Je n'ai jamais géré un Etat et je n'ai pas l'intention de le faire. " Bernard Delvaux joue la prudence. D'un côté, il ne cache pas son souhait d'utiliser sa belle expérience managériale pour " aider le monde politique " à faire évoluer la gestion publique. De l'autre, il a appris au fil des ans que les hommes et femmes politiques n'étaient guère friands de ces donneurs de leçon qui ne montent jamais au front politique. Avec un argument choc : si vous êtes si malin que cela, présentez-vous aux élections et nous verrons ce que le citoyen en pense. C'est la particularité de la fonction politique en démocratie représentative : elle est ouverte à tous, sans exigence de diplôme ou autre. Quiconque rêve de devenir bourgmestre pourra postuler l'an prochain, en misant sur le suffrage universel. En revanche, pour ceux qui rêveraient de devenir CEO de la Sonaca, il n'existe aucun chemin aussi rectiligne...
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Je n'ai jamais géré un Etat et je n'ai pas l'intention de le faire. " Bernard Delvaux joue la prudence. D'un côté, il ne cache pas son souhait d'utiliser sa belle expérience managériale pour " aider le monde politique " à faire évoluer la gestion publique. De l'autre, il a appris au fil des ans que les hommes et femmes politiques n'étaient guère friands de ces donneurs de leçon qui ne montent jamais au front politique. Avec un argument choc : si vous êtes si malin que cela, présentez-vous aux élections et nous verrons ce que le citoyen en pense. C'est la particularité de la fonction politique en démocratie représentative : elle est ouverte à tous, sans exigence de diplôme ou autre. Quiconque rêve de devenir bourgmestre pourra postuler l'an prochain, en misant sur le suffrage universel. En revanche, pour ceux qui rêveraient de devenir CEO de la Sonaca, il n'existe aucun chemin aussi rectiligne... Donc Bernard Delvaux marche sur des oeufs. Mais cela ne l'empêche pas de dévoiler sa réflexion sur la gestion publique. Ou plutôt sur " la gestion des opérations de transformation profonde ". Cet ingénieur civil de formation s'est retrouvé au sein des équipes qui ont piloté les mutations de la RTT en Belgacom et de la Poste en bpost, ainsi que l'évolution de la Sonaca depuis 2008. " De belles histoires de transformation d'entreprises, qui n'étaient pourtant pas naturellement formatées pour cela ", résume-t-il. Bernard Delvaux a mis en évidence, sur base de son expérience personnelle, les quatre conditions de succès d'une telle transformation. Et il essaie aujourd'hui de voir si ces quatre conditions peuvent, ou non, être transposées à la gestion publique. Passons-les en revue : 1. Une gouvernance forte. " Pour réussir le changement, il faut un vrai leadership, avec des objectifs partagés, une vision commune, explique Bernard Delvaux. C'est une structure où les gens ne se tirent pas dans les pattes et où l'on est capable de prendre des décisions rapides, sans crainte de sabotage. " Il a connu de telles situations chez Belgacom où le ministre de tutelle de l'époque, Elio Di Rupo, avait mené une opération tabula rasa avant de désigner John Goossens ; ainsi qu'à la Poste quand Johnny Thijs a été appelé à la barre après l'intermède de Frans Rombouts. " Dans les deux cas, il y a une démarche politique pour mettre en place une gouvernance managériale claire, avec des objectifs et des missions précises ", constate notre interlocuteur. Peut-on transposer cela au niveau de l'Etat belge ? L'éclatement des niveaux de pouvoir et le système proportionnel invitent à répondre par la négative. L'organisation de la Belgique n'a pas été pensée pour un leadership optimal, loin de là. " Je ne pense pas que nous puissions revenir sur cela d'un claquement de doigts, analyse froidement Bernard Delvaux. La seule chose que nous puissions faire serait donc de minimiser les impacts négatifs en termes de gouvernance et d'essayer d'exceller dans les trois autres conditions du succès. " 2. La " burning platform " ou le sentiment d'urgence. " La nécessité de la transformation doit être un sentiment présent à tous les niveaux, du sommet de la hiérarchie jusqu'aux opérateurs de terrain ", estime Bernard Delvaux. Dans les entreprises publiques, ce fut la libéralisation, de nouvelles règles européennes, les évolutions technologiques (GSM et télévision pour Belgacom, baisse du courrier pour la Poste). " La menace extérieure doit être clairement relayée - je ne dis pas amplifiée, il ne faut pas effrayer les gens - par le management, poursuit le patron de la Sonaca. Nous avons dialogué en direct avec tout le personnel. Cela a crédibilisé la démarche et fait percoler les analyses dans toute l'organisation. " Ici, le parallèle est presque trop facile : depuis les attentats jusqu'au scandale Publifin en passant par la saga des tunnels bruxellois, il n'y a plus grand monde pour miser sur un statu quo. " Le terreau est là pour faire passer les messages du changement, résume notre interlocuteur. Le sentiment d'urgence existe. Mais il faut veiller à le canaliser de manière positive, alors qu'il a tendance à trouver un exutoire dans les discours populistes. " 3. Une vision d'avenir inspirante. " L'être humain n'est pas fait pour entendre constamment des messages négatifs, si vous parlez tout le temps de blocage des salaires, de diminution des effectifs, vous ne parviendrez jamais à mobiliser les gens. " Les équipes dirigeantes de Belgacom, bpost et Sonaca ont plutôt cherché à projeter l'entreprise dans cinq à 10 ans, à détailler le plus précisément possible l'avenir des différents métiers, ainsi que le phasage dans le temps des évolutions attendues. " L'idée est d'entraîner tout le monde dans une perspective qui donne du souffle, dit-il. Les gens connaissent le contexte et les objectifs, cela a énormément d'impact sur leur comportement. " Transposé en politique, on a le sentiment de vivre la situation inverse depuis plus de 20 ans : chaque année, les ministres du Budget successifs doivent systématiquement retrouver plusieurs milliards, sans que personne ne voie très bien l'apport sociétal de tous ces efforts. Comme si nous vivions sous un plan d'assainissement perpétuel, sans autre but que celui-là. " Je suis convaincu que sur les quatre ou cinq grands thèmes cruciaux nous pouvons dégager un large consensus sur des objectifs à 15 ou 30 ans ", affirme Bernard Delvaux. Dans une carte blanche coécrite l'an dernier avec Johnny Thijs et Bernard Meunier, il listait la mobilité, l'énergie, la compétitivité/l'emploi, le vieillissement et l'intégration. Prenons l'exemple de la mobilité et de l'énergie. Pour la première, on pourrait viser une diminution de 30 % des temps de trajet domicile-travail ; une réduction de 30 % des émissions polluantes ; et une réduction de 30 % des accidents de circulation. Pour l'énergie, ce pourrait être un seuil de production d'énergie renouvelable, un objectif d'indépendance énergétique (" ne plus dépendre du gaz russe ou de pétrole du Moyen-Orient, cela aurait une valeur énorme ") et un niveau de coût supportable pour les ménages et les entreprises. " Sur base des objectifs définis, des experts chiffrent les options, suggèrent les infrastructures prioritaires, proposent des lignes du temps, dit-il. Ce n'est qu'en dernier ressort, après avoir fixé les priorités, que l'on réfléchit au financement. " Un modèle effectivement plus proche de la gestion à long terme d'une entreprise que des exercices budgétaires annuels des pouvoirs publics. Mais cela ne gomme-t-il pas le poids du politique au profit des experts ? " Non, le projet est professionnel au départ mais il devient ensuite politique dans les nuances, dans la mise en oeuvre, répond le patron de la Sonaca. En fixant les objectifs, on prépare notre futur. On montre comment l'avenir sera meilleur, on réoriente les gens vers des thèmes positifs. " 4. La place de chacun. Dernier critère de réussite : chaque membre de l'organisation ou de l'entreprise doit trouver sa place dans la transformation, chacun doit pouvoir se projeter dans la future structure. " Si vous venez avec des problèmes individuels qui n'ont pas de solution, vous allez vous heurter à des blocages. " Il faut dès lors bien préparer la communication sur l'ensemble du projet ainsi que sur les quick wins au fil des mois. Décliné au fonctionnement politique, cela implique d'avancer vers des formules plus participatives, de trouver le moyen d'intégrer les réflexions des citoyens, de la société civile en amont du travail, lors de la définition des objectifs et l'élaboration des trajectoires en vue de les atteindre. Cette participation citoyenne existe déjà un peu au niveau local, par exemple pour des aménagements de place ou d'autres projets urbanistiques. Mais peut-elle efficacement s'étendre à la gestion d'un Etat ? " Le comité d'experts pour la réforme des pensions, c'était un peu cela même si le gouvernement n'a, ensuite, pas vraiment suivi ses recommandations, répond Bernard Delvaux. On retrouve aussi cette méthode dans le pacte d'excellence pour l'enseignement. " Ce pacte est en effet issu d'un très large travail de consultation d'acteurs et des associations, autant que des experts. Il a permis de détailler des objectifs ambitieux, hors de la vision politique court-termiste. Les prochains mois diront si les acteurs actuels - tant le politique que les syndicats ou les pouvoirs organisateurs - parviendront à rester dans cette logique prospective au moment de faire atterrir les premières mesures concrètes. Bon, avec tout cela, Bernard Delvaux n'est-il pas en train de se rêver en une sorte de version belge d'Emmanuel Macron, qui ambitionne aussi de faire exploser les habitudes et les clivages politiques ? " Non, je vous assure, ce n'est pas mon métier, répond-il. Je fais du management depuis des années et cela me passionne. Je pense en outre que je ne serais pas très performant en politique. Je ne veux pas agacer le monde politique avec mes réflexions. Au contraire, je veux l'aider. Mais, je l'admets, ma démarche n'est pas toujours bien comprise. " Et de rappeler une fois de plus qu'il ne s'agit pas de remplacer les ministres par des managers ou de dévaloriser la fonction politique. " Les meilleurs CEO ne sont pas ceux qui se mêlent de toutes les décisions, précise-t-il, mais ceux qui savent donner les bonnes impulsions. Nous voyons notre monde se transformer à toute vitesse et nos institutions ne suivent pas. Il faut maîtriser ce virage, sinon nous risquons d'échouer dans le fracas et le chaos. Il faut sortir des visions à court terme et des messages négatifs. Les gens ont besoin de rêver, les gens ont envie de perspectives. Je voudrais que les hommes et femmes politiques réussissent, qu'ils démontrent que nous sommes capables de changer notre société, plutôt que de subir ces changements. "