Située dans le Tyrol autrichien, à une centaine de kilomètres au sud de Munich, Wörgl est surtout connu pour ses pistes de ski, son réseau ferroviaire et son château d'Itter, lieu d'une des dernières batailles de la Seconde Guerre mondiale, le 4 mai 1945. Pourtant, dans les années 1930, cette ville à la superficie à peine plus grande qu'un village belge a vécu une des expériences économiques les plus probantes de l'Histoire. En se basant sur les propos de Silvio Gessel, théoricien et monétaire né à Saint-Vith, et sur l'essai réalisé quelque temps plus tôt par la ville minière de Schwanenkirchen, le maire de Wörgl a décidé de mettre en place des " certificats de travail ". Le 5 juillet 1932, les schillings de l'époque sont ainsi officiellement remplacés par des billets de 1, 5 ou 10 " bons-travail ". Dans les mois qui suivent, ces bons sont utilisés pour payer les ouvriers dans leurs travaux publics, mais ils circulent également dans les différents commerces locaux. Du coup, l'épargne diminue, l'économie locale connaît un boom, au contraire du taux de chômage qui va jusqu'à accuser une chute de 25 %.
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Située dans le Tyrol autrichien, à une centaine de kilomètres au sud de Munich, Wörgl est surtout connu pour ses pistes de ski, son réseau ferroviaire et son château d'Itter, lieu d'une des dernières batailles de la Seconde Guerre mondiale, le 4 mai 1945. Pourtant, dans les années 1930, cette ville à la superficie à peine plus grande qu'un village belge a vécu une des expériences économiques les plus probantes de l'Histoire. En se basant sur les propos de Silvio Gessel, théoricien et monétaire né à Saint-Vith, et sur l'essai réalisé quelque temps plus tôt par la ville minière de Schwanenkirchen, le maire de Wörgl a décidé de mettre en place des " certificats de travail ". Le 5 juillet 1932, les schillings de l'époque sont ainsi officiellement remplacés par des billets de 1, 5 ou 10 " bons-travail ". Dans les mois qui suivent, ces bons sont utilisés pour payer les ouvriers dans leurs travaux publics, mais ils circulent également dans les différents commerces locaux. Du coup, l'épargne diminue, l'économie locale connaît un boom, au contraire du taux de chômage qui va jusqu'à accuser une chute de 25 %. Interdite en 1933 par la banque autrichienne, qui craignait pour son monopole monétaire, cette forme de paiement a néanmoins eu le mérite de faire des émules tout au long du 20e siècle et même après. En Belgique, plusieurs monnaies locales sont actuellement en circulation : l'épi lorrain du côté de Virton, le valeureux à Liège, le res louvaniste, le toreke gantois, le ropi montois, etc. Et les initiatives de ce genre ne cessent de fleurir : on parle ainsi de monnaies locales à Namur, Tournai et Ottignies. Né de l'initiative de citoyens de la région rochefortoise, le voltî sera la prochaine devise mise en circulation à l'automne prochain. " Tout est parti d'un groupe de travail mis en place par Le Petit Théâtre de la Grande Vie, un lieu de rencontre et d'expression créative situé à côté de Rochefort, explique Bénédicte Guilleaume, membre-fondateur du voltî. Nous avons choisi ce nom parce qu'il signifie "Volontiers" en wallon et que pour ceux qui ne le parlent pas, il y a toujours ce côté énergique du mot qui fonctionne. " Les premières réflexions des ASBL Rochefort et Ciney en transition, rassemblées pour l'occasion, ont commencé fin 2013. Les associations ont pu ensuite compter sur le soutien de Financité, ce mouvement citoyen visant à favoriser une finance plus responsable et solidaire. " En Belgique, ce succès récent des monnaies locales vient d'une volonté du citoyen de se réapproprier la finance, dont la monnaie est une marque importante, glisse Bernard Bayot, directeur de Financité. Ce n'est pas un rejet de l'euro, c'est une envie de créer quelque chose de complémentaire, qui est plus en lien avec les préoccupations environnementales, économiques et sociales du moment. " Il n'y a pas de cadre fixé par la loi pour les monnaies complémentaires, qui sont considérées comme des bons d'échange. La loi belge ne peut pas non plus décider d'interdire le voltî comme cela s'est fait en Autriche il y a près de 100 ans. Le questionnement principal des citoyens fut donc de déterminer les objectifs de leur monnaie locale. " Le premier, c'est de relocaliser l'économie, assure Bénédicte Guilleaume. Ensuite, nous voulons favoriser les producteurs locaux plutôt que les grandes surfaces. Et puis, il y a cette volonté de rendre à la monnaie sa vraie valeur : celle d'un échange qui ne permet pas la spéculation. " Derrière tout cela, un but ultime : soutenir l'emploi local. Si les locaux achètent de plus en plus de produits de chez eux, le producteur de légumes va devoir engager de la main-d'oeuvre pour suivre la cadence. Un voltî = 1 euro. C'est la base. Et voici le fonctionnement : le voltî pourra être utilisé par tout citoyen dans les communes de Marche-en-Famenne, Somme-Leuze, Ciney, Hamois, Havelange, Nassogne et Rochefort. Mais uniquement dans les commerces qui en accepteront l'utilisation. " Au départ, on ne voulait réserver le voltî qu'à des prestataires proposant des produits biologiques, se souvient Bénédicte Guilleaume. Finalement, nous avons élargi l'offre à tous les commerçants locaux. " Ces derniers pourront aussi devenir des comptoirs de change pour tout habitant désireux de se constituer un nouveau portefeuille. Le voltî n'a pas pour objectif d'être échangé à la banque, mais plutôt de circuler entre les citoyens et les commerçants - voire même tout indépendant local. Il participe donc d'une avancée économique régionale. Avec sa vingtaine de bénévoles, Bénédicte Guilleaume espère séduire une quinzaine de commerces par commune importante. Evident ? Pas sûr. " Pour le moment, pas mal de commerçants nous disent qu'ils préfèrent attendre de voir comment ça se déroule. A l'inverse, un autre m'a répondu : "Bah faudra bien, pour faire comme tout le monde..." Ce qui est plutôt une drôle de motivation... " Motivation néanmoins plus optimiste que dans d'autres commerces. Maxim's est gérant d'un magasin d'accessoires pour bébés. Pour lui, le voltî, ça sera " niet ". " Je n'ai pas trop confiance quand de l'argent privé se crée à côté de celui de l'Etat. Je me souviens d'une expérience tentée du côté de Gembloux. Une fois qu'un ministre a déclaré que cette monnaie n'avait aucune valeur, les initiateurs du projet ont fermé boutique et les billets ont du même coup eu autant de valeur qu'au Monopoly. " En face de chez Maxim's, Veronica est aussi dans le commerce d'objets pour enfants : elle vend des jouets, produits qui ne contiennent en principe pas de ressources locales. " J'aime bien l'initiative, c'est intéressant d'acheter local et de laisser l'argent dans la région. Personnellement, je m'approvisionne dans les marchés et magasins du coin, rien en grande surface. Je pourrais donc être intéressée par le voltî à condition qu'il y ait plus de trois commerces qui l'acceptent. Si c'est par exemple le boulanger du coin, c'est parfait pour moi qui ne pourrai l'utiliser que dans le privé. " Pour se lancer concrètement, les groupes Rochefort et Ciney en transition ont fait directement appel au citoyen en passant par le crowdfunding. L'objectif était de récolter 5.252 euros pour financer l'impression des billets, les campagnes de lancement et l'assurance. " Le crowdfunding a super bien marché, se réjouit encore Bénédicte Guilleaume. On voit que les locaux se sentent concernés, tout comme certains futurs prestataires, mais il y a également des gens dits 'extérieurs' qui ont fait des dons ou envoyé des messages de soutien. " Croisée au détour d'une ruelle de Marche-en-Famenne, Monique ne connaît pas encore l'existence du voltî. " Mais de base, ça ne me dérange pas, confie-t-elle. Je pense que je l'utiliserai parce que je suis curieuse et surtout intéressée par tout ce qui est local. Mais est-ce que cela marcherait ? Les gens sont plutôt méfiants avec l'inconnu... " C'est le cas de David, originaire du village d'où l'initiative est partie. " Je ne suis pas opposé au projet, mais il faudra qu'on nous l'explique avec précision et que nous soyons sûrs de son bien fondé. " Pour rassurer les éventuelles inquiétudes des locaux, les initiateurs du voltî ont trouvé une solution pour les euros qui seront dépensés en échange de cette devise du coin. " Ils vont être placés dans une banque dite 'éthique' et seront destinés à intégrer une réserve à laquelle on ne touche pas, assure Bénédicte Guilleaume. A terme, l'argent qui arrivera en surplus servira à financer des micro-crédits. Un petit producteur local qui a besoin de fonds pourra donc s'adresser à nous plutôt qu'à une banque... Et tout sera transparent ! " Les initiateurs du voltî ont démarré leur période de démarchage auprès des différents commerces des communes concernées par le projet. Ces derniers peuvent d'ailleurs prendre des exemplaires de cette devise locale, récemment imprimée en suffisance pour les deux prochaines années. " La plus grosse coupure est celle de 20 voltîs, pose Bénédicte Guilleaume. On a fait un appel à projet auprès de plusieurs personnes du coin pour réaliser le design des billets. On a reçu une quinzaine de réponses et on a choisi trois artistes : un par face et un autre qui s'est occupé du "V" de voltî. " C'est une certitude : le voltî n'est pas destiné à être utilisé dans un autre cadre que le commerce local. " Il existe pas mal d'aspects nationaux concernant les monnaies locales, informe Bernard Bayot. Le paiement de salaire en monnaie locale pourrait difficilement se faire en Belgique. Même chose si on veut ouvrir des comptes en banque avec de la monnaie locale, ce n'est pas évident dans notre pays. " Un coup de pied au cul de l'éventuelle fraude qui entoure cette nouvelle monnaie ? " Il y aura de toute façon un filigrane, des numéros de série et une encre blanche non reproductible : si on copie le billet, l'encre devient noire, détaille Bénédicte Guilleaume. Mais on voit mal qui pourrait investir dans du matériel pour faire des faux billets qui ne peuvent être distribués que très localement et chez certains producteurs uniquement. " Quant à l'éventuel blanchiment d'argent, il ne fait aucun doute qu'un boucher qui ferait office de comptoir d'échange se méfierait certainement d'un habitant qui vient échanger chaque semaine 5.000 euros contre des voltîs. Le lancement officiel du voltî est prévu pour cette année encore. Les officialisations se succéderont chaque semaine dès octobre dans les différentes communes concernées. Mais le travail des bénévoles ne s'arrêtera pas là pour autant. " Il faudra continuer à démarcher. Les voltîs circuleront sans nous mais il faudra surveiller les stocks, ça demandera un minimum de gestion ", anticipe déjà Benédicte Guilleaume, complétée par Bernard Bayot: " Au fur et à mesure, la monnaie locale va se développer. Il y aura plus de billets, plus d'utilisateurs... et donc d'autres besoins à gérer". C'est le meilleur moyen d'assurer une pérennité au voltî, qui a déjà l'avantage de se baser sur une initiative citoyenne et non gouvernementale, comme ce fut le cas pour l'Eco Iris, lancé à Bruxelles en 2012... et retiré du marché en 2015. Sans pour autant désarçonner Bernard Bayot : " Une monnaie ne crée pas un réseau citoyen, c'est le réseau qui crée la monnaie ".Par Émilien Hofman.