Après son investiture en tant que 45e président des Etats-Unis, le 20 janvier prochain, Donald Trump sera aux commandes de la première économie du monde. Comment le magnat de l'immobilier se comportera-t-il une fois installé à la Maison-Blanche ? Entre construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique, détruire l'Etat islamique et rapatrier les emplois délocalisés en Chine, quelle sera exactement sa politique ? Fera-t-il preuve de pragmatisme et de diplomatie ? Sera-t-il un " nouveau Reagan" ou pas ? S'il est difficile de répondre pour le moment à ces questions, il est clair que depuis la victoire du milliardaire le 8 novembre dernier, la donne a changé pour les géants de l'Internet qui représentent selon Trump les méfaits de la mondialisation. Depuis le 9 novembre, les Gafa ont vu leur capitalisation en Bourse fondre. A commencer par Amazon, dont le titre a chuté de près de 10 % (soit quelque 30 milliards de dollars) dans les jours qui ont suivi le scrutin américain, avant de reprendre ensuite quelques couleurs. Résultat, le groupe fondé par Jeff Bezos est retombé dans le classement des plus grosses entreprises américaines à des niveaux occupés par Berkshire Hathaway, le holding de Warren Buffett, ou le géant pétrolier Exxon. Bref, épargnants et investisseurs vont être confrontés à une période d'incertitude et de grande volatilité sur les marchés pendant plusieurs mois.

1. Bonjour la "Trumpflation"

" Trumpflation". C'est le nouveau mot à la mode. Le réveil de l'inflation par Donald Trump est devenu l'épouvantail des marchés obligataires. Depuis l'élection, les taux à long terme, dictés par les marchés des obligations d'Etat, remontent sensiblement : à l'heure où nous écrivons ces lignes, le taux américain à 10 ans s'affiche aux alentours de 2,20 % (contre 1,8 % le 6 novembre). Certains comme le chief strategist de la banque Puilaetco Dewaay Frank Vranken voient même le bon du Trésor américain (à 10 ans) s'installer autour des 2,50 % ces prochains mois. Et par sympathie, les taux européens grimpent eux aussi : le taux de l'obligation belge à 10 ans est passé de 0,46 % à 0,73 %.

Certes, il y a encore beaucoup d'inconnues sur ce que sera la politique économique de Donald Trump. "Nous attendons toujours la formation du cabinet, observe Jérôme Van der Bruggen, responsable de la stratégie chez Degroof Petercam. Des personnages clés du parti républicain devraient l'intégrer, mais nous n'avons pas beaucoup de vue sur la politique du nouveau président." Un élément paraît certain à l'issue des premières déclarations de Donald Trump : les Etats-Unis vont se lancer dans un vaste programme de dépenses publiques destiné à moderniser leur infrastructure et abaisser les taux d'imposition des particuliers et des sociétés. "Tout le monde pensait que les Etats-Unis arriveraient doucement en fin de cycle (de croissance) vers 2017-2018, et que l'on ne devrait donc pas s'attendre à une nette remontée des taux. Mais désormais, on s'attend à un prolongement du cycle jusqu'en 2018-2019", observe Philippe Gijsels, responsable de la stratégie chez BNP Paribas Fortis. Ce dernier ajoute que si l'ouverture des frontières dope le commerce mondial et fait baisser les prix, la mise en place de mesures protectionnistes a l'effet inverse et renforce les tendances inflationnistes. Bref, "la victoire de Trump a surtout modifié nos prévisions pour ce qui est des taux d'intérêt, avance Geert Gielens, chief economist chez Belfius. Son programme économique est certes vague et léger pour pouvoir se faire une idée précise. Tout dépendra des mesures qui seront effectivement adoptées, de leur calibrage et de ce que la Fed décidera lors de sa prochaine réunion mi-décembre, mais une remontée des taux américains est désormais de plus en plus probable. Certaines mesures devraient soutenir la croissance économique (baisse de la fiscalité pour les entreprises, dépenses en infrastructures). La non-signature du TTIP n'aura pas un impact énorme, ce sera un manque à gagner mais pas une perte. Les Trumponomics sont fondamentalement inflationnistes et donc les taux vont repartir à la hausse, notamment ceux à long terme, qui sont pour le moment beaucoup trop bas."

En effet, la remontée des taux devrait être encore encouragée si, pour financer ces baisses d'impôts et ces grands travaux, la dette américaine remonte. On parle d'une hausse de 3,5 % par an. "Il y a donc vraiment une logique pour une remontée des taux", constate Philippe Gijsels. La hausse des taux n'a d'ailleurs pas débuté avec l'élection de Donald Trump. "Elle a commencé le 8 juillet dernier, remarque Jérôme Van der Bruggen, et elle repose sur plusieurs éléments : une amélioration de l'économie mondiale, un changement dans les stratégies des banques centrales (qui se rendent compte des effets néfastes de leur politique de taux négatifs) et la perspective d'un relâchement budgétaire pour soutenir l'activité. Une perspective qui s'est naturellement renforcée avec l'élection de Donald Trump."

Notre conseil : en raison du risque de remontée des taux, si vous négociez un crédit, hâtez-vous de conclure !

2. Obligations : certaines résistent

La question est dès lors de savoir si cette remontée des taux sera brutale (et dans ce cas, un krach obligataire aurait des conséquences très importantes) ou modérée. "Un risque d'emballement n'est pas exclu, mais les banques centrales conduisent une politique qui devrait freiner des mouvements trop brutaux, répond Bernard Keppenne, l'économiste en chef de CBC. La BCE, la banque du Japon et même la Fed continuent en effet de racheter des obligations sur le marché." Bernard Keppenne table donc sur une normalisation douce, avec des taux directeurs américains qui, à la fin de l'année prochaine, devraient avoir augmenté de 0,5 % (passant de 0,75 à 1,25%) et chez nous, et des taux à 10 ans proches de 1 % à la fin de l'an prochain, contre 0,7 % aujourd'hui. Certains comme Geert Gielens voient même l'OLO à 10 ans dépasser le pour cent et tutoyer le plafond de 1,50 % d'ici la fin 2017, soit son niveau d'avril 2015, au tout début du programme d'assouplissement monétaire mis en oeuvre par la BCE.

Si donc le contexte n'est pas bon pour les obligations, cela ne signifie pas qu'il faille les exclure d'un portefeuille, qui doit toujours être diversifié. Mais il convient de faire des choix. Ainsi Jérôme Van der Bruggen porte ses préférences sur des obligations d'Etat à échéances relativement courtes, et sur des obligations d'entreprises de bonne qualité. Et puis, aussi, sur les obligations indexées sur l'inflation. Ce sont des obligations d'Etat dont le coupon augmente en fonction de la hausse des prix. Car une bonne partie de la hausse des taux, comme on l'a vu, repose sur les anticipations d'inflation, ces obligations ont beaucoup mieux résisté que les autres. "Une semaine après l'élection, les bons d'Etat américains avaient perdu 4,3 %, les bons d'Etat européens 3,5 % mais les obligations indexées à l'inflation n'avaient reculé que de 1 %", souligne Jérôme Van der Bruggen.

Notre conseil : privilégier les obligations à court terme et celles liées à l'inflation.

Le cash reste roi

En raison de l'incertitude accrue, la plupart des experts recommandent de privilégier les positions liquides et sans risque. Comme le conseille Frank Vranken, chief strategist chez Puilaetco Dewaay, "il faut pour les trois mois qui viennent rester prudent avec suffisamment de cash", c'est-à-dire essentiellement des dépôts d'épargne. En plus d'être disponible à tout moment, l'argent déposé sur un compte d'épargne bénéficie, rappelons-le, de la garantie des 100.000 euros (par personne et par banque). Cette sécurité a malheureusement un prix. On le sait, beaucoup de livrets n'offrent plus que le minimum légal de 0,11 % (taux de base de 0,01 % + prime de fidélité 0,10%). Voici quelques jours, BNP Paribas Fortis et sa filiale Fintro ont même abaissé à 0 % les taux de leurs comptes d'épargne non réglementés, à destination de leurs clients privés (le Growth Deposit Account pour BNPPF et le Blue Plus Account pour Fintro). Une première dans l'histoire des carnets de dépôt non réglementés. Bref, le compte d'épargne ne rapporte plus rien. Et comme l'explique le chief economist de Belfius Geert Gielens, les choses ne sont pas près de changer. "Je ne m'attends pas à une remontée des taux sur le compte d'épargne très vite. Les taux courts vont rester négatifs pendant pas mal de temps, peut-être pendant même encore quelques années. La rémunération du carnet d'épargne va rester très faible", estime Geert Gielens. Pourtant, les taux sur le crédit-logement sont quant à eux déjà repartis à la hausse auprès de plusieurs grandes banques (KBC, ING et Belfius). Histoire de renforcer les marges, mises à mal ces derniers temps par la politique monétaire agressive de la BCE et de son président Mario Draghi.

3. Un dollar fort... mais pas trop

Dans ce contexte de remontée des taux directeurs américains plus rapide que prévu, et de hausse des taux obligataires, le dollar devrait se raffermir... Et il l'a déjà fait en grande partie car on s'attend à ce que la Fed relève déjà ses taux directeurs en décembre. La hausse du billet vert est générale : le DXY, un baromètre populaire qui mesure la valeur du dollar par rapport à un panier des principales autres devises mondiales a atteint un niveau qu'il n'avait plus touché depuis 13 ans.

" En fait, depuis l'élection, le dollar a déjà fait une grande partie du chemin", juge Bernard Keppenne. Avant le scrutin, il fallait en effet 1,13 dollar pour un euro. Le cours est tombé à 1,07. L'économiste de CBC le voit se stabiliser ces prochains mois aux alentours de 1,05. Une prévision que partage Geert Gielens pour qui "le dollar pourrait s'apprécier encore un peu, sans toutefois pour l'instant être en mesure d'atteindre la parité avec l'euro". Même son de cloche du côté d'ING où l'on estime que le renforcement supplémentaire du billet vert devrait rester limité à court terme. "Autrement dit, la parité ne semble pas envisageable pour l'instant et l'euro devrait continuer d'avoisiner ses niveaux d'il y a un an dans les prochaines semaines", avance le chief investment officer Thierry Masset. Confirmation également chez Jerôme Van der Bruggen : "L'effet Trump peut désormais jouer dans les deux sens. Le dollar pourrait se renforcer encore, porté par l'écart qui s'agrandit entre les taux directeurs américain et européen et par la plus forte croissance aux Etats-Unis. Mais d'autres éléments peuvent jouer en sens inverse : en termes de parité de pouvoir d'achat, le dollar est déjà très cher". Reste que pour un épargnant belge, le dollar conserve sa caractéristique de valeur refuge, ajoute le stratégiste de Degroof Petercam : "Nous avons toujours du dollar dans nos portefeuilles parce qu'il faut envisager tous les scénarios".

Notre conseil : mettre un peu de cash dollar dans son portefeuille, pour bénéficier d'une remontée des taux.

4. Actions : l'Europe gagnante ?

Ce contexte globalement défavorable aux obligations est en revanche bon pour les actions, comme l'explique Désir Godfroid, CEO de Patrimonia : " La hausse des taux américains va se répercuter sur les taux en Europe. Cela veut dire que la dette va coûter plus cher. Les Etats vont devoir payer plus aux prêteurs pour se financer. Non seulement cela devrait conduire à un retour de flamme sur le marché obligataire, mais cela va aussi accroître les déficits des pays européens, déjà fortement endettés. Le risque de défaut va donc augmenter. Dans ce contexte et compte tenu de la bulle immobilière actuelle, il n'y a pas beaucoup d'autres choix que les actions."

A cet égard, on a vu d'ailleurs les Bourses mondiales réagir en deux temps : en baisse sous le coup de la surprise, puis en hausse en tablant sur une politique "républicaine" globalement favorable aux entreprises, avec une reprise de l'investissement public et une fiscalité accommodante. Les marchés boursiers des pays développés ont donc globalement salué la victoire de Donald Trump. En revanche, les places des pays émergents ont généralement souffert, anticipant la mise en place de barrières protectionnistes et une situation financière plus compliquées pour les entreprises endettées en dollars. "Le plus grand problème, observe Philippe Gijsels, est de savoir si la tendance actuelle est une vraie tendance ou une simple réaction temporaire. Quand on analyse les réactions des marchés après les élections précédentes, on observe chaque fois un impact minimal. Mais cette fois-ci, cela semble différent. Pour chaque secteur, la désignation de Donald Trump a des conséquences : négatives pour les entreprises de la Silicon Valley, mais positives pour les constructeurs automobiles, les banques, les producteurs de matières premières, les entreprises actives dans la défense et la construction."

Philippe Gijsels n'est pas le seul à s'interroger sur la durée de l'embellie boursière. "Les premières mesures annoncées par Trump sont globalement favorables aux sociétés américaines, mais nous manquons de visibilité sur la suite, estime Bernard Keppenne. Les tarifs douaniers seront-ils rehaussés, et avec quel impact sur le commerce et la croissance mondiale ?"

"Les actions, oui, mais surtout les européennes, précise de son côté Jérôme Van der Bruggen. Parce qu'elles sont meilleur marché (elles présentent la prime de risque la plus élevée) et parce que les marges des entreprises européennes n'ont pas encore retrouvé leur niveau d'avant crise. Elles peuvent donc encore remonter." A l'inverse, les entreprises américaines semblent avoir déjà effectué leur rattrapage. De sorte que Geert Gielens entrevoit une légère hausse de plus ou moins 5 % pour les Bourses européennes en 2017. Mais pas beaucoup plus. "La croissance reste trop molle (1,5 % en 2017) et le chômage important (8 % en Belgique, 19 % en Espagne, etc.) ", dit-il. Du côté d'ING, on estime que l'Eurostoxx 50 profite déjà pour le moment de l'intérêt grandissant pour les secteurs bancaires et industriels, bien représentés au sein de l'indice. Frank Vranken estime toutefois qu'"il ne sert à rien de courir pour le moment derrière la hausse des cours actuelle". Selon lui, il devrait y avoir de meilleurs moments en 2017 pour faire de bonnes affaires en Bourse.

Notre conseil : privilégier les Bourses européennes et les secteurs qui devraient bénéficier de la politique de relance américaine (construction, matière première, défense).

5. L'or : par habitude...

En période d'incertitude, il y en a toujours certains qui conseillent d'investir en or. Certes, l'once de métal fin reste sur un gain de 15 % depuis le 1er janvier, même après avoir perdu 4 % depuis l'élection américaine. Mais le contexte n'est plus porteur : "Je ne vois pas l'or bouger beaucoup dans les trois mois qui viennent", estime Frank Vranken, voyant l'once se stabiliser autour des 1.350 dollars à court terme. C'est que "l'or est surtout un refuge contre la déflation", rappelle pour sa part Bernard Keppenne. Or, on parle aujourd'hui d'une reprise de l'inflation. La plupart de nos interlocuteurs conseillent néanmoins de détenir certes encore un peu d'or. "Ce n'est jamais mauvais dans les portefeuilles", assurent Philippe Gijsels et Jérôme Van der Bruggen. Mais ils ne tablent pas sur une flambée prochaine.

D'autant que les derniers événements monétaires en Inde - la démonétisation des grosses coupures afin de lutter contre l'argent noir - ne sont pas une bonne nouvelle : beaucoup d'Indiens utilisaient leur argent noir pour acheter de l'or ou de l'immobilier. Alors comme le résume Geert Gielens : "Avoir de l'or en portefeuille, oui. En acheter, pourquoi pas". Mais sans plus...

Notre conseil : pas de quoi surpondérer le poids du métal jaune dans son portefeuille.

6. Le pétrole : entre deux feux

S'il y a un secteur sensible à l'élection de Donald Trump, c'est bien celui de l'énergie fossile. La volonté du nouveau président américain de casser l'accord sur le climat et de soutenir le charbon, le gaz et le pétrole pourrait donc rebattre les cartes. Néanmoins, ici aussi, deux forces opposées devraient neutraliser de grands mouvements sur le baril.

D'un côté, il y a toujours une surproduction (de 2 millions de barils par jour, précise Philippe Gijsels). "Les derniers accords de l'Opep, sur un gel de la production, ne semblent pas en outre être respectés à la lettre", ajoute Bernard Keppenne. La Libye, l'Irak affichent encore des productions en hausse. Mais de l'autre, on sait que beaucoup de producteurs américains d'huile de schiste ont un coût d'exploitation aux alentours de 45 dollars le baril et ne peuvent donc descendre longtemps en dessous. "Le prix du pétrole se situe aujourd'hui à des niveaux auxquels je m'attendais en début d'année, c'est-à-dire entre 40 et 50 dollars le baril. C'est la zone dans laquelle il devrait continuer à évoluer en 2017. Pourquoi ? Parce que le pétrole de schiste américain devrait jouer un rôle de stabilisateur. Son seuil de rentabilité se situe dans cette fourchette. De fait, "le pétrole devrait évoluer dans une fourchette comprise entre 45 et 55 dollars le baril", résume Philippe Gijsels. Plus bas, une partie de la production américaine s'arrêterait, il y aurait donc moins d'offre et les prix repartiraient à la hausse. Plus haut, l'offre générale augmenterait encore. Bien sûr, il y a toujours le risque politique. " Trump est imprévisible, ajoute Geert Gielens. Il peut créer des tensions géopolitiques inattendues. Mais j'ai du mal à voir un baril à 100 dollars à nouveau. Ce sont les Américains qui déterminent désormais le prix du pétrole et non plus les Saoudiens." En effet, la dernière tentative de l'Opep de faire remonter les cours n'a pas eu d'impact à court terme", conclut Thierry Masset, qui table lui aussi sur un prix du baril autour des 50 dollars jusqu'en 2018.

Notre conseil : pas la peine de remplir sa cuve préventivement.