Il est des nouvelles qui ne doivent rien au hasard, dit-on. Prenez la mort d'Hubert de Givenchy qui s'est éteint le 10 mars dernier à l'âge de 91 ans. Il était l'un des grands témoins de l'âge d'or de la haute couture. Il habilla Audrey Hepburn à la ville et à l'écran, entre autres pour Ariane et Funny Face, deux films hollywoodiens sortis en 1957 et tournés en partie au Ritz. C'est dans cet hôtel grand genre, tout en drapés et en boiseries fines, que l'actrice résidait quand elle était de passage à Paris. Des photos datant de 1964 montrent la comédienne dans sa suite, entourée de roses et de toutes les attentions, se préparant pour la première de My Fair Lady, habillée, bien évidemment, par son ami Givenchy.

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Au moment où disparaît le styliste qui incarnait l'élégance à la française, le légendaire établissement parisien met aux enchères son respectable mobilier. La vente se déroulera du 17 au 21 avril prochain chez Arcturial, à l'angle des Champs-Elysées et de l'avenue Montaigne, dans une somptueuse maison de maître. Un cadre de circonstance pour un marathon qui verra défiler pendant cinq jours quelque 10.000 pièces... Si on multiplie le cortège des adjudications, soit 3.500 lots, par le nombre de coups de marteau réglementaires, c'est au minimum une tendinite aiguë qui menace les commissaires priseurs ! Bonne nouvelle en revanche pour les acheteurs : avec des estimations moyennes de 400 euros par lot, et parfois moins du quart, le mythe devrait être accessible au plus grand nombre. Du moins à ce stade car les précédentes ventes du genre ont parfois balayé à la hausse les pronostics. " Les estimations sont plutôt à prendre pour des mises à prix ", avance-t-on prudemment chez Arcturial...

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Reliques et fantasmes

Le plus dur est d'arrêter son choix. Que retenir dans ce catalogue épais comme un bottin mondain ? Que privilégier au milieu de cet inventaire à la Prévert où plane l'ombre des géants ? La tête de lit et chevets en laque provenant de la suite Coco Chanel ? La couturière y vécut une grande partie de sa vie et y rendit son dernier soupir. A moins de céder à la tentation du paravent à trois feuilles de la suite Scott Fitzgerald... L'auteur de Gatsby le magnifique (1925) et de Un diamant gros comme le Ritz (1922) - dont l'action se déroule, soit dit en passant dans le Montana -, était un habitué les lieux. Le moindre recoin de ce labyrinthe de 26.000 m2 distille sa part de rêve. Au bar Hemingway, c'est la signalétique en laiton qui a été récupérée. On peut espérer l'acquérir pour le prix d'un iPad. Elle indiquait en lettres d'or l'entrée de ce sanctuaire qui attire les amateurs de sensations fortes. On vient y siroter un Bloody Mary dans une ambiance feutrée de fumoir, avec ventilo en cuivre au plafond et trophées de chasse au mur. Un univers très masculin, plein de panache, à l'image du prix Nobel de la littérature qui a donné son nom à la salle, client régulier et pilier de comptoir notoire. L'écrivain et ancien correspondant de guerre, un rien mythomane, clamait avoir libéré le Ritz en 1944 quand bien même les Allemands avaient déjà déguerpi à son arrivée...

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A chaque relique, son fantasme. Pour les fins connaisseurs du palace, l'antique casier de concierge annoncé à 300 euros n'est pas qu'un simple tambour de bois qui sert à ranger les clés des chambres. L'objet évoque les secrets d'alcôve gardés à double tour par un personnel tenu au mutisme. Ici, la discrétion n'est pas de rigueur, elle est une authentique profession de foi. Ce qui ne prémunit pas des fuites. C'est au Ritz que naît un soir de juin 1945 l'idylle entre Ingrid Bergman, alors mariée à un médecin suédois, et le photographe de presse et cofondateur de l'agence Magnum Robert Capa, une tête brûlée au charme ravageur qui venait d'immortaliser dans le viseur de son Rolleiflex le débarquement de Normandie. Leur liaison passionnelle durera deux ans.

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Les anecdotes émeuvent ou font sourire. Durant les années folles, Luisa Casati, une excentrique marquise, amie de Man Ray, qui se teignait les cheveux en rouge, avait l'habitude de débarquer au Ritz accompagné de son python préféré. De quoi faire oublier rétrospectivement les heures sombres des années 1940 à 1944 lorsque l'hôtel fut réquisitionné par les hauts dignitaires nazis.

Une vente atypique

Pour agrémenter les festivités, Artcurial, qui dispose en ses murs d'un large espace d'exposition, a demandé à l'ensemblier Vincent Darré de mettre en scène une partie de cette gigantesque malle au trésor. " Il s'agit d'un décor éphémère qui évoque l'ambiance du Ritz et apportera une touche d'âme supplémentaire ", précise Stéphane Aubert, commissaire priseur en charge de la vente avec François Tajan.

C'est qu'il s'agit de mettre les petits plats dans les grands. L'opération, qui devrait générer entre 4 et 6 millions d'euros, est l'objet de toutes les attentions médiatiques à défaut d'être une affaire très rentable puisqu'elle devrait représenter pour Artcurial (212 millions d'euros en volumes de ventes en 2016) entre 2 et 3 % de son chiffre d'affaires pour un investissement colossal en termes de préparatifs. Les 10.000 pièces qui dormaient dans 124 conteneurs ont été rassemblées et inventoriées pendant plus de six mois par une équipe de 15 personnes. Une voiture Bugatti de 1938 a été adjugée à elle seule chez Artcurial en février dernier pour 3 millions d'euros...

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Fédératrice par sa thématique et ses prix relativement abordables, la vente Ritz s'adresse a (presque) tout le monde. Ce n'est pas si courant dans le milieu... " C'est une vente atypique qui va probablement intéresser une grande diversité d'acquéreurs, détaille-t-on chez Artcurial. Parmi eux, il y aura certainement des collectionneurs d'oeuvres d'art qui sont nos clients habituels mais aussi beaucoup de nouveaux acheteurs qui n'ont pas forcément l'habitude des ventes. "

Le mobilier provenant des 159 chambres représente le gros de la vente avec une nette préférence pour le style Louis XVI. Les pièces ne datent pas de l'époque de Marie-Antoinette, on s'en doute, mais sont issues des manufactures d'ébénisterie du siècle dernier. " L'ensemble est en très bon état car le Ritz a toujours eu son propre atelier de restauration où sont raccommodés les accrocs ", précisent les organisateurs. Le catalogue fait la part belle aux fauteuils, canapés et autres tables basses. Il y a également de la vaisselle, des peignoirs de bain en taffetas rose et champagne - la couleur de la maison - , la première baignoire, un présentoir à fruits de mer en forme de jonque ou une grille prélevée dans le jardin attenant... On trouve de tout au grand bazar Ritz ! Mais pour la chronologie, on repassera. Le catalogue fait systématiquement l'impasse sur la date de fabrication ou de mise en service de ses lots. Dommage.

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Lifting et mise à l'encan

Si la vente fait beaucoup parler d'elle, elle n'est pas une première pour autant. L'habitude a été prise par les palaces de céder leurs bijoux de famille au moment des grands travaux. Depuis quelques années, les enseignes parisiennes ont entrepris d'importantes rénovations pour faire face à la concurrence des chaînes asiatiques. Lifting et mise à l'encan vont désormais de pair. Ce fut le cas du Crillon qui s'est refait une beauté avant de vendre son mobilier en 2013, puis du Bristol et du Lutetia en 2014 avec, à chaque fois, d'excellents résultats.

Le Ritz qui a été refait à neuf en 2016 pour 140 millions d'euros par le milliardaire égyptien Mohamed al-Fayed, propriétaire du palace depuis 1976, est de toute évidence une jolie prise pour Artcurial qui, outre la vente du Crillon, a chapeauté la dispersion du mobilier du Plaza Athénée et de l'Hôtel de Paris à Monaco. " Quand on pense au Ritz, on pense d'abord à la légende qui entoure cet établissement, s'enthousiasme Stéphane Aubert. C'est un lieu unique qui a révolutionné le monde de l'hôtellerie, d'abord grâce à la personnalité de César Ritz. Il voulait en faire le plus bel hôtel et le plus moderne de son époque. "

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Une famille de montagnards

C'est en 1896, que l'entrepreneur suisse au destin étonnant - il est issu d'une modeste famille de montagnards qui compte 13 enfants - rachète au Crédit Mobilier l'immeuble du 15 place Vendôme, avec vue imprenable sur la majestueuse colonne en bronze. L'agora conçue par Jules Hardouin-Mansart sous les ordres de Louis XIV n'est pas qu'un haut lieu patrimonial. Avec l'arrivée de Boucheron en 1893, la place devient le nouveau fief des joailliers.

Le cadre est grandiose, à la mesure de l'ambition du self-made-man âgé de 46 ans. César Ritz veut transformer le bâtiment royal en un hôtel de première classe capable d'offrir, dira-t-il plus tard en guise de réclame, " tous les raffinements qu'un prince pourrait souhaiter dans sa propre demeure ". Déterminé, l'ex-apprenti sommelier, qui a été directeur du Grand Hôtel de Monaco dans les années 1880, n'exige rien d'autre que la perfection.

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L'homme a du flair. Et quelques casseroles... Avant de regagner Paris, César Ritz se fait virer en 1897 du prestigieux hôtel Savoy de Londres (dont il assurait la direction générale) pour détournements de fonds et abus de biens sociaux. Son compère, le vénéré chef cuisinier Auguste Escoffier, accusé de corruption, est débarqué par la même occasion... Mais la distance entre Londres et Paris est à l'époque bien suffisante pour que le parfum de scandale se perde dans les brumes du Channel, quelque part entre la Tamise et les bords de la Seine. C'est sans encombre que le duo mène à bien sa grande aventure parisienne et fonde la Ritz Hotels Development Company avec un capital de 10 millions d'anciens francs. Deux ans seulement après avoir acquis le foncier place Vendôme, Ritz et son associé Escoffier, inaugurent les lieux le 1er juin 1898. Toute l'élite de la société parisienne est au rendez-vous. Marcel Proust fait partie des curieux. Il prendra rapidement goût au décor. La presse est dithyrambique. " L'hôtel Ritz est-il un hôtel à voyageurs ? N'est-ce pas plutôt la maison d'un grand seigneur, dans le quartier de Paris où il y a le plus de monde et le moins de bruit ? ", écrit avec un rien d'emphase un journaliste du Figaro.

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Cent vingt ans ans après son ouverture et une dispendieuse rénovation, le palace - qui officiellement n'en est pas un - est revenu dans la cour des grands. Mohamed al-Fayed qui avait déjà assumé des colossaux travaux de modernisation à la fin des années 1970, semble prêt à tout pour conserver son joyau. Un tunnel qui relie directement l'hôtel au parking sous-terrain de la place Vendôme a été nouvellement aménagé pour acheminer en toute discrétion les VIP. Proust, qui avait l'art de croquer ses contemporains, aurait adoré...

Par Antoine Moreno.