En cinq ans, le budget des activités de lobbying de BlackRock à Bruxelles a explosé. Les 150.000 euros dépensés en 2012 par le plus grand gestionnaire d'actifs au monde ont été multipliés par 10, atteignant 1,5 million d'euros l'an dernier. Les résultats sont à la hauteur de l'investissement. Selon les registres des lobbyistes, aucun autre acteur financier n'a été aussi assidu auprès de la Commission européenne. Cette intense activité n'a pas échappé à Guillaume Prache, directeur général de Better Finance, organisation internationale qui défend les intérêts des utilisateurs de services financiers à l'échelon européen. " En 2017, BlackRock a obtenu de nombreux rendez-vous auprès de la Commission. Valdis Dombrovskis, le commissaire européen en charge des Services financiers, n'a répondu à aucune de nos questions alors même que nous représentons les épargnants et les investisseurs de l'ensemble de l'Union européenne. "
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En cinq ans, le budget des activités de lobbying de BlackRock à Bruxelles a explosé. Les 150.000 euros dépensés en 2012 par le plus grand gestionnaire d'actifs au monde ont été multipliés par 10, atteignant 1,5 million d'euros l'an dernier. Les résultats sont à la hauteur de l'investissement. Selon les registres des lobbyistes, aucun autre acteur financier n'a été aussi assidu auprès de la Commission européenne. Cette intense activité n'a pas échappé à Guillaume Prache, directeur général de Better Finance, organisation internationale qui défend les intérêts des utilisateurs de services financiers à l'échelon européen. " En 2017, BlackRock a obtenu de nombreux rendez-vous auprès de la Commission. Valdis Dombrovskis, le commissaire européen en charge des Services financiers, n'a répondu à aucune de nos questions alors même que nous représentons les épargnants et les investisseurs de l'ensemble de l'Union européenne. " La plus grande victoire du lobbyiste BlackRock au sein de l'UE est de ne pas avoir été labellisé SIFI ( Systemically Important Financial Institution). Cette étiquette est attribuée aux acteurs suffisamment grands pour pouvoir causer un effondrement financier global. Après la crise de 2008, les régulateurs ont voulu identifier ce type d'institutions. Le Conseil de stabilité financière (CSF) a rapidement désigné 30 banques et neuf compagnies d'assurances. Les fonds d'investissement constituaient la cible suivante. BlackRock s'est défendu bec et ongles et a gagné : en 2015, le CSF stipulait que les gestionnaires d'actifs ne sont pas des SIFI. Cette décision signifie que BlackRock n'est soumis à aucune forme de contrôle macroprudentiel. Si pour protéger les investisseurs individuels, il existe effectivement un contrôle de type microprudentiel, aucun outil n'a été mis en place pour mesurer l'impact du géant américain sur la stabilité financière mondiale. Et pourtant, BlackRock pèse deux fois plus que la plus grande banque occidentale du monde, JP Morgan, qui gère 2.500 milliards de dollars et est, elle, soumise à la réglementation des acteurs systémiques globaux. L'incapacité des autorités à surveiller correctement le système bancaire de l'ombre - le shadow banking - est une bénédiction pour BlackRock. Gérant d'énormes masses d'actifs, il réalise des bénéfices colossaux sur ces marchés parallèles. L'un des mécanismes parmi les plus rentables consiste à prêter à d'autres acteurs financiers les actions et titres qu'il détient - ce que, dans le jargon, on appelle le securities lending (en français : le prêt de titres). L'an dernier, cette seule activité a permis à BlackRock d'engranger 600 millions de dollars. " Il existe très peu d'outils légaux pour empêcher de telles pratiques.", confie Guillaume Prache. En 2012, Better Finance a exhorté l'ESMA, l'Autorité européenne de la régulation du marché, à adopter de meilleures règles pour encadrer le prêt de titres. " Nous voulons que les revenus nets générés par cette activité reviennent au fonds ", explique Guillaume Prache. L'ESMA a effectivement pris une nouvelle directive en ce sens. BlackRock facture jusqu'à 40 % de frais pour ces prêts de titres, les 60 % restants retournant au fonds. " Mais nous nous demandons si BlackRock se conforme réellement à la directive de l'ESMA, explique Prache. Il ne semble pas non plus faire appel à un agent de crédit externe et paraît répartir les bénéfices en interne. Ces 40 % de frais servent à rémunérer son propre service de prêt. Nous avons régulièrement demandé à l'ESMA de surveiller si l'ensemble du secteur des fonds respectait bien la directive. En vain. " L'autre jackpot pour le lobbyiste BlackRock est l'introduction de produits d'épargne-retraite paneuropéens. Le commissaire européen Valdis Dombrovskis plaide pour une épargne-retraite transfrontalière - ou sans frontière. Car outre la libre circulation des capitaux et des biens, il existe aussi une libre circulation des travailleurs et de leurs retraites. Pour la gestion de leur fonds de retraite, les citoyens de l'UE ne seront plus dépendants de leurs fonds nationaux, mais pourront choisir leurs propres gestionnaires. Une aubaine pour BlackRock, qui voit s'ouvrir un nouveau marché d'environ 1.000 milliards d'euros. La Commission a déjà lancé un premier projet pilote baptisé Resaver, un fonds de pension transfrontalier destiné aux chercheurs et dont la gestion a été confiée à BlackRock. " Ce choix a surpris de nombreux gestionnaires européens d'actifs , poursuit Guillaume Prache. Il est tout même très surprenant que la première expérience d'un fonds paneuropéen de pension soit confiée à un groupe américain alors qu'il existe suffisamment de gestionnaires européens qualifiés pour le faire. Cela démontre son impressionnante efficacité de lobbying. "Qui dit lobby, dit souvent politique de la " porte tambour ". Dans le cas de BlackRock, l'exemple le plus frappant vient du Royaume-Uni. Immédiatement après le référendum sur le Brexit, l'ancien chancelier de l'Echiquier, George Osborne, a été engagé par la multinationale au titre de conseiller contre une rémunération de 650.000 livres (739.600 euros) pour des prestations de quatre jours par mois. George Osborne n'était pas un inconnu pour BlackRock. En 2016, il avait déjà reçu 34.000 livres pour une conférence. Nettement plus qu'Alistair Darling, autre ancien chancelier de l'Echiquier, qui n'a reçu que 12.000 livres. Après la crise de 2008, de nombreux nouveaux superviseurs financiers ont vu le jour. L'un des objectifs était de renforcer le contrôle et la réglementation du système bancaire parallèle qui traite d'énormes quantités de crédits. Dans l'UE, la Banque centrale européenne (BCE) les estime à quelque 40.000 milliards d'euros, soit 40 % du total du secteur financier et 272 % du produit intérieur brut de l'Union. Ce marché, qui a doublé entre 2010 et 2016, est le terrain de jeu des institutions non réglementées telles que les fonds monétaires, les gestionnaires d'actifs et les fonds spéculatifs. Mais les acteurs traditionnels, banques et compagnies d'assurance entre autres, sont eux aussi actifs sur ce terrain, surtout pour se financer à court terme. Parmi les techniques utilisées, on retrouve le prêt d'obligations et d'actions en échange de financements bon marché. La BCE est préoccupée parce qu'elle ne sait rien du niveau d'endettement qui s'accumule dans ce système, ni sur les parties qui sont liées entre elles. Michel Barnier, ancien commissaire européen notamment chargé de la surveillance financière, avait de grandes ambitions au moment de s'attaquer à cette problématique. Mais ces projets allant à l'encontre de ses souhaits, BlackRock a, plusieurs années durant, plaidé avec force pour que l'UE qualifie officiellement cette activité bancaire parallèle de market based finance, sorte de pendant au traditionnel bank based finance. La nomination du commissaire britannique Jonathan Hill en 2014 a aussi constitué une autre aubaine. Sans s'attarder sur cette différence sémantique, il a lancé l'union des marchés des capitaux : l'idée étant de travailler davantage avec le secteur financier et de faciliter le crédit sur le marché des capitaux. Depuis, les nouveaux règlements financiers visent surtout les banques et les compagnies d'assurance, ignorant ou presque les activités des grands gestionnaires d'actifs. La Commission va plus loin encore avec le programme Better Regulation, sorte de cheval de bataille que beaucoup interprètent comme la porte ouverte à moins de réglementation. Depuis son entrée en fonction, le président de la Commission Jean-Claude Juncker a en effet beaucoup oeuvré à détricoter les règles de supervision financière. C'est évidemment de l'eau au moulin de BlackRock qui, dans sa vision politique, cite Juncker avec beaucoup de satisfaction : " Parce qu'elle écoute, la Commission a, lors de ses deux premières années, retiré une centaine de propositions politiques et réduit de 80 % ses initiatives en matière législative. " De nombreuses règles décidées et approuvées après la crise ne sont donc même pas encore pleinement entrées en vigueur que déjà la Commission européenne en supprime une partie. Dans ses interviews et lors de ses apparitions dans les médias, le patron de BlackRock, Larry Fink, est très clair sur les questions concernant les retraites et les marchés de capitaux. " Où que ce soit dans le monde, les systèmes de retraite ont échoué à préparer les employés pour l'avenir ", déclarait-il l'an dernier lors d'un discours à la Bourse allemande. " Depuis la crise, le potentiel économique de l'Europe est au point mort. Le renforcement des marchés de capitaux et des systèmes de retraite peut libérer ce potentiel. " On le voit, l'insistance des décideurs européens à encourager le financement via les marchés de capitaux et à ouvrir les systèmes de retraite porte clairement l'empreinte américaine...