"Moi-même, je suis étonnée. " Marie-Laure Moreau, managing partner Wallonie chez EY Belgique, ne s'attendait pas à rencontrer un tel vent d'optimisme chez les entrepreneurs belges : 27 % d'entre eux - contre 18 % l'an dernier - tablent sur une croissance de plus de 10 % des revenus de leur entreprise en 2018. Cela place la Belgique dans le peloton de tête des 21 pays sondés par EY pour son baromètre annuel de la croissance. L'an dernier, une entreprise belge sur trois redoutait une croissance inférieure à 5 %. Aujourd'hui, elles ne sont plus que 14 %.
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"Moi-même, je suis étonnée. " Marie-Laure Moreau, managing partner Wallonie chez EY Belgique, ne s'attendait pas à rencontrer un tel vent d'optimisme chez les entrepreneurs belges : 27 % d'entre eux - contre 18 % l'an dernier - tablent sur une croissance de plus de 10 % des revenus de leur entreprise en 2018. Cela place la Belgique dans le peloton de tête des 21 pays sondés par EY pour son baromètre annuel de la croissance. L'an dernier, une entreprise belge sur trois redoutait une croissance inférieure à 5 %. Aujourd'hui, elles ne sont plus que 14 %. " Nous voyons là un revirement important, un basculement, analyse Marie-Laure Moreau. Les entreprises ont peut-être eu des craintes face à la vitesse des évolutions technologiques. Mais, visiblement, elles ont compris que cela pouvait aussi être un vecteur de croissance. Et que, au contraire, elles ne survivraient pas en campant sur leurs méthodes traditionnelles. Elles n'ont tout simplement pas le choix. " Illustration presque caricaturale avec l'impact de l'intelligence artificielle : en 2017, les deux tiers des entrepreneurs belges affirmaient qu'ils ne feraient jamais appel à des processus robotiques automatisés. Aujourd'hui, ils sont 84 % (comparé à 73 % à l'échelle mondiale) à dire que, dans les deux ans, ils auront déployé l'intelligence artificielle dans leur entreprise et l'on atteint même le score stalinien de 99 % en se projetant à cinq ans. L'experte d'EY explique la vitesse de ce basculement par " l'effet médiatique ". " On ne parle plus que de cela, des effets de la numérisation et de l'intelligence artificielle, dit-elle. Je pense que les entreprises ont compris qu'il fallait monter dans le train et je m'en réjouis. " " Ces résultats confirment la dynamique présente en Wallonie, ajoute Olivier de Wasseige, administrateur délégué de l'Union wallonne des entreprises. Partout dans les usines, je vois l'impact sur les process, sur l'automatisation des chaînes. Il faut continuer à sensibiliser à la digitalisation de l'économie mais il faut passer à la phase suivante, celle de l'implémentation. Maintenant, les entreprises savent qu'elles doivent se digitaliser mais il faut parfois les accompagner, les aider à trouver que faire et comment. C'est l'objectif des programmes industrie et construction 4.0. " Cette évolution se produit en outre dans un contexte plus large d'amélioration de l'image de marque de l'entrepreneuriat. Traditionnellement, la Belgique a été à la traîne en ce domaine. Mais cela change, la création d'entreprises est en hausse continue depuis cinq ans et, sur 10 ans, la progression est de 32 %. " Ces dernières années, le nombre de start-up créées par des jeunes est en forte augmentation, précise Stefan Olivier, responsable EY Growth Markets pour la Belgique. Ce qui a exercé une certaine pression sur les entreprises traditionnelles, cela les a poussées à adopter de nouvelles idées. Les entreprises établies cherchent désormais à mieux incorporer l'esprit d'entreprise dans leurs propres rangs. " Les grandes entreprises dégagent de la place pour tester des initiatives internes, susceptibles d'améliorer des processus internes souvent devenus très routiniers, quand elles ne fondent pas carrément leur start-up studio pour dénicher les talents de demain. " La mise en contact des start-up avec les grandes entreprises se dynamise bien et cela va prendre de l'ampleur dans le futur, via des hackathons ou autres, reprend Marie-Laure Moreau. Cela stimule l'innovation partout. " Le baromètre d'EY indique qu'une entreprise sur quatre tente de cultiver un climat interne dans lequel " les employés sont encouragés à tester de nouvelles idées sans crainte d'échouer ". Une proportion identique des répondants place comme principal acteur d'innovation la conclusion d'alliances avec des partenaires extérieurs ou l'utilisation pertinente de données des clients. Tous insistent sur la nécessité d'accélérer les prises de décision car " une mise sur le marché rapide est devenue essentielle à la réussite de tout projet ". Les entreprises belges sont confiantes dans la perspective de voir leurs revenus augmenter. Pour atteindre cette croissance, leur première priorité stratégique est le marché domestique (dans les autres pays sondés, seules 18 % des entreprises placent le marché intérieur en tête de leurs priorités). " On retrouve là une prudence bien belge, constate Marie-Laure Moreau. On regarde peu la grande exportation, comme on n'envisage pas trop d'acquérir un concurrent ou une société complémentaire pour grandir plus rapidement. Je pense que ces facteurs doivent évoluer dans le futur. " Olivier de Wasseige insiste sur le même point, en soulignant que le trait est sans doute plus fort encore au sud du pays. La part de l'export dans le PIB régional est la moitié de celle de la Flandre et les exportations wallonnes sont concentrées, pour moitié, dans les trois pays limitrophes. Selon les chiffres les plus récents de l'Institut wallon de la statistique (Iweps), la moyenne des exportations et des importations de la Wallonie rapportée à son PIB (49,6 %) traduit un degré d'ouverture international bien plus faible que la Flandre (90,4%) et que la Belgique prise dans son ensemble (77,1%). La deuxième piste stratégique de croissance évoquée par les chefs d'entreprise belge est le glissement vers une activité ou un secteur commercial adjacent. Une option saluée par EY qui y voit une " prise de conscience que, dans un marché convergent, les entreprises doivent se montrer disruptives sous peine d'être elles-mêmes disruptées ". Qu'est-ce qui pourrait entraver ce vent d'optimisme ? A cette question, les chefs d'entreprise belge pointent en premier lieu la faiblesse de la croissance mondiale (31%). Cela laisse à penser qu'ils misent sur l'international pour développer leurs activités. Leurs craintes portent bien sur la croissance pas sur les risques géopolitiques ou aux mesures protectionnistes des Etats-Unis ou d'autres pays. A peine 1 % des répondants (contre 20 % l'an dernier ! ) ont en effet mis en premier lieu les préoccupations liées aux barrières commerciales. Un autre danger pour le développement de nos entreprises provient de la faiblesse de leur trésorerie. S'il faut investir pour numériser son entreprise, pour former son personnel et pour gagner des marchés à l'exportation, cela coûte en effet pas mal d'argent. Le manque de liquidités est pointé comme l'un des risques internes majeurs par 30 % des répondants, contre 13 % en 2017. " Le défi des liquidités ressort dans notre étude globale et il est plus aigu dans un petit pays, où les moyens sont plus limités qu'ailleurs, note Marie-Laure Moreau. Pour les grands projets de plus de 3 millions d'euros, cela reste compliqué chez nous, même si des fonds privés commencent à bien se développer autour des structures publiques. " Enfin, on ne s'étonnera pas de trouver parmi les écueils de notre tissu économique la difficulté de recruter la main-d'oeuvre nécessaire. Il y a 145.000 emplois vacants, selon les dernières statistiques du SPF Economie. Parce que les employeurs sont trop exigeants ? " Non, les employeurs ont le droit et même le devoir d'être exigeants, répond Olivier de Wasseige. Ils ont besoin d'une productivité élevée pour compenser un handicap salarial qui a été réduit mais pas complètement résorbé. " Il déplore qu'à peine 12 % des étudiants du supérieur soient inscrits dans les filières STEM ( science, technology, engineering and mathematics), soit la moitié de la moyenne européenne. Le Forum économique mondial classe la Belgique au 30e rang pour sa capacité à attirer les talents et au 33e quand il s'agit de les conserver. Une question de coût salarial peut-être. Mais pas seulement. Marie-Laure Moreau pointe ainsi la perte de centres de décision et d'implantation de grandes entreprises : " Nous nous réjouissons de voir toutes ces start-up mais les grandes boîtes, que nous n'avons plus beaucoup en Belgique, offrent aussi une certaine forme de sécurité qui attire des jeunes diplômés ". Le baromètre indique que les employeurs belges souhaitent non seulement trouver la main-d'oeuvre qualifiée dont ils ont besoin mais aussi avancer vers une plus grande diversité dans leurs équipes, tant sur le plan du genre que des origines ethniques. Un employeur sur deux plaide en ce sens, l'avenir dira s'ils joignent le geste à la parole dans leurs politiques de recrutement. Les entreprises belges se distinguent aussi de leurs consoeurs en affirmant rechercher plus de travailleurs à temps partiel. " L'économie de demain va nécessiter plus de flexibilité, analyse Marie-Laure Moreau. Si les entreprises belges sont plus ouvertes que d'autres sur ce plan, cela peut être un atout pour recruter des talents. Surtout quand on sait que les jeunes diplômés recherchent plus de liberté dans l'organisation de leur temps de travail. " " Nous devons changer de politique économique et passer de l'animation économique à l'animation entrepreneuriale ", assène Oliver de Wasseige. Ce concept intégrerait plus largement l'écosystème nécessaire au développement des entreprises, allant des incubateurs au financement en passant par l'identification des besoins de formation et la stimulation de l'esprit d'entreprise. " En Europe, la croissance structurelle ne dépassera plus guère les 2 %, poursuit-il. Nous devons dès lors impérativement mener des réformes d'une ampleur suffisante afin de mieux pouvoir en tirer parti. Nous ne pouvons pas nous contenter de suivre la conjoncture. " Le patron des patrons wallons suggère un focus sur les scale-up, ces PME à fort potentiel de croissance et qui auraient sans doute besoin d'un accompagnement ciblé pour grandir. " En Wallonie, nous avons 342 entreprises de plus de 200 personnes, précise-t-il. C'est très peu, de l'ordre de 0,5 % du total des entreprises. Mais elles fournissent 22 % de l'emploi privé. Nous devons aider à l'émergence des nouveaux IBA ou EVS. " L'analyse rejoint celle d'EY, qui lance justement son programme Boost for Growth à cet effet. Six entreprises y participeront cette année : Aproplan (solutions numériques pour chantier), Ardent Group ( gaming), Eloy (construction), Gobert (construction), IntoPIX (vidéo) et Noukies (peluches et vêtements d'enfants). " Nous n'allons pas leur dicter une stratégie toute faite, nous allons les aider à structurer leurs réflexions, à définir un chemin de croissance, précise Marie-Laure Moreau. Nous établissons alors ensemble les actions à mener pour faire grandir l'entreprise. "