L'exercice dure depuis des décennies : chaque jour en fin de matinée, du lundi au vendredi, quelques-unes des principales banques mondiales annoncent depuis Londres le taux auquel elles estiment pouvoir emprunter un montant "raisonnable" de dollars aux autres banques pour des durées allant d'un jour à un an.

Ces réponses permettent de calculer une moyenne qui donne pour chaque durée un "taux interbancaire offert à Londres", ou "LIBOR" selon son acronyme anglo-saxon. Ce processus se répète pour plusieurs devises internationales.

"C'est un moyen de se mettre d'accord sur les prix sur la base d'une variable un peu incontestable", résume pour l'AFP Guillaume Vuillemey, professeur de finance à HEC Paris.

D'un bout à l'autre de la planète, les taux Libor sont utilisés comme référence pour des contrats financiers dont le montant est estimé à plus de 200.000 milliards de dollars : crédits hypothécaires, prêts étudiants et prêts à la consommation, prêts aux grandes entreprises, produits dérivés, tout y passe.

D'autres taux de référence existent, comme l'Euribor pour l'Europe ou le Tibor à Tokyo, mais le Libor est de loin de plus utilisé.

− Outil "informel" à ses débuts −

L'histoire commence dans les années 1960, quand le petit cercle alors restreint de la finance londonienne s'apparente davantage à un club d'élégants gentlemen qu'à une industrie proprement dite.

À l'époque, quelques banquiers de la City échafaudent des prêts d'un genre nouveau, qui voient plusieurs banques s'associer pour apporter la somme demandée et dont le taux − variable − est recalculé à intervalles réguliers en fonction de l'évolution des conditions de marché.

L'un des tout premiers montages de ce type est un prêt de 80 millions de dollars accordé au Shah d'Iran.

Le principe du Libor est né.

"Au début, ce n'était pas des volumes monstrueux, c'était très informel", explique à l'AFP Michael Troege, professeur de finance à l'ESCP.

Son utilisation s'amplifie sous l'effet d'une autre révolution, le développement rapide − à Londres principalement − du marché des "eurodollars": des opérations de prêt, d'emprunt et de dépôt en dollars mais réalisées en dehors des États-Unis pour échapper à la réglementation américaine.

Ironie de l'histoire, ce marché doit en partie son émergence aux autorités soviétiques qui, dans un contexte de guerre froide, se tournent vers des banques londoniennes pour faire fructifier leurs réserves en dollars. Et ainsi éviter de les placer aux États-Unis où elles pourraient être gelées, raconte à l'AFP Christophe Nijdam, ancien banquier et auteur du livre La Finance pour les nuls.

Plus tard, les chocs pétroliers et la flambée des prix de l'or noir donnent un nouveau coup de fouet à ce marché, qui se charge de recycler sous forme de produits financiers les montagnes de "pétrodollars" que ne peuvent absorber les économies des pays producteurs de pétrole.

− Scandale et discrédit −

Au début des années 80, l'utilisation des produits dérivés explose. La multiplication de ces instruments, fonctionnant comme des contrats dont la valeur dépend d'un actif sous-jacent - une matière première ou un titre financier - rend les taux londoniens encore plus incontournables.

"Il fallait un taux de référence et le Libor était le seul à refléter à peu près un taux de marché", ajoute M. Troege.

Cet outil est toutefois éclaboussé par le scandale au début des années 2010, plusieurs banques étant accusées de s'être entendues pour fausser à leur avantage le calcul des taux Libor.

Certains établissements payent de lourdes amendes pour des milliards de dollars au total. Le flamboyant directeur général de la banque britannique Barclays, Bob Diamond, est poussé à la démission. Un ancien trader des banques UBS et Citigroup écope de onze ans de prison.

Discrédité, le Libor n'y survivra pas : le marché permettant de faire vivre ce mécanisme subit un brutal essoufflement, de nombreuses banques n'y participant plus. Les autorités britanniques ont programmé la disparition de cet indicateur pour fin 2021.