaucoup de travailleurs qui se promènent autour du site pendant les heures de pause ", observe Antoon Loomans, general counsel et responsable du business development chez GSK.
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Chez GSK, le compteur de pas s'affole. Depuis près de 100 jours, les employés de l'entreprise pharmaceutique sont engagés dans une compétition un peu particulière : le Global Corporate Challenge. Répartis en équipes de sept personnes, leur objectif est d'accumuler le plus de kilomètres possibles. Et tous les moyens sont bons. " Les cages d'escaliers sont très fréquentées. Je vois aussi beaucoup de travailleurs qui se promènent autour du site pendant les heures de pause ", observe Antoon Loomans, general counsel et responsable du business development chez GSK. Ce challenge en équipes fait partie du programme Move, développé en interne par le spécialiste du vaccin. Le succès est au rendez-vous, puisque 2.800 employés de GSK y participent, ce qui représente près d'un tiers du personnel basé en Belgique. " L'objectif est de renforcer le bien-être des travailleurs, de leur permettre de mieux comprendre leur état de santé et de les inciter à faire de l'exercice physique. Cela cadre parfaitement avec notre mission vis-à-vis de nos patients comme de nos employés : nous voulons contribuer à ce qu'ils se sentent mieux et qu'ils vivent plus longtemps ", explique Antoon Loomans. Pour mesurer leurs performances, les membres des 400 équipes sont équipés de wearables. Soit il s'agit de l'appareil personnel de l'employé : Apple Watch, montre Garmin, bracelet Fitbit, etc. Soit l'employeur lui fournit un " Pulse ". Cet appareil a été développé par la société organisatrice de ces " challenges ", Virgin Pulse, une filiale du groupe de Richard Branson, à laquelle l'entreprise pharmaceutique a fait appel. Vu l'engouement suscité par ce programme, GSK songe à l'étendre à l'ensemble de ses sites, répartis dans 36 pays à travers le monde. L'exemple de GSK est loin d'être unique. De plus en plus d'organisations font appel à ce type d'outil de " monitoring " pour inciter leur personnel à faire de l'exercice physique. Chez Energy Lab, société présente aux Pays-Bas et en Belgique, on développe précisément ce genre d'incentive sportif pour les entreprises. " Les gens utilisent déjà les wearables dans leur vie quotidienne. Nous aidons les sociétés à étendre cette pratique dans le cadre professionnel ", explique Jeroen Plasman, responsable du programme Energy@Work chez Energy Lab. La société fournit les appareils et la plateforme à ses clients. Pour l'instant, il s'agit exclusivement de produits Garmin. Mais dès 2017, Energy Lab proposera une solution compatible avec différentes marques, comme Fitbit, et différentes applications sportives, comme Runkeeper. " En permettant une utilisation du programme via des applications gratuites, nous réduirons le ticket d'entrée pour nos clients, sachant qu'un produit Garmin coûte au bas mot 50 euros ", poursuit Jeroen Plasman. Energy Lab a déjà convaincu une belle brochette d'entreprises en Belgique : ING, Accenture, Delta Lloyd, Adecco, Deloitte, etc. La motivation principale des employeurs est de mettre sur pied un projet mobilisateur, permettant de renforcer l'esprit d'équipe au sein de la société. Pour y parvenir, Energy Lab mise sur la gamification, c'est-à-dire la mise en avant d'un aspect ludique, par exemple via une mini-compétition entre les membres du personnel. " Pour créer de l'engagement, il faut que le challenge soit fun ", indique Jeroen Plasman. Chez le consultant BDO par exemple, les employés ont été invités à se mesurer à leur CEO, qui publiait son compteur d'activité physique. Chez DEME, la société internationale de dragage, les travailleurs se sont challengés dans le monde entier, ce qui a créé une émulation permettant de passer de 5.000 à 9.000 pas par jour en moyenne par personne (sachant que l'objectif le plus fréquemment mis en avant est fixé à 10.000 pas). Au-delà de l'aspect ludique, certaines sociétés ajoutent des incitants pour les champions de l'activité physique : bons d'achat pour des box repas Hello Fresh, massages des pieds, workshop pour des conseils santé, etc. Chez l'assureur Delta Lloyd, on est allé un cran plus loin. Si les participants atteignent ensemble l'objectif établi en termes de nombre de pas, tous les travailleurs accèdent à un bonus collectif. " Ce n'est pas lié à la performance individuelle. Personne n'est obligé de participer, tout se fait sur une base volontaire. Mais le résultat profite à tout le monde ", explique Siviglia Berto, events and sponsoring expert chez Delta Lloyd. Dans l'entreprise, une centaine de personnes (sur 450 environ) sont équipées d'un bracelet connecté et participent quotidiennement à ce programme. La collecte de données sportives ou d'activité physique via des wearables fait toujours partie d'une action plus large visant à améliorer le bien-être au travail via la pratique du sport. Pour éviter que l'objectif de pas ne semble inatteignable au travailleur, l'entreprise doit aussi proposer des possibilités concrètes de faire de l'exercice pendant la journée de travail. Quand on a un travail de bureau assez statique, comme c'est souvent le cas dans les sociétés de services, le compteur de pas risque fort de rester bloqué. " Nous ne forçons pas les gens à bouger. Mais nous mettons à leur disposition une infrastructure qui leur permet de le faire, souligne Siviglia Berto (Delta Lloyd). Nous avons réalisé cette année plus de 500 tests permettant aux collaborateurs et aux courtiers faisant partie de notre réseau de vente d'évaluer leur condition physique. Nous proposons des cours de pilates, de natation, de course à pied et de spinning. Nous motivons aussi le personnel à participer à des événements comme les 10 miles d'Anvers. Toutes ces actions créent un état d'esprit positif au sein des équipes. " Les objectifs en termes de bien-être et de motivation du personnel peuvent facilement être partagés et acceptés par les collaborateurs. En témoignent les proportions plutôt significatives d'employés qui participent à ces programmes. Cela n'empêche pas que ceux-ci soulèvent des questions importantes en matière de respect de la vie privée. Si mon employeur collecte toutes ces données personnelles concernant mon état de forme et mon activité physique, cela ne va-t-il pas un jour se retourner contre moi ? N'y a-t-il pas un risque qu'un jour ou l'autre, les travailleurs les moins en forme soient sanctionnés d'une façon ou d'une autre ? Les entreprises, de leur côté, se défendent de poursuivre un quelconque objectif " caché " derrière ces programmes. Toutes les sociétés contactées dans le cadre de ce dossier nous ont affirmé qu'elles n'étaient pas intéressées par les données privées de leur personnel. " Nous ne collectons pas les données de manière individuelle. Tous les trois mois, nous extrayons simplement le chiffre global du nombre de kilomètres parcourus par l'ensemble des participants ", explique Siviglia Berto. Que ce soient les entreprises elles-mêmes ou les intermédiaires comme Energy Lab, tous indiquent collecter des données globalisées et anonymisées. Reste que dans certains cas, les données se font plus précises, notamment quand il s'agit d'un challenge par équipes comme chez GSK. Même si le chiffre individuel n'est pas connu, l'idée même de l'action est de créer une petite compétition, qui débouche forcément sur un classement. Pour rester dans les clous légaux, les entreprises doivent informer correctement leurs travailleurs sur les objectifs et les contours de l'action. " Lorsqu'il traite avec des données qui peuvent être considérées comme liées à la santé du travailleur, l'employeur doit s'assurer qu'il obtient le consentement éclairé de son collaborateur. Sachant que ce consentement peut être retiré à tout moment ", pointe Thierry Vierin, associé spécialisé en droit du travail chez Osborne Clarke. L'avocat conseille aux entreprises de préparer un document à faire signer par le travailleur, qui lui indique précisément quelles données sont collectées, comment elles seront traitées, à quelles fins, et qui pourra y avoir accès. Cela permettra de dissiper les craintes légitimes que peuvent avoir les travailleurs vis-à-vis de ce genre d'outil, qui ne pourra en aucun cas être imposé à ses collaborateurs, mais proposé sur une base volontaire. Le phénomène des wearables risque bien de se propager dans les entreprises. De plus en plus d'applications voient en effet le jour. Au-delà du simple décompte des pas, certains capteurs permettent de mesurer la qualité du sommeil de leur utilisateur. C'est le cas notamment des bracelets développés par Withings, une société française récemment rachetée par Nokia. Outre le comptage des pas, ces wearables sont capables de mesurer la durée de votre sommeil, de détecter les " micro-réveils " et de distinguer les phases de sommeil profond et léger. Ils ont notamment été déployés chez Pfizer en Belgique, dans le cadre de la politique de bien-être au travail, de gestion du stress et de lutte contre le burn-out développée par l'entreprise. " C'est une façon innovante de motiver les gens à prendre soin d'eux en faisant de l'exercice physique et en veillant à la qualité de leur sommeil ", détaille Kevin Raymakers, responsable du digital chez Pfizer. A Bruxelles, une soixantaine de personnes (sur 150) participent à ce programme au sein de l'entreprise pharmaceutique. Mais Pfizer veut aller plus loin. L'entreprise a mis sur pied un programme de monitoring à destination des patients atteints de douleur chronique, qui est en test dans certains pays et sera déployé en Belgique en 2017. L'objet connecté est utilisé par le malade pour jauger son degré de douleur, afin de permettre au médecin d'évaluer plus précisément l'état de son patient. Pfizer teste également des applications concernant la prévention de l'arythmie cardiaque. Les données d'un cardio-fréquencemètre peuvent en effet être envoyées en direct depuis le patient vers le médecin. " On peut imaginer différents systèmes d'alerte si les données cardiaques sont inquiétantes, poursuit Kevin Raymakers. C'est le futur. Cela pourrait sauver des vies. " La société Withings est également engagée dans ce nouveau champ d'exploration. Elle travaille aux Etats-Unis avec Bank of America, qui a équipé des milliers d'employés avec des tensiomètres. Les collaborateurs qui se voient détecter de l'hypertension bénéficient d'un coaching particulier afin de tenter d'agir sur les facteurs (stress, alimentation, etc.) qui ont conduit à ces symptômes. Ce système est évidemment aussi tout bénéfice pour l'employeur américain, puisqu'il pourrait réduire la facture de la (très chère) couverture santé qu'il contracte pour ses collaborateurs. Ce type d'outil pourrait-il conduire des compagnies d'assurances à équiper leurs clients de wearables afin de monitorer leurs paramètres de santé... et de faire évoluer leur prime d'assurance en fonction de la qualité de leur hygiène de vie ? On n'en est pas là. Mais cela n'empêche pas les assureurs de tester de nouvelles formes de relations avec leurs assurés. En France, Axa a fait un test grandeur nature avec 1.000 clients volontaires équipés d'un bracelet connecté : s'ils atteignaient 10.000 pas par jour, ils recevaient certains avantages, comme des chèques-cadeaux. Ce projet pilote n'est pas à l'ordre du jour en Belgique, nous a-t-on assuré chez Axa. Par contre, l'assureur propose, dans le cadre d'un contrat d'assistance, un système de " coaching santé " basé sur des données issues d'un wearable ou d'une application. Le but est de donner des conseils à l'assuré pour l'aider à mener une vie plus " saine ". Les données contenues dans nos bracelets connectés donnent décidément pas mal d'idées aux entreprises soucieuses de notre bien-être.