C'est un coup dur pour Facebook. Son projet de monnaie virtuelle est menacé par la défection de toute une série de membres fondateurs. Et non des moindres. PayPal a ouvert la danse en annonçant son retrait du consortium réuni par Facebook autour du Libra, la première cryptomonnaie à vocation mondiale. Le système de paiement PayPal était l'une des pierres angulaires du projet. L'entreprise jouait aussi un rôle de symbole fort : David Marcus, le créateur du Libra, est en effet l'ancien président de PayPal !
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C'est un coup dur pour Facebook. Son projet de monnaie virtuelle est menacé par la défection de toute une série de membres fondateurs. Et non des moindres. PayPal a ouvert la danse en annonçant son retrait du consortium réuni par Facebook autour du Libra, la première cryptomonnaie à vocation mondiale. Le système de paiement PayPal était l'une des pierres angulaires du projet. L'entreprise jouait aussi un rôle de symbole fort : David Marcus, le créateur du Libra, est en effet l'ancien président de PayPal ! La crédibilité du projet de Facebook a été encore un peu plus écornée lorsque les deux géants du paiement Visa et MasterCard ont également quitté le navire. Depuis lors, c'est la débandade : la plateforme d'enchères eBay, le site de réservation Booking, ainsi que deux autres systèmes de paiement (Stripe et Mercado Pago) se sont désolidarisés du Libra. Un quart des 28 associés d'origine ne font plus partie du projet. Les critiques émises autour du lancement de cette monnaie virtuelle controversée ont eu raison de l'enthousiasme des débuts. Dévoilé au grand public en juin dernier, le Libra est un projet extrêmement audacieux de monnaie numérique mondiale, fonctionnant en dehors du système bancaire traditionnel. Son ambition, dans un premier temps, est de proposer un système de paiement rapide et bon marché aux populations " débancarisées ". Selon Facebook, 1,7 milliard de personnes dans le monde n'ont pas accès au système bancaire. L'entreprise espère aussi prendre pied sur le marché des remittances, ces paiements internationaux effectués par les migrants et les membres de la diaspora vers leur famille restée dans leur pays d'origine. Ce marché - qui représentait 529 milliards de dollars de transferts de fonds en 2018, selon la Banque mondiale - est occupé actuellement par des intermédiaires comme Western Union. Le potentiel énorme du Libra se trouve dans la capacité de distribution de cette nouvelle monnaie numérique sans frontières. Le Libra sera en effet disponible dans toutes les applications de la galaxie Facebook (Messenger, Instagram, WhatsApp). Le nombre de clients potentiels est tout simplement hallucinant : plus de 2,7 milliards d'utilisateurs sont connectés sur les applications appartenant à Facebook. Si le Libra parvient à s'imposer, le système financier traditionnel pourrait être déstabilisé. " Ce n'est que le début d'une immense révolution bancaire, commente Bruno Colmant, CEO de la banque Degroof-Petercam. Les plateformes numériques mondiales prennent de plus en plus de place dans l'économie. Si elles n'y prennent pas garde, les banques et les assurances risquent de passer à la trappe ". L'avènement possible du Libra a rapidement provoqué une levée de boucliers de la part des institutions financières. Les banques regardent le projet avec méfiance. " C'est de la concurrence déloyale ", nous confiait Koen De Leus, chief economist de BNP Paribas lorsque Facebook a dévoilé son projet. Si le réseau social vient marcher sur leurs plates-bandes, les banques exigent qu'il se conforme à la régulation bancaire, notamment en matière de lutte contre le blanchiment d'argent, de lutte antiterrorisme, de protection des données, de vérification d'identité, etc. Suite à ces critiques, Visa et MasterCard, qui tirent leurs revenus des opérations bancaires et sont en relation de forte interdépendance avec les banques, ont retiré leurs billes du Libra. " Visa et MasterCard ne veulent pas prendre le risque de participer à un projet qui risque de porter préjudice à leur business. Ces deux acteurs doivent aussi garder de bonnes relations avec les régulateurs financiers ", pointe Charlotte de Montpellier, économiste chez ING et spécialiste des cryptomonnaies. C'est donc une certaine forme de prudence qui a provoqué le retrait de ces deux acteurs clés. Les risques de concurrence frontale entre le projet de Facebook et les activités bancaires traditionnelles ne sont pourtant pas si évidents, estime Charlotte de Montpellier : " Le Libra va surtout concurrencer des acteurs comme Western Union ou MoneyGram. Facebook n'a jamais évoqué la mise sur le marché de produits bancaires à proprement parler, comme des crédits par exemple ". Cela n'a pas empêché certains politiques de critiquer vertement le projet : " Le Libra n'est pas le bienvenu ", a indiqué le ministre français de l'Economie Bruno Le Maire, qui annonce des " mesures " pour " interdire " la cryptomonnaie de Facebook sur le territoire européen, en raison de " menaces sur la souveraineté des Etats ". Le représentant de la France soupçonne Facebook de vouloir battre monnaie, une compétence traditionnellement réservée aux Etats. L'association Libra, qui pilote la future cryptomonnaie, se défend cependant d'avoir de telles ambitions. La monnaie virtuelle est une stable coin, une monnaie numérique stable, adossée à un panier de devises existantes (dollar, euro, yen, etc.). Les concepteurs du Libra assurent qu'ils n'ont pas l'intention de déstabiliser les monnaies étatiques en émettant de nouveaux Libras. Reste que les Etats craignent un impact de la cryptomonnaie " version Facebook " sur les monnaies nationales faibles, soumises à une forte volatilité. Face à ces dernières, le Libra pourrait servir de valeur refuge et concurrencer certains Etats, rendant caduque leur politique monétaire. " Ce qui fait peur à certains Etats, c'est aussi le pouvoir que Facebook pourrait acquérir via ce projet. Si Facebook met la main sur les données de paiement et sur l'identité des personnes utilisant le Libra, la plateforme sera capable de savoir beaucoup plus de choses sur les citoyens que les Etats eux-mêmes ", explique Bruno Colmant. Menacé par de multiples défections, l'association Libra se console en mettant en avant les soutiens indéfectibles au projet, qui font toujours partie du consortium de départ. Le géant du transport de personnes Uber, la plus grande plateforme mondiale d'échanges de crypto- actifs Coinbase, l'acteur français des télécoms Iliad (Free), le champion du streaming musical Spotify, mais aussi Vodafone, Lyft ou encore le célèbre fonds d'investissement Andreessen Horowitz font encore partie de l'aventure. " Visa et MasterCard ont bien fait de se retirer maintenant. Ils auraient pu nous ralentir ", ose même Bertrand Perez, directeur du Libra, dans le magazine Capital. L'association qu'il dirige est aussi adepte de la méthode Coué : elle se réjouit d'avoir reçu des marques d'intérêt venant de plus de 1.500 organisations dans le monde, sans que l'on sache exactement en quoi consistent ces contacts. L'association espère toujours convaincre une centaine de membres de rejoindre le consortium d'ici 2020. Mais les critiques continuent de pleuvoir. Le dernier rapport du G7 épingle, sans le nommer, le Libra. S'il devait voir le jour, le projet porté par Facebook devra se soumettre à des régulations strictes, pointent les leaders des sept plus grandes puissances mondiales. Le projet est-il en péril, ou fait-il ses maladies de jeunesse ? " Je ne pense pas que le projet soit condamné, répond Charlotte De Montpellier (ING). Mais les difficultés régulatoires ont été sous-estimées par ses concepteurs. " Facebook a mis la charrue avant les boeufs, estime l'économiste : " Ils se sont compliqué la vie en voulant faire deux choses à la fois : créer un système de paiement via leurs réseaux sociaux - ce que fait déjà WeChat en Chine avec pas mal de succès - et créer une nouvelle devise, ce qui est autrement plus complexe ". Du côté de l'association Libra, on temporise : un retard de " quelques trimestres supplémentaires " est désormais envisagé. La crypto de Facebook pourrait donc se faire attendre jusqu'en 2021.