Le lamento des banquiers se fait entendre depuis quelques années déjà. L'assouplissement monétaire de la BCE a créé un environnement dans lequel les taux d'intérêt tant à court terme qu'à long terme sont historiquement bas. Pour les institutions de crédit, qui gagnent traditionnellement leur vie grâce à la transformation des dépôts à court terme en crédits en investissements à long terme, c'est une donnée pénible. La banque belge ordinaire est en effet dépendante, à hauteur de 80% de ses revenus, de la marge d'intérêt sur ce processus de transformation.

La marge brute a augmenté

Une enquête de Trends, réalisée en collaboration avec Roularta Business Information, montre toutefois que quasi toutes les banques sont parvenues à augmenter leur marge d'intérêt brute en 2014 et 2015. Cette marge d'intérêt donne la différence entre les revenus d'intérêts pour la banque (les revenus des crédits et des placements) et les coûts d'intérêts (ce que la banque paie comme rémunération pour les liquidités et les dépôts d'épargne).

Des tableaux de chiffres en question, il ressort que la marge brute des banques en 2014 a augmenté de 15% en moyenne. Soit 1,2 milliard d'euros de plus en revenus d'intérêts. L'an dernier, il y a encore eu une hausse de 3%, soit 300 millions d'euros de revenus supplémentaires. L'effet de la chute des taux s'avère également clair lorsque l'on observe la forte diminution de la croissance. Mais il est encore toujours question de croissance. Cela signifie que les revenus des banques ont augmenté de manière ininterrompue jusqu'à l'an dernier.

Des tableaux de chiffres, on peut déduire que les banques ont surtout réalisé cette augmentation de chiffre d'affaires par la diminution des coûts d'intérêts. En 2014, les rendements d'intérêts des banques sont restés à peu près à niveau, alors que les coûts d'intérêts ont diminué en moyenne de plus de 15%. En 2015, les rendements d'intérêts ont diminué de presque 10%, mais les banques ont fortement réduit la rémunération pour leur financement, de presque 25%. Elles ont même bénéficié de la faiblesse des taux, du fait que leurs coûts de financement sur les marchés, auprès d'autres banques ou à la banque centrale, ont diminué. Ensuite, beaucoup de banques ont significativement réduit le taux d'intérêt sur l'épargne pour leurs clients au cours des dernières années.

Relativement pénible

A partir de 2017, la faiblesse des taux sera douloureuse pour les banques

Quoi qu'il en soit, la chute des rendements d'intérêts en 2015 montre que les banques ont un problème. Les crédits sont octroyés à des taux historiquement bas aux clients et les nouveaux investissements dans les obligations d'Etat ne rapportent quasiment plus rien. Il ne fait donc aucun doute que les rendements d'intérêts continueront encore à diminuer cette année.

Si elles veulent maintenir leur marge à niveau, les banques devraient par conséquent faire ce qu'elles ont fait les années précédentes: diminuer leurs coûts d'intérêts. Mais là, il n'y a plus de latitude. Le financement sur les marchés peut encore à peine être meilleur marché, et dans le courant de 2016, quasi toutes les banques ont amené le taux d'intérêt sur l'épargne pour leurs clients au minimum légal de 0,11%.

Il se pourrait donc que la marge d'intérêt brute des banques (9,8 milliards d'euros en 2015) diminue pour la première fois cette année. Et si ce n'est pas cette année, ce le sera certainement l'an prochain. C'est pourquoi Max Jadot, le CEO de BNP Paribas Belgique, la plus grande banque du pays, met en garde: "A partir de 2017, la faiblesse des taux fera mal à cette banque et aux autres banques."

La douleur est toutefois relative. Jadot oublie d'ajouter que la marge d'intérêt brute (les revenus d'intérêts moins les coûts d'intérêts), et par conséquent aussi le bénéfice (marge d'intérêt brute moins les coûts d'exploitation et les impôts) des banques se trouvent à un niveau très élevé. BNP Paribas Fortis a ainsi enregistré un bénéfice d'un milliard d'euros au premier semestre de 2016.

D'autres banques perçoivent de beaux chiffres de bénéfice, mais on observe que les meilleurs moments sont bel et bien révolus. KBC a réalisé 580 millions d'euros de bénéfice en Belgique au premier semestre. C'est moins qu'en 2015 mais c'est surtout dû à un recul des revenus de commissions. ING Belgique a annoncé un bénéfice de 588 millions d'euros avant impôts (une diminution de 5%) et Belfius a enregistré 249 millions d'euros de bénéfice net fin juin (-8%).

Supprimer le taux d'intérêt minimum

La croissance est donc clairement derrière nous, mais y a-t-il un problème existentiel ? Les banques ont fait des bénéfices considérables ces dernières années, et cela se présente bien cette année encore. Grâce à leur modèle diversifié, les grandes banques peuvent en outre, en plus des revenus d'intérêts, compter sur d'autres sources de revenus : des commissions sur la vente d'investissements et de fonds, des frais pour la gestion de fortune, des commissions sur les primes d'assurance, des gains sur les transactions financières...Pour les petites et moyennes banques, le défi est bien plus grand.

Et pourtant, ce sont les grandes banques qui font le forcing. Sous la houlette de Febelfin, l'organisation qui les représente, elles exigent que le ministre des Finances Johan Van Overtveldt diminue les taxes bancaires. Jadot et son collègue Johan Thijs de KBC insistent également pour que l'on supprime le taux d'intérêt minimum de 0,11% sur les livrets d'épargne réglementaires. Cela donnerait encore un petit peu de latitude aux banques pour adoucir ou ralentir la diminution attendue de la marge d'intérêt brute.

Dans la pratique, cette latitude est toutefois très limitée. Prenons l'exemple de KBC. Cette banque a décidé, de manière insidieuse, de ne plus donner 0,11% mais 0% d'intérêts à leurs clients professionnels. Cela s'est fait par la conversion unilatérale des livrets d'épargne réglementés en comptes d'épargne non réglementés. Cela, la banque pourrait aussi le faire pour ses clients particuliers en Belgique. Ces derniers possèdent apparemment 41 milliards d'euros en dépôts d'épargne. Si le taux d'intérêt sur ce montant est ramené de 0,11 à 0%, KBC épargnera 41 millions d'euros en rémunération d'intérêts.

Soyons clairs: il s'agit ici de la même banque qui, au cours du seul deuxième trimestre, a déjà réalisé un bénéfice de groupe de 721 millions d'euros. La même banque où les affaires se passent tellement bien que les actionnaires recevront déjà, fin de cette année, une avance sur le dividende qui ne serait normalement distribué que vers le milieu de l'année prochaine. Le dividende intérimaire coûte plus de 400 millions d'euros à la banque, dix fois autant que l'économie potentielle que génèrerait la suppression du taux d'intérêt minimum.

Services bancaire plus chers

Une banque doit aujourd'hui gagner de l'argent avec ses services bancaires. Il est inévitable que ceux-ci deviennent plus chers

Marc Raisière, le CEO de Belfius, a compris cela. Lui aussi préférerait être libéré de l'obligation de taux d'intérêt minimum de 0,11% sur le livret d'épargne réglementé, mais il estime que le combat n'en vaut pas la peine : "Nous pourrions y gagner quelques dizaines de millions, mais nous risquerions en même temps de heurter un grand nombre de clients." Belfius, qui distribue un dividende intérimaire de 75 millions d'euros, ne planifie également pas, à court terme, d'augmenter les tarifs pour un certain nombre de services bancaires.

Et c'est pourtant ce qui est inévitable selon BNP Paribas Fortis. Le CEO Max Jadot ne voit pas d'autre possibilité pour compenser la diminution des revenus d'intérêts: "La marge d'intérêt se trouve sous pression. Une banque doit aujourd'hui gagner de l'argent avec ses services bancaires. Il est inévitable que ceux-ci deviennent plus chers." La banque a d'emblée donné l'exemple en doublant les frais de dossier pour le refinancement d'un crédit logement de 350 à 700 euros.

La seule question est de savoir si les clients le prendront bien. Beaucoup se rappelleront que BNP Paribas Fortis a vidé ses tiroirs fin de l'an dernier pour répondre au souhait de l'actionnaire français. Par le biais d'un dividende extraordinaire, 2 milliards d'euros ont été transférés de la filiale belge vers Paris. Ce mouvement avait alors été décrit par Jadot comme de la "gestion saine de capital". Délesté de 2 milliards d'euros de fonds excédentaires, le même Jadot déclare maintenant que la banque ne peut vraiment plus s'en sortir. A moins d'augmenter toutes sortes de services et que le client paie l'addition.

Les banques comme KBC, BNP Paribas Fortis et ING Belgique sont cotées en bourse ou font partie de groupes étrangers cotés en bourse. Pour eux, un rendement sur fonds propre de 10% est le minimum, parce que, sinon, ils ne sont pas suffisamment attractifs pour les investisseurs. Pour atteindre cette norme, tous les moyens sont apparemment bons.

Parmi les grandes banques, seule Belfius semble naviguer à contre-courant. En tant que banque d'Etat, l'institution peut se contenter d'un rendement limité sur ses fonds propres de 6 à 8%. "Nous ne visons pas plus haut", dit le président du conseil d'administration Jos Clijsters. "Dans l'environnement de taux d'intérêt actuel, il est impossible d'obtenir un rendement de 10% sans prendre de risques."

"Pas bon pour l'image"

Un certain nombre de collègues banquiers et de spécialistes financiers s'inquiètent du fait que les grandes banques répercutent leurs prévisions de rendement sur les clients: "Ce n'est pas une bonne chose pour l'image du secteur", observe le dirigeant d'une plus petite banque. "Les grandes banques pensent qu'elles peuvent tout se permettre. Alors que c'est une illusion de penser que la suppression du taux d'intérêt minimum sur l'épargne ou l'augmentation des frais d'un compte courant suffira pour le maintien de leur rentabilité à niveau. Pour cela, beaucoup de décisions plus fondamentales sont nécessaires."

Pas mal de consultants partagent l'opinion qu'il faut encore dégraisser dans les grandes banques. Selon eux, des interventions structurelles dans l'organisation lourde et inefficiente de ces banques ne peuvent plus être reportées. "Ne fût-ce que pour pouvoir faire face à la concurrence des nouveaux acteurs 'Fin Tech'".

"Si j'étais employé d'une grande banque, je me ferais des soucis", témoigne un consultant. "L'expression 'plan social' s'entend de plus en plus souvent dans les conseils d'administration."