Jadis, c'était simple : tout le monde restait sagement suspendu aux cliffhangers de fin d'épisodes ou aux retournements sans possibilité d'anticiper. Jadis, c'est-à-dire avant la délinéarisation du média télévision. Et surtout avant les forums et les réseaux sociaux.

Car s'il existe probablement depuis Homère, le spoiler a pris avec Internet une vigueur toute nouvelle. Les réseaux sociaux et les forums lui confèrent un pouvoir de nuisance industrielle. Il faut dire qu'il possède un aérodynamisme idéal pour la viralité. En développant les deux dimensions de valorisation sur les réseaux sociaux : celle du plaisir narcissique de montrer que l'on consomme avant les autres une série tendance et celle liée au doux plaisir de nuire à celui des autres (le trolling ou ce que les Allemands appellent Schadenfeude, la joie que l'on éprouve au malheur d'autrui). Deux dimensions qui parfois s'entremêlent... Plaisir de spoiler, joie de décevoir.

Une règle d'autodiscipline a bien été instituée. Celle-ci veut que l'on prévienne en cas de dévoilement de points importants de l'intrigue par l'indication d'un [SPOILER ALERT]. Mais beaucoup la contournent. Volontairement ou pas. Car il arrive que l'on divulgue des éléments-clés du récit sans même penser à mal. Où finit la simple information et où commence l'acte de spoiler ? La limite est floue. Citer simplement un personnage - comme ce fut le cas pour House of Cards - peut livrer des indications de nature gâcher l'attente du spectateur...

Le spoiler est devenu la rançon de la gloire et un mal nécessaire.

Alors comment faire ? Comment les producteurs de séries peuvent-ils se prémunir contre ce fléau industriel, ce préjudice à la fois matériel et immatériel. L'idéal serait de concevoir des séries résistantes aux spoilers, inspoilables. Columbo l'a magistralement réussi en livrant à chaque début d'épisode le criminel au téléspectateur, déplaçant ainsi l'intérêt pour la découverte du coupable, du " qui " - le fameux whodunit - vers le " comment " de l'enquête.

Dans une certaine mesure, c'est aussi le cas d'une série comme Mad Men où la narration évite soigneusement les rebondissements pour installer une ligne narrative downtempo déceptive. Mais cela nécessite une certaine forme de génie du minimalisme. Aujourd'hui, avec la Peak TV, la surproduction de séries, on est plus dans une course à l'armement et dans la surenchère de rebondissements propice à une inflation de spoilers.

C'est donc devenu la rançon de la gloire et un mal nécessaire. Comme le piratage. On se souvient d'ailleurs que les créateurs de Game of Thrones brandissaient avec autant de fierté qu'un Emmy Award le fait d'être la série la plus téléchargée illégalement au monde. C'est qu'en réalité les producteurs de séries entretiennent une relation ambiguë d'amour/haine avec les spoilers. Conscients qu'ils peuvent entacher la carrière d'une série, ils savent aussi que c'est ce qui accroît sa désirabilité. Les séries à fort potentiel de spoilers sont par essence celles dont on discute le plus sur les forums où les fans exposent leurs théories dans une prolifération de métadiscours autour de la série. La série Lost avait ainsi fait naître des milliers de thèses mystico-fantastico-farfelues entretenant la flamme.

Alors pourquoi ne pas mettre un peu d'huile sur le feu en lançant soi-même la course aux spoilers ? Les studios s'y emploient de plus en plus. Mais jamais de façon aussi radicale que les créateurs de la série Westworld, pour sa saison 2, diffusée cette semaine sur HBO. Lisa Joy et Jonathan Nolan ont annoncé en effet qu'ils proposeraient pour les fans une vidéo livrant tous les spoilers de la saison. Pour qu'ils en soient en quelque sorte les gardiens. Cela a aussitôt mis en émoi la communauté de fans de Westworld, un peu paniquée et dubitative face à cette démarche suicidaire. Mais Joy et Nolan ont tenu promesse en publiant une vidéo de 24 minutes. Une vidéo qui a eu aussitôt une viralité exceptionnelle mais qui [SPOILER ALERT] ne contient aucune révélation. Juste un jeu de trompe-l'oeil et un clin d'oeil malin dans le plus pur esprit de la série. Comme quoi le spoiler reste malgré tout le meilleur ennemi de la série.