Solvay respire la tradition. Ernest Solvay débuta en 1863 avec ce qui est devenu 153 années plus tard une véritable multinationale, présente dans 53 pays avec ses 145 usines, ses 30.900 salariés et son chiffre d'affaires de 12,4 milliards d'euros.
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Solvay respire la tradition. Ernest Solvay débuta en 1863 avec ce qui est devenu 153 années plus tard une véritable multinationale, présente dans 53 pays avec ses 145 usines, ses 30.900 salariés et son chiffre d'affaires de 12,4 milliards d'euros. Cette tradition n'a pas d'effet paralysant. Bien au contraire : la multinationale belge a procédé l'année dernière à sa première augmentation de capital depuis son entrée en Bourse en 1967. Solvay avait alors fait appel aux actionnaires pour le rachat de Cytec, une opération dont le coût s'élevait à 5,8 milliards de dollars. Cytec est le numéro deux mondial des matériaux composites pour la fabrication de composants aéronautiques, et, en même temps, le leader mondial de la fabrication de produits chimiques spécifiques utilisés dans l'industrie minière. Les actionnaires avaient contribué à hauteur de 1,5 milliard d'euros au financement de la reprise, par le biais de l'augmentation du capital. Les actionnaires obtinrent alors un droit de préférence : celui d'acquérir une action nouvelle pour quatre actions existantes, avec une remise de 29 %. Solvac, le véhicule financier coté en Bourse des actionnaires familiaux de Solvay, approuva entièrement l'augmentation de capital et injecta environ 455 millions d'euros dans Solvay. Une somme considérable, même pour les personnes les plus riches parmi les familles riches de Belgique. Les discussions à propos du bien-fondé de l'augmentation de capital se prolongèrent des mois durant. Mais quelle est l'origine de cette allégeance familiale ? Et qui sont ces descendants du patriarche Ernest Solvay (1838-1922) ? Les actionnaires de Solvay se réunirent le 17 novembre de l'année dernière en assemblée générale extraordinaire afin de se prononcer sur l'augmentation de capital nécessaire au rachat de Cytec. Environ 99 % des personnes présentes donnèrent le feu vert à l'opération. La liste de présence a permis de lever le voile sur des familles généralement très discrètes. Car en dehors de leurs intérêts dans Solvac (qui contrôle 31 % des actions Solvay), nombreux sont ceux qui détiennent individuellement d'importants portefeuilles de parts dans le géant industriel. Les noms de membres de la noblesse y abondent. La richesse de naissance des fondateurs et des dirigeants ne signifie pas pour autant que cette société soit figée. Solvay est réputée pour être une entreprise absolument solide et innovatrice. Une perle du monde industriel belge qui se renouvelle constamment. Cette nécessité presque obsessionnelle de se ressourcer vaut aussi pour les actionnaires familiaux. Ils bénéficient bien entendu d'un flot généreux de dividendes via Solvay. Mais ceux-ci sont le plus souvent consacrés au développement d'activités entrepreneuriales propres. L'entrepreuneuriat est littéralement inscrit dans leurs gènes. " Il y aurait donc en moi un chromosome d'entrepreneur ? Je n'ai jamais fait examiner ça. Peut-être aurais-je dû le faire quand j'étais encore CEO d'Eurogentec ", explique en nuançant Jean-Pierre Delwart, le président du conseil d'administration de Solvac. Jean-Pierre Delwart lança en 1991 sa propre entreprise, Eurogentec. Ce producteur de médicaments est aujourd'hui dans les mains de l'entreprise japonaise Kaneka. L'entreprise liégeoise a réalisé l'année dernière un chiffre d'affaires de 54 millions d'euros, et compte 315 salariés. " Mon père était mon exemple. Henri a travaillé plus de 40 ans pour Solvay. Nous parlions beaucoup de Solvay à la maison. J'ai donc commencé en lançant moi aussi une entreprise chimique. " Discrétion familiale oblige, l'esprit d'entreprise demeure sous le radar. Prenons par exemple Bruno Rolin, administrateur chez Solvac depuis 1993, et dont l'arrière-grand-mère n'était autre que Hélène Solvay, la fille d'Ernest. Bruno Rolin dirige le holding Belgian Business Services, la société employant pas moins de 3.575 salariés au cours de la précédente année comptable. Il s'agit d'un conglomérat d'entreprises de nettoyage, réunies sous la bannière de la marque Iris. L'entreprise est active dans les secteurs de l'entretien des bâtiments, des espaces verts, du traitement de surfaces par pulvérisation de peinture. L'entreprise affirme être leader du marché du traitement de la corrosion dans notre pays. Un autre entrepreneur est Jean-Marie Solvay (59 ans), administrateur de la multinationale industrielle, et dont Ernest était l'arrière-arrière-grand-père. Ce membre de la famille, quelque peu rebelle, a fait carrière à l'étranger, avec entre autres des entreprises d'hélicoptères aux Etats-Unis. " Le nom Solvay était difficile à porter en Belgique ", avait en son temps souligné Jean-Marie dans une interview à Trends-Tendances. " Tout le monde avait des préjugés en entendant mon nom. C'était beaucoup plus simple de vivre à l'étranger. Là vous êtes qui vous êtes, votre nom n'est pas important. " Jean-Marie Solvay habite aujourd'hui en Belgique, avec sa mère, dans un domaine à La Hulpe. Mais l'innovation et l'entrepreneuriat demeurent ses chevaux de bataille. Il a ainsi investi dans la NV Innovation Fund, où sont rassemblées quelques-unes des principales entreprises industrielles belges (avec, entre autres, Carmeuse, Sioen, Soudal, Total). Le fonds, qui dispose d'un capital social de 20 millions d'euros, injecte de l'argent dans les starters actives dans la chimie et le médical. Ce ne sont que trois exemples. Les entrepreneurs sont légion au sein des familles, aussi à la suite des mariages de raison du passé. L'actionnariat familial de Solvay se taillait la part du lion dans le glorieux passé industriel wallon, surtout dans les bassins industriels de la Sambre et de la Meuse. Parmi eux, les anciens barons de l'acier comme Boël. Nicolas Boël est le président du conseil d'administration de la multinationale industrielle. Il y a aussi la famille 'pharma' des Janssen (UCB) : Daniel Janssen fut le dernier CEO familial de Solvay. Et il ne faut pas sous-estimer non plus les deux familles presque oubliées, de Dorlodot et Casimir-Lambert. Le duo fournit encore des administrateurs, car il dispose d'un nombre élevé d'actions Solvay. Les familles de Dorlodot et Casimir-Lambert étaient toutes deux des acteurs mondiaux de l'industrie du verre et de l'industrie de l'acier dans le Hainaut du 19e siècle. Leurs traces sont effacées : l'industrie du verre, à travers diverses fusions, s'est fondue dans Asahi Glass (l'ancien Glaverbel), comme on l'appelle aujourd'hui. " Toute l'industrie du verre a disparu, mais les familles continuent à vivre en tant qu'actionnaires de Solvay ", selon l'analyse qu'en fait Jean-Pierre Delwart. " Appelons-les les business angels du 19e siècle. Sans leur soutien financier, Ernest Solvay n'aurait jamais percé comme il l'a fait. Les années du début surtout, de 1863 à 1866, furent très difficiles. J'ai eu ces mêmes discussions avec mes frères et soeurs, avec des amis, lorsque j'ai lancé Eurogentec en 1991. 'Quand vas-tu finalement gagner de l'argent ? ', me demandaient-ils. Cela m'a d'ailleurs pris beaucoup plus de temps, jusqu'en 2002. " Les châteaux d'Acoz et de Floriffoux sont aujourd'hui des traces bien visibles de la famille de Dorlodot. A Acoz, près de Gerpinnes, de 1830 à 1953, les bourgmestres furent tous issus de cette famille très catholique. Car ceci est aussi une caractéristique des familles Solvay. Leur influence dépasse de loin la seule sphère économique. Elles étendent solidement leurs tentacules dans les groupes d'intérêt et dans les milieux politiques, principalement dans les partis libéraux et catholiques conservateurs. Elles sont les très discrets mécènes de nombreuses oeuvres familiales de charité, de fondations de recherche médicale et d'organisations culturelles. Leur influence est toujours active dans les milieux politiques. Nicolas Janssen, le fils du dernier CEO familial de Solvay, Daniel Janssen, est aujourd'hui collaborateur au cabinet du ministre fédéral Willy Borsus, entre autres responsable des PME. Aude Thibaut de Maisières, administratrice de Solvac et descendante de la sixième génération - sa mère Marie-Noël étant l'arrière-arrière-petite-fille d'Ernest Solvay - travaillait à la fin des années 1990 pour Armand De Decker (MR), le président du Parlement bruxellois de l'époque. Et il y a bien sûr Valentine Delwart. La fille du président de Solvac est la secrétaire générale du MR, et le bras-droit, très proche, depuis des années, du Premier ministre fédéral Charles Michel. Trends-Tendances décrivait, il y a deux ans, cette femme discrète comme " la femme la plus puissante du MR ". " Eh oui, cela fait partie de ces descriptions que donnent les journalistes, a déclaré son père en évitant tout commentaire. Voyez-vous, j'ai conclu un accord avec ma fille : on ne parle jamais de politique dans le cercle familial. "