Il a posé ses valises au Cap, en Afrique du Sud. Pendant six semaines, Sébastien Arbogast vit sur place avec une vingtaine de membres de la communauté constituée par Hacker Paradise, un organisme qui connecte les nomades numériques, ces nouveaux travailleurs sans bureau fixe.
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Il a posé ses valises au Cap, en Afrique du Sud. Pendant six semaines, Sébastien Arbogast vit sur place avec une vingtaine de membres de la communauté constituée par Hacker Paradise, un organisme qui connecte les nomades numériques, ces nouveaux travailleurs sans bureau fixe. Sur son site internet, Hacker Paradise vante les mérites de ses séjours tout compris à coups de photos paradisiaques. La vue de carte postale de l'irrésistible Capetown n'échappe pas à la règle. Et pourtant, les participants ne sont pas là pour s'affaler sur un transat, les doigts de pieds en éventail. Hacker Paradise n'est pas un club de vacances, avec buffet à volonté, kite-surf et soirées karaoké. Comme d'autres sociétés du même genre ( voir le tableau ci-après), elle propose un forfait all-in pour travailler à distance dans des endroits qui ont le mérite d'être agréables, aux quatre coins du globe. En échange d'un " loyer " compris généralement entre 500 et 1.000 dollars par semaine, ces tour-opérateurs d'un nouveau genre fournissent aux digital nomads toute l'infrastructure nécessaire pour un " voyage d'affaires " confortable et productif. L'organisateur s'occupe du logement, de l'accès (24 h sur 24h) à un espace de bureaux partagés, de la connexion internet haut débit et de la carte SIM. S'ajoutent à ces fondamentaux, en fonction de l'offre, une série de services complémentaires : organisation de workshops et conférences, soirées et repas de groupes, activités culturelles et sportives, etc. Une ou deux personnes de l'organisation (les facilitateurs) sont sur place pour s'occuper des aspects techniques et des activités de groupe. Avant l'Afrique du Sud, Sébastien Arbogast avait fait un premier séjour du côté du Japon, à Osaka. C'est là qu'il a attrapé le virus du nomadisme numérique, qu'il a choisi d'adopter à temps plein, après avoir vécu longtemps en Belgique : " Je cherche à prendre du recul, à me couper de la routine, explique Sébastien Arbogast, développeur et spécialiste de la blockchain. Travailler de manière sédentaire limite nos perspectives sur le monde qui nous entoure. J'ai envie d'enrichir mon quotidien en découvrant d'autres cultures et d'autres modes de vie. " Ce nouveau nomade digital a fait un choix radical : début septembre, il a mis son appartement en vente, et donné ou vendu sur 2ememain à peu près tous ses biens (meubles, matériel informatique, moto, etc.). " Tu te rends vite compte que les trois quarts des choses que tu possèdes ne te servent à rien. S'en séparer, c'est libérateur ", pointe le développeur. Il se déplace désormais de pays en pays avec une valise et un sac. " Attention, je ne suis pas devenu un backpacker ( un routard, Ndlr), avertit Sébastien Arbogast. Partout où je vais, je cherche à avoir le même confort que chez moi. Pour bien bosser, il me faut un environnement de travail agréable, un minimum de sécurité, une bonne connexion et un logement sympa. Je ne pars pas du tout à l'aventure. " Ce nomadisme numérique correspond bien à l'ère des plateformes dans laquelle nous vivons. Les digital nomads ne sont plus dans la " possession " mais plutôt dans " l'usage ". Ils n'ont pas de voiture personnelle mais utilisent les transports en commun et les services de type Uber. Ils ne possèdent pas leur propre logement mais pratiquent le coliving dans des appartements de type " auberge espagnole 2.0 " dégotés sur Airbnb. Ils ne louent pas un bureau mais rejoignent un espace de coworking. Le tout leur est fourni sous forme de package complet par la société intermédiaire à laquelle ils font appel. Les travailleurs nomades ne sont pas des étudiants fauchés adeptes du couch surfing ( logement gratuit chez l'habitant, Ndlr). Ce sont des freelances, des travailleurs solos ou des créateurs de start-up qui cherchent à conserver leur niveau de vie tout en changeant régulièrement - et radicalement - de lieu de travail. C'est donc aussi pour assumer ce nouveau mode de vie que Sébastien Arbogast a fait le choix de se séparer de la plupart de ses attaches physiques en Belgique : " Du coup, je fais pas mal d'économies en loyer, assurances, essence, Internet... Au final, ça ne me coûte pas plus cher ", assure-t-il. Vu les tarifs pratiqués par les sociétés spécialisées ( voir le tableau), le nomadisme numérique n'est cependant pas à la portée de toutes les bourses. Ces offres ne s'adressent pas aux touristes (ça ferait cher les vacances) mais aux travailleurs qui ont un certain niveau de rémunération, qui n'ont pas d'horaires fixes et qui peuvent réaliser toutes leurs prestations à distance. Après s'être occupée pendant plusieurs années de l'espace de coworking Betacowork à Bruxelles, Sara Magnabosco est désormais facilitatrice pour Hacker Paradise. Elle connaît bien le profil type des nomades numériques : " La plupart de nos participants ont entre 25 et 35 ans. Ils viennent des Etats-Unis, du Canada, d'Europe, d'Asie..., précise la facilitatrice. Ce sont souvent des freelances. La profession la plus représentée est celle de développeur, mais nous avons aussi des avocats, des traducteurs et même un coach en bien-être ! " D'autres sont marketers, gestionnaires RH ou auteurs. Après avoir géré la logistique d'une série de séjours en Colombie, au Brésil, au Japon, en Corée du Sud, en Croatie, Sara Magnabosco est actuellement en Afrique du Sud : " Le Cap a eu pas mal de succès parce que c'est une destination sexy et que ce n'est pas évident d'y organiser un séjour par ses propres moyens ", souligne-t-elle. La plupart des nomades numériques font un choix moins radical que celui de Sébastien Arbogast. Ils picorent quelques séjours qui les intéressent au cours de l'année, et campent le reste du temps dans leurs pénates. Comme le créateur de start-up Xavier Damman (Storify, Open Collective), qui revient de Bali où il a passé trois semaines avec Hacker Paradise. " C'est génial, s'enthousiasme-t-il. Tu vas surfer le matin, puis tu vas bosser dans un cadre magnifique. Se retrouver dans un environnement différent permet de réfléchir out of the box ( de façon créative, Ndlr). Les gens bossent vraiment, mais dans une ambiance cool. J'ai trouvé cela très productif et cela correspond bien à Open Collective, qui fonctionne de façon totalement décentralisée avec un staff qui travaille depuis le Canada, le Mexique, la Belgique, les Etats-Unis. " De plus en plus de travailleurs sont en demande d'autonomie et de souplesse dans l'exercice de leur activité. Le travail à domicile ou à distance se développe. Il permet de se concentrer sur une tâche sans être continuellement interrompu, mais aussi d'éviter le temps perdu et le stress accumulé dans les déplacements et les embouteillages. Le nomadisme numérique est une forme extrême de ce travail à distance. Certes, il ne convient pas à tous les métiers. Mais le développement des moyens de communication permet de contourner bien des écueils : les échanges de documents peuvent se faire dans le cloud, les réunions par vidéo-conférence, et même le démarchage de clients peut se faire en ligne. Certains employeurs comprennent aussi que leurs collaborateurs ont parfois besoin de prendre l'air et de découvrir de nouveaux horizons pour s'épanouir dans leur travail. Même s'ils ne représentent pas la majorité des troupes, certains nomades numériques sont des salariés qui travaillent quelques semaines par an à l'autre bout du monde. " Les employeurs sont plus flexibles qu'avant sur ces questions ", assure Sara Magnabosco. Le fait de travailler depuis un endroit idyllique, associé dans l'esprit de beaucoup à un lieu de villégiature, peut cependant être déstabilisant : " Cela ne convient pas à tout le monde, constate Sébastien Arbogast. Certaines personnes ont besoin d'un cadre de travail, qu'on leur dise ce qu'ils doivent faire. Le nomadisme numérique nécessite un bon degré d'autonomie. " C'est aussi ce que cherchent les participants à ce genre d'expérience : une certaine tranquillité d'esprit par rapport aux contraintes du quotidien. En tant que développeur, Sébastien Arbogast était souvent amené à travailler en entreprise, chez son client. Ce n'est pas forcément le mode de travail le plus efficace, estime-t-il : " Quand tu es à disposition des gens, tu es beaucoup plus souvent interrompu. Or, dans mon métier, l'interruption coûte cher, pointe le développeur. Depuis que je travaille totalement à distance, j'ai constaté un gain d'efficacité et de productivité. Je bosse plus. Il faut encore que je fasse mes comptes, mais je vais probablement gagner plus que si j'étais resté en Belgique. "