Pour la Fédération pétrolière belge (FPB), le hasard et la grogne populaire font bien les choses. Juste au moment où elle sort son mémorandum pour les élections régionales et législatives de 2019, les gilets jaunes manifestent en France et en Wallonie contre la hausse de la fiscalité des carburants, et pour un diesel moins cher.

" Je devrais être content de voir que beaucoup de gens aiment le diesel, s'exclame, avec un petit sourire, Jean-Pierre Van Dijk, secrétaire général de la FPB. Mais la sortie cet automne de notre mémorandum est une coïncidence, cela fait six mois que nous avons prévu d'annoncer notre cahier de revendications, à l'occasion d'une réunion de nos membres à Anvers. "

Ces troubles rappellent que, même si le monde politique rêve parfois d'un futur tout électrique et sans tuyaux d'échappement, la réalité des routes et des particuliers reste encore massivement celle du diesel et des carburants. Et pour longtemps. Or, les taxes touchant le diesel ne font qu'augmenter. Ce carburant naguère bon marché est désormais plus cher que l'essence. L'actuel gouvernement a en effet mis fin progressivement au niveau réduit des accises dont il bénéficiait pour l'aligner sur cette dernière. Objectif : pousser les automobilistes à passer à l'essence, voire à d'autres énergies réputées propres.

Jusqu'ici, cette politique à visée écologique n'a guère érodé la consommation du diesel, toujours soutenue par les camions ( voir l'infographie plus bas). En revanche, elle a gonflé les recettes de l'Etat fédéral. Le ministre des Finances, Johan Van Overtveldt, a engrangé 1 milliard d'euros de plus par an depuis la formation de l'actuel gouvernement (de 4,4 à 5,5 milliards d'euros entre 2014 et 2017). Pour un utilisateur moyen, cette inflation combinée à celle du baril peut représenter une dépense supplémentaire de 600 euros par an, selon la fédération. D'où quelques grincements de dents.

Un discours plus audible ?

© STEFAN DEWICKERE

Jean-Pierre Van Dijk n'est donc pas trop surpris de la grogne fiscale qui s'élève, bien que ce type de jacquerie soit inédit. " Nous n'avons jamais connu cela, surtout avec une telle agressivité ", dit-il. La Fédération pétrolière, inquiète des dégâts ( lire l'encadré " Pris au dépourvu, jusqu'au Grand-Duché " plus bas), joue l'apaisement. Elle a publié sur son site une petite étude pour montrer qu'en tenant compte de l'inflation, le diesel n'a quasiment pas augmenté depuis 1975. Elle a aussi protesté contre les dégâts des gilets jaunes et des casseurs qui s'y mêlent.

Les circonstances pourraient toutefois rendre la Fédération pétrolière belge plus audible du monde politique avant les élections législatives et régionales. Depuis le dieselgate, elle l'était fort peu. Les idées qui flottent ces derniers mois sont plus favorables aux véhicules électriques et à l'hypothèse d'une fin des carburants. D'où le titre du mémorandum des pétroliers : " Pas de transition énergétique sans carburant ". La Fédération pétrolière demande donc une " neutralité technologique " dans l'appréciation politique des énergies, et ne pas exclure par principe tout ce qui est pétrolier. Du moins si certains nouveaux combustibles s'avèrent plus propres. " Cette neutralité est du reste demandée par la Commission européenne ", assure Jean-Pierre Van Dijk.

Cette demande vise implicitement les annonces sur le bannissement du diesel qui fleurissent un peu partout. Pour la Région de Bruxelles-Capitale, un accord sur sa fin en 2030 a, par exemple, été conclu, avec l'idée d'exclure ensuite l'essence. " Nous voudrions que l'on tienne compte des carburants à faible teneur en carbone qui arrivent ", répond Jean-Pierre Van Dijk. A savoir, les biocarburants de nouvelle génération et les e-carburants. " Ils sont produits au départ d'énergies renouvelables, d'éoliennes ou du solaire. Il y a aussi moyen de produire par électrolyse du diesel synthétique ", dont la combustion ne génère pas de CO2. Ces carburants peuvent être consommés purs ou mélangés à du diesel, dans les moteurs existants, " à condition qu'ils soient de la dernière génération ", continue le patron de la Fédération. Celle où les oxydes d'azote (NOx) sont les mieux éliminés.

"Nous voudrions que l'on tienne compte des carburants à faible teneur en carbone, produits au départ d'énergies renouvelables." Jean-Pierre Van Dijk, secrétaire général de la FPB

Bémol : ces " e-fuels " mettront du temps à arriver. " Disons 10 à 15 ans ", estime Jean-Pierre Van Dijk. Car il faut mettre en place des infrastructures de production. Et ces carburants seraient surtout destinés aux poids lourds et aux avions, qui ont moins d'alternatives que l'automobile en termes énergétiques.

Parmi les nouveaux carburants liquides, Jean-Pierre Van Dijk place aussi les biocarburants de seconde génération. Ces combustibles produits par biomasse (cultures notamment) sont aujourd'hui critiqués car ils sont conçus à partir de plantes à usage alimentaire (betterave, canne à sucre, colza, huile de palme, etc.), créant une concurrence susceptible de tirer leurs prix vers le haut. Les biocarburants de seconde génération tendent à éviter cette critique puisqu'à base de bouleaux, peupliers, graminées et, bientôt, d'algues, " garantissant une réduction d'environ 70% des émissions de CO2 ", poursuit le secrétaire général.

Certes, tous ces carburants posent encore des soucis, notamment en matière de délais et de coûts de production. Mais leur atout majeur, aux yeux de la Fédération pétrolière belge, est la facilité de leur mise en service. " Ils n'imposent aucun changement ni pour les véhicules, ni pour la distribution ", avance Jean-Pierre Van Dijk. Ils conviennent effectivement aux automobiles récentes et pourraient être rapidement disponibles dans les 3.122 stations-service que compte actuellement le territoire.

Une part de marché qui va reculer

La Fédération pétrolière reconnaît toutefois qu'elle n'échappera pas à un recul de la part de marché de ses carburants liquides. " Ceux-ci ne joueront peut-être plus demain le rôle dominant qui est encore le leur aujourd'hui, mais nous estimons pouvoir toujours assurer une fonction complémentaire. Car ces carburants restent très concentrés en énergie, et sont aisément transportables. " Le secrétaire prend pour exemple les voitures hybrides, qui offrent une bonne combinaison de performance énergétique et environnementale, et une large autonomie.

Dans le même ordre d'idée, Jean-Pierre Van Dijk demande que le cadre légal de la régulation des tarifs soit adapté. Que toutes les énergies soient traitées sur un pied d'égalité en matière de prix demandé au consommateur. En Belgique, on applique en effet un régime de semi-liberté : le contrat-programme qui régit la distribution de carburant prévoit la fixation d'un prix maximum pour chaque type de carburant pétrolier. Mais chaque station service est libre d'appliquer une ristourne. Cette forme de contrôle des prix est exceptionnelle : la fédération a toujours préféré la liberté complète, même si elle s'en accommode. " Avec le Grand-Duché, la Belgique est le seul pays européen à pratiquer un prix maximum ", s'étonne Jean-Pierre Van Dijk, qui voudrait que le calcul du tarif maximum tienne au moins compte de la part de biocarburant qui doit obligatoirement être ajoutée dans les carburants actuels, ce qui n'est pas le cas actuellement. A noter que, pour le moment, gaz naturel et électricité échappent à ce contrat-programme.

Cette demande de mise en égalité des énergies, carburants liquides compris, vise aussi l'élaboration du Plan national Energie et Climat, demandé par l'Union européenne. " La directive prévoit que les carburants synthétiques (y compris le gaz naturel) et paraffiniques (y compris la biomasse) soient inclus dans la catégorie des carburants alternatifs, qui font donc partie du bouquet énergétique " indique le mémorandum. Selon la FPB, le secteur pétrolier pourrait ainsi contribuer à l'objectif de réduction de 35% les gaz à effet de serre en Belgique d'ici 2030.

La fiscalité, allié objectif

La fiscalité reste par ailleurs un allié objectif de la Fédération pétrolière. L'Etat est dépendant des accises sur les carburants, là où l'électricité (et le gaz naturel) y échappent. Qui dit accroissement du parc de véhicules à motorisation électrique dit donc chute des accises. Or, " l'Etat voudra continuer à percevoir ces montants ", argumente Jean-Pierre Van Dijk.

D'autant qu'imposer des accises sur l'électricité paraît compliqué. Comment distinguer et taxer, à la maison, le courant consommé pour recharger les batteries d'un véhicule et celui qui alimente le lave-vaisselle ? La Febiac, qui réunit les importateurs de voitures et de motos, apporte une solution en proposant de remplacer accises et taxes de circulation par une redevance kilométrique, déjà utilisée pour les poids lourds. Un outil qui, selon elle, réduirait les embouteillages, et simplifierait la fiscalité. " Je n'y crois pas. Ce serait trop compliqué à mettre en place, trop contraignant ", argue Jean-Pierre Van Dijk. Il faudrait équiper les 5,8 millions d'automobiles circulant en Belgique de terminaux qui assureraient les relevés des parcours. Cela pose aussi un problème de vie privée, car les trajets seraient alors connus du système de taxation ", avance encore le secrétaire général de la Fédération pétrolière.

Pris au dépourvu, jusqu'au Grand-Duché

Non, Jean-Pierre Van Dijk, n'avait pas vu venir le mouvement des gilets jaunes en Wallonie. " C'était à l'origine un phénomène purement français ", note le secrétaire général de la Fédération pétrolière belge. Leurs actions se sont en tout cas révélées assez efficaces, notamment à Feluy, où Total a un dépôt important, " et aussi au port pétrolier de Liège, qui joue un rôle important, à la fois pour approvisionner la Wallonie et le Grand-Duché du Luxembourg ". Résultat : plusieurs centaines de stations-services se sont retrouvées à sec, car certaines connaissent un grand débit et doivent être souvent réapprovisionnées. La livraison de mazout de chauffage a également été affectée. " Cela a pris un peu de temps pour nous réorganiser ", admet la FPB. Mais la gêne a été plus grande au Grand-Duché car l'alternative de transport par la voie du Rhin, via la Moselle, y est devenue peu opérante, " à cause de la baisse du niveau d'eau dans le fleuve ".

Aux yeux de Jean-Pierre Van Dijk, le plus inquiétant demeure toutefois les intrusions dans les installations pétrolières, à Feluy. " Il y a eu des faits gravissimes, des scènes dignes d'une guérilla urbaine, tout cela dans un site classé Seveso ", donc toute de même à risque élevé. " Heureusement, le gouvernement a pris conscience de la situation. "