Le décor est surréaliste. Sous les dorures du Théâtre royal de La Monnaie, les ouvriers éventrent délicatement un parterre fatigué. L'éclairage est brutal ; le bruit assourdissant. Pour un peu, on se croirait perdu dans une version déjantée d'Orphée aux Enfers. Mais le spectacle, cette fois, n'est pas sur la scène. Il est au beau milieu de la salle où l'on a retiré les 1.125 fauteuils du théâtre pour les remplacer par des modèles " à l'identique ". Bâtiment classé par arrêté du 14 septembre 2000, La Monnaie ne peut en effet mener ses travaux de rénovation comme elle l'entend et doit donc se conformer à une série de contraintes esthétiques. Comme, par exemple, le respect scrupuleux du design des centaines de fauteuils qui doivent être remplacés en raison de leur âge respectable. Que les habitués et les futurs spectateurs se rassurent : l'intérieur des sièges échappe, quant à lui, aux contraintes définies par le statut de bâtiment classé et le confort sera donc bel et bien au rendez-vous, progrès technologique oblige.
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Le décor est surréaliste. Sous les dorures du Théâtre royal de La Monnaie, les ouvriers éventrent délicatement un parterre fatigué. L'éclairage est brutal ; le bruit assourdissant. Pour un peu, on se croirait perdu dans une version déjantée d'Orphée aux Enfers. Mais le spectacle, cette fois, n'est pas sur la scène. Il est au beau milieu de la salle où l'on a retiré les 1.125 fauteuils du théâtre pour les remplacer par des modèles " à l'identique ". Bâtiment classé par arrêté du 14 septembre 2000, La Monnaie ne peut en effet mener ses travaux de rénovation comme elle l'entend et doit donc se conformer à une série de contraintes esthétiques. Comme, par exemple, le respect scrupuleux du design des centaines de fauteuils qui doivent être remplacés en raison de leur âge respectable. Que les habitués et les futurs spectateurs se rassurent : l'intérieur des sièges échappe, quant à lui, aux contraintes définies par le statut de bâtiment classé et le confort sera donc bel et bien au rendez-vous, progrès technologique oblige. Impressionnant, le remplacement des 1.125 fauteuils est loin d'être la partie la plus spectaculaire du chantier de La Monnaie. Depuis le printemps 2015, l'opéra bruxellois est en effet plongé dans une phase de grands travaux dont les plus essentiels resteront invisibles aux yeux du grand public et ceci dans les deux ailes qui composent l'ensemble du bâtiment. La première, dédiée à l'administration et aux immenses ateliers où se fabriquent décors et costumes, a vu sa rénovation quasiment terminée il y a quelques semaines à peine. Nouvelle chaudière, nouveau système de ventilation, isolation des toitures, installation d'un éclairage LED, double vitrage sur les fenêtres, etc. L'objectif était de rendre le bâtiment moins énergivore pour diminuer drastiquement les coûts de fonctionnement, mais aussi de l'adapter aux normes de sécurité actuelles, en mettant notamment les ascenseurs en conformité. Dans cette aile plus administrative de La Monnaie, il restera cependant à clôturer un dernier petit chantier en sous-sol avec le creusement d'un tunnel au printemps prochain qui reliera les ateliers à la salle de l'opéra sur une quinzaine de mètres. Jusqu'ici, l'organisation des spectacles était quelque peu ubuesque d'un point de vue logistique : pour chaque opéra, les décors et les costumes confectionnés dans une aile devaient en effet être acheminés dans l'autre aile par camion, l'espace de quelques dizaines de mètres seulement. Une tâche fastidieuse, onéreuse et pas vraiment respectueuse de l'environnement. Dans quelques mois, ces transports à répétition ne seront plus qu'un mauvais souvenir puisque le tunnel tant attendu fera désormais la jonction souterraine entre les deux ailes du bâtiment. L'acheminement des décors passera alors via un énorme monte-charge et des chariots coulissants qui glisseront discrètement sous la place de La Monnaie. A l'arrière de la scène de l'opéra (elle aussi en chantier), un énorme trou témoigne d'ailleurs de l'endroit où le tunnel de 15 mètres sera précisément percé. Un " détail " dans le décor ambiant puisque tout le sol des coulisses a été creusé sur plusieurs mètres pour accueillir quatre nouveaux plateaux de scène mobiles, dotés d'un système de propulsion hybride et actuellement assemblés en Autriche. " Ils sont massifs et il a fallu d'ailleurs renforcer les fondations du théâtre pour les accueillir, explique Dominique Mertens, responsable des travaux de construction à La Monnaie, ce qui explique en grande partie le retard à l'agenda. Mais nous arrivons tout doucement à la fin des travaux et nous recevrons les clés du chantier le 26 mai prochain. Bref, nous serons prêts pour lancer à nouveau la prochaine saison dans nos installations historiques. " Prévus initialement sur une période de neuf mois, les travaux de rénovation de La Monnaie auront finalement duré plus de deux ans, obligeant l'institution culturelle à prévoir un plan B dans l'organisation de ses spectacles, non seulement en termes de localisation, mais aussi en termes de programmation. Au printemps dernier, le théâtre s'est ainsi délocalisé sur le site de Tour & Taxis pour accueillir ses opéras sous un immense chapiteau. " Lorsque j'ai pris connaissance de l'important retard qui s'annonçait au début de l'année dernière, deux options s'ouvraient à moi, raconte Peter de Caluwe, directeur de La Monnaie. Ou bien je mettais toute l'équipe en chômage technique et l'argent engagé dans les productions était purement et simplement jeté par les fenêtres ; ou bien nous prolongions l'aventure à Tour & Taxis, ce qui supposait des coûts supplémentaires pour la saison suivante avec la location de ce chapiteau et de tous les services annexes. En accord avec mon équipe, nous avons opté pour le second choix ". Si les infrastructures déployées à Tour & Taxis garantissent un réel confort à l'amateur d'opéra (testé et approuvé avec Madama Butterfly, à l'affiche jusqu'au 14 février), il n'en reste pas moins que cette délocalisation inattendue a quelque peu freiné les ardeurs des mélomanes, peu enclins à garer leur voiture sur un parking souvent boueux pour s'asseoir ensuite sous un chapiteau, fût-il luxueux. " Ce déménagement a eu un impact indéniable sur la fréquentation, reconnaît Philippe Delusinne, président du Théâtre royal de La Monnaie. Même si nous avons été remarquablement accueillis par Tour & Taxis avec un vrai village qui a été déployé sur le site, nous avons perdu 15 à 20 % de nos spectateurs. Les gens ont leurs habitudes et il n'est pas toujours facile de les convaincre d'en changer. " Le challenge était d'autant plus ardu que la première représentation de La Monnaie dans ce chapiteau improvisé s'est déroulée deux jours après les attentats de Bruxelles, le 24 mars 2016, dans un contexte émotionnellement chargé et dans un quartier géographiquement proche de " Molenbeek la redoutée ". " Les débuts ont été très difficiles, confirme le directeur Peter de Caluwe, et deux sponsors ont d'ailleurs annulé leur gala car l'endroit n'était pas assez glamour à leurs yeux. Mais les plus fidèles sont restés et nous avons, je pense, relevé le défi. Madama Butterfly est d'ailleurs un grand succès. " Si le déménagement provisoire de La Monnaie à Tour & Taxis a eu un impact sur les recettes de l'institution culturelle, il en a surtout plombé les comptes avec des frais inattendus. Selon nos informations, la location du chapiteau et tous les frais inhérents à son bon fonctionnement (électricité, chauffage, assurances, gardiennage, etc.) aurait coûté, en 2016, plus de 6 millions d'euros à La Monnaie qui se trouve déjà dans une situation financièrement difficile. Depuis quelques années, sa dotation octroyée par le gouvernement n'a plus été augmentée et a même été rabotée d'un bon million d'euros en 2013. Fixée aujourd'hui à 34,4 millions d'euros, elle sert à couvrir les salaires des 400 équivalents temps plein qui travaillent pour l'institution (une charge de 28 millions) et les frais de fonctionnement qui, au coeur du théâtre historique, gravitent généralement autour des 6 millions. Pour assumer les autres dépenses principalement artistiques qui se chiffrent à plus de 11 millions, La Monnaie doit donc fonctionner avec ses recettes propres qui émanent de la billetterie (de 4,5 millions à 6 millions par an selon les saisons), du sponsoring et du mécénat (1,1 million), du subside public apporté par la Loterie nationale (près de 1,4 million) et d'autres rentrées diverses (coproductions, bar, locations...) qui représentent près de 2 millions. Dans un exercice normal, le Théâtre royal de La Monnaie arrive tant bien que mal à l'équilibre. On comprendra dès lors aisément que la baisse de fréquentation due au déménagement à Tour & Taxis et surtout la facture générée par le chapiteau (6 millions d'euros) placent aujourd'hui l'institution dans une situation quelque peu délicate. " Nous sommes effectivement en déficit, reconnaît le directeur Peter de Caluwe, mais il ne s'agit pas d'un déficit d'exploitation. Il n'est pas dû à une erreur de gestion. C'est un cas de force majeure qui relève de la responsabilité fédérale. Ces coûts supplémentaires ne sont pas problématiques pour la gestion de La Monnaie, mais bien pour les finances publiques. Nous devrons maintenant discuter avec le gouvernement pour savoir où nous devons inscrire ce déficit qui, j'insiste, n'est pas un déficit d'exploitation. " Les discussions risquent d'être animées, d'autant plus que La Monnaie vient de bénéficier d'une belle enveloppe pour ses travaux de rénovation - financés à la fois par Beliris pour le bâtiment administratif et par la Régie des bâtiments pour la salle d'opéra - qui se chiffre à quelque 20 millions d'euros. Mais Peter de Caluwe reste confiant, d'autant plus que sa gestion a souvent été saluée par sa tutelle et qu'il a été notamment honoré du titre de Manager public de l'année 2012 par la VVB, l'association flamande pour l'administration et la gestion. " La Monnaie a toujours été considérée comme un très bon élève au sein des institutions culturelles fédérales, rappelle le président Philippe Delusinne. Notre conseil d'administration salue tant la gestion financière que la direction artistique opérée par Peter de Caluwe et le contexte actuel ne va certainement pas mettre en péril sa candidature à un troisième mandat, bien au contraire. Nous nous sommes d'ailleurs montrés enthousiastes à l'unanimité pour ce troisième mandat qui sera effectif en 2019. " Depuis son arrivée à la tête de La Monnaie en 2007, Peter de Caluwe a en effet joué les équilibristes entre défis artistiques et tourments financiers. En moins de 10 ans, il a réussi à diminuer les effectifs du théâtre de 20 % - passant grosso modo de 500 à 400 employés - uniquement en jouant sur les départs naturels et les non-remplacements, " mais toujours avec la même charge de travail et pas toujours le même budget ", précise-t-il, en ajoutant que le coût salarial continuait de grimper, indexation oblige. Ce nouveau " management de crise " lié aux travaux et au déménagement ont-ils rendu le directeur de La Monnaie plus fort ? " On n'a jamais utilisé cette expression ici, rétorque Peter de Caluwe. Il s'agit plutôt de nouveaux challenges que de crises et, personnellement, j'ai toujours ressenti une très grande fidélité du personnel par rapport à cette situation. Je me réjouis d'ailleurs que le conseil d'administration se soit prononcé à l'unanimité pour mon troisième mandat car je n'aurais pas été candidat si je n'avais pas reçu le soutien de mes collaborateurs. " Optimiste pour l'avenir, le patron de La Monnaie attend avec impatience de retrouver sa scène rénovée et ses 1.125 fauteuils flambant neufs. Beaucoup moins énergivores, les nouvelles installations techniques devraient diminuer les frais de fonctionnement de l'opéra de manière significative et s'inscrire dans la politique de développement durable que Peter de Caluwe entend aujourd'hui mener. Le chef d'entreprise culturelle veut en effet faire de l'institution un green opera et développer " un plan de sponsoring durable " avec des partenaires qu'il espère séduire dans cette voie, comme la Stib et la SNCB par exemple, pour réduire au mieux son empreinte écologique. Mais ce sont aussi les nouvelles perspectives du tax shelter dans le monde du théâtre et de l'opéra qui réjouissent aujourd'hui le patron de La Monnaie. Ce mécanisme - qui permet aux entreprises d'investir dans la production audiovisuelle avec une série d'avantages fiscaux en contrepartie - a en effet été élargi aux arts de la scène et devrait, dans les mois à venir, porter ses premiers fruits. Le succès de cet incitant fiscal élargi aux spectacles vivants est d'autant plus prometteur que le " nouveau " tax shelter instauré en 2015 (plus simple, plus transparent et plus attractif pour les investisseurs) a placé les sociétés spécialisées dans les levées de fonds face à un étrange paradoxe : une manne financière qui grossit à vue d'oeil et qui a finalement dépassé, en 2016, les demandes de fonds du secteur audiovisuel. L'élargissement du système aux arts de la scène arrive donc à point nommé dans le monde du théâtre et de l'opéra qui souffre de la baisse des investissements publics et de l'augmentation des coûts de production. " Cela représente pour nous un vrai espoir, conclut Peter de Caluwe qui vient de signer un accord de collaboration avec la société Taxshelter.be. Nous avons des projets intéressants et c'est rassurant de savoir qu'il y a de l'argent prêt à être investi dans l'artistique. Dans le meilleur des scénarios, nous espérons que cette nouvelle solution pourra apporter 2 millions d'euros par an aux productions de La Monnaie. " Un sacré ballon d'oxygène qui, avec les économies réalisées sur les frais de fonctionnement grâce aux nouvelles installations, devrait permettre à La Monnaie de voir enfin le bout du tunnel et de lui garantir un avenir financier plus serein.